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Un restaurant solidaire continue à distribuer des repas chauds malgré l’épidémie

Par Antoine Dreyfus

Journaliste

À Marseille, le restaurant social Noga, qui a l’habitude de servir chaque jour plus de 400 repas à des personnes en situation de détresse sociale, poursuit sa mission. Avec ardeur et courage. Débordé, le restaurant est quasiment le seul à assurer encore cette tâche essentielle, manque d’eau et aura bientôt besoin de cuisiniers et cuisinières.

 

En hébreu, Noga, cela signifie éclat, brillance, rayon, lumière, clarté… Aujourd’hui, le restaurant social Noga, brille dans ces temps sombres, avec le confinement de centaines de milliers de marseillais, en assurant encore la distribution de repas chauds aux plus démunis. « On est débordé, raconte Marie-Christine Gillot, la déléguée de l’association Maavar, basée à Paris et Marseille. Logique, nous sommes aujourd’hui pratiquement les seuls sur Marseille à distribuer des repas chauds. Nous avons eu l’autorisation de la Préfecture de pouvoir poursuivre notre activité, en prenant des précautions bien évidemment pour ne contaminer personne et pour que les personnels ne soient pas exposés. L’équipe de cuisiniers et cuisinières fait un boulot remarquable, dans des conditions difficiles. Il faut les soutenir. »

 

Des SDF, des demandeurs d’asile, des familles Roms

Depuis lundi, l’association a modifié ses méthodes de travail et son organisation. Avant, c’était déjà la table la plus courue du cours Julien (6e arrondissement), qui ne figure dans aucun guide gastronomique, avec 410 repas servis par jour et parfois des files d’attente de plus de vingt mètres devant sa porte. Dans une grande salle, l’équipe de l’association Maavar servait entrée, plat et dessert à des SDF, des demandeurs d’asile, des familles Rom au grand complet, mais aussi des mamans seules vivant des minima sociaux, des étudiants fauchés, des retraités marseillais avec des petites pensions. Souvent le seul repas chaud de la journée pour ces plus démunis, ce quart-monde. Les « clients » ne payaient rien. Ils devaient juste faire la queue, prendre un plateau et se faire servir. Le soir, le restaurant distribuait des paniers pique-nique à emporter. Soit en tout entre 400 et 450 repas distribués gratuitement chaque jour de la semaine ouvrable, du lundi au vendredi. Avec le confinement, Noga est encore plus prisé !

 

Repas servis en barquettes et à l’extérieur

Avec la pandémie, ce chiffre n’a pas varié. « Lorsque le gouvernement a décidé de fermer les bars, les restaurants, les snacks, tous les lieux de restauration, les gens qui sont dans la rue, se sont retrouvés sans rien, explique Pascal Boulgarian, le chef cuisinier du Noga. Or, malgré tout, dans l’année, en temps normal, il y a une solidarité que l’on ne voit pas : des restaurateurs qui donnent de l’eau, du pain, des repas, etc. Mais avec la fermeture, il n’y a plus rien pour les gens sans ressources et sans toit. Pour une famille avec des enfants, c’est très dur. » Avec l’autorisation de la Direction départementale de la cohésion sociale (DDCS) des Bouches-du-Rhône, Noga a réouvert. Pascal Boulgarian a demandé à ses cuisinières et cuisiniers qui voulaient participer à cet élan de solidarité. « Tous les membres de mon équipe travaillent sur la base du volontariat. Ils savent que les gens dans la rue ont besoin de nous. » Des mesures ont été prises pour éviter le coronavirus : les repas sont servis dans des barquettes à emporter et personne ne rentre dans le restaurant. Les distributions s’effectuent dehors. Les membres de l’association portent des masques, des gants et des charlottes. Les plats sont prêts vers 10h30/10H45 et servis entre 11h30 et 13h30 aux gens qui se repassent cette adresse dans la rue. Les repas sont composés d’une entrée, d’un plat principal et d’un dessert (salade composée, poulet ou poisson pané et compote par exemple).

 

Et si la Banque alimentaire fermait ?

Pour les stocks, Pascal se fournit auprès de la banque alimentaire, qui continue à fonctionner, et de fournisseurs habituels de denrées alimentaires, peu occupés à cause de la fermeture des restaurants. « Pour le moment, ça va, détaille le cuisinier. Je gère au jour le jour. La Banque alimentaire continue d’être ouverte. Mais jusqu’à quand ? Elle fonctionne avec des bénévoles retraités qui sont à risque parce qu’âgés et dont beaucoup ont arrêté, ce qui est assez logique. Je pense que nous allons avoir de plus en plus de repas à servir, car nous sommes très peu à être ouverts et à distribuer de la nourriture. Et je crains aussi que cette crise ne dure trop longtemps. Nous risquons d’avoir des problèmes d’approvisionnement et de motivation des équipes, car ce n’est pas évident psychologiquement de savoir combien de temps cette crise va durer. » ♦

 

  • Besoins – Pour le moment, les cuisiniers et cuisinières tiennent bien le coup. Mais deux membres de l’équipe (7 personnes en tout) sont en arrêt maladie. L’association est donc à la recherche de cuisinières et cuisiniers volontaires, avec le profil de restauration collective et sociale. Pour tous renseignements : 04 91 37 28 25. Deuxième souci, de taille : le manque criant d’eau. Avec la fermeture des fontaines publiques puis celle récente des bars et restaurants, les personnes démunies n’ont plus d’accès à l’eau. Le restaurant Noga a commandé 800 bouteilles d’eau pour les distribuer, mais Marie-Christine Gillot, la déléguée de l’association souligne que l’accès à l’eau est un vrai souci pour les SDF, les familles à la rue et les demandeurs d’asile.

 

  •  Restaurant social Noga Marseille – 74 cours Julien, 13006 Marseille. Le restaurant est porté par l’association Maavar. Voici la présentation officielle : « Ouvert en novembre 1996, le restaurant Noga Marseille a pour objectif de proposer une aide alimentaire, dans le cadre d’un restaurant type self-service proche de l’hyper centre de Marseille, en fournissant des repas complets et équilibrés, dans un lieu convivial servant de référence sur le plan nutritionnel et contribuant à ce que les personnes retrouvent des habitudes alimentaires favorables à leur santé. Le restaurant Noga Marseille accueille toutes personnes en situation de précarité, hébergées par un des dispositifs d’hébergement de Maavar Marseille ou orientées par les partenaires prescripteurs. Les locaux sont accessibles aux personnes handicapées. »

 

  • Le collectif du 5 novembre – Noailles en colère a publié un communiqué sur la situation « extrêmement grave pour les personnes en situation de précarité (…) De très nombreuses structures ont fermé en cascade (tel les Restos du cœur, le CHU géré par Vendredi 13…), ou sont en sous-effectifs, fautes de moyens de protections et barrières sanitaires corrects (rupture des stocks de gel hydro-alcoolique, pas de masques…) et des contraintes liées au confinement (gardes d’enfants…). À Marseille, ce sont 3 000 Sans Domicile Fixe non confinés qui n’ont plus de quoi se nourrir, du fait de l’impossibilité de récolter de l’argent dans les rues, de fermeture des lieux de restauration sociaux et de non accès aux structures habituelles d’accompagnement. Nous nous inquiétons également pour les personnes travaillant « au noir » qui n’auront aucune sécurité financière et pour les personnes précaires (intérim, vacataires …) ou aux revenus à peine plus haut que le SMIC pour lesquels une amputation de 16% de leurs salaires représente une somme considérable (les personnes au SMIC perçoivent un chômage technique à 100%).

Selon nos informations, la Fondation Abbé Pierre (FAP) a fermé ses douches publiques (la FAP gère environ la moitié du parc de douches publiques à Marseille) faute de pouvoir assurer à ses équipes des moyens de protection minimums. Les accueils de jour de la FAP sont également fermés, car il est impossible de respecter les conduites de barrières sanitaires. La FAP prévoit de mettre en place des équipes mobiles en maraude pour informer des comportements à tenir et distribuer des repas ; ce n’est pas encore opérationnel et très insuffisant pour faire face. Plus largement concernant l’organisation d’équipes mobiles pour les opérateurs sociaux, celles-ci ne peuvent bénéficier de mesures de protection (et ce ne sera pas le cas dans les prochains jours selon les services de l’État hormis les équipes médicales, et de manière encore, très partielle). Les maraudes du SAMU social (repères de personnes potentiellement en danger, distribution de couvertures et nourriture…) ont été suspendues. Cette situation catastrophique met en danger le personnel et les bénévoles ! »