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Jours de confinement #S1

Par Olivier Martocq

Journaliste

Marathon Edimbourg 2019

Depuis lundi midi, les médias nous submergent de témoignages sur le confinement. Les réseaux sociaux crachent photos et vidéos non-stop sur ce thème. Marcelle ne va pas passer à côté de cette thématique générale mais la traiter à travers le prisme des membres d’un club marseillais de course à pied. Une chronique à retrouver chaque semaine durant la durée du confinement.

La particularité d’Endurance Passion 13, association sportive lancée il y a 10 ans est l’éclectisme de ses adhérents. Le plus jeune a 24 ans, la plus ancienne 74. L’éventail des professions est large. Ce qui les réunit et même les soude, c’est un objectif annuel : courir un marathon. Chacun à son rythme mais sans qu’il y ait un abandon. Les temps s’échelonnent entre 3h20 à 4 h50. Ils s’entraînent ensemble en vue de réaliser ce qui devient un but commun. Le confinement va-t-il dissoudre les liens qui se sont créés ? Le chacun pour soi va-t-il redevenir la règle ou les complicités vont-elles perdurer ? Ils en étaient à la semaine 5 de la préparation du marathon de Vienne quand l’embastillement est tombé. D’où l’idée de cet article ! Et du suivi de cette bande qui finalement est un panel représentatif… On va voir qui craque, qui se met à boire, à grossir, à fumer, à s’engueuler. Qui, à l’opposé, se coule dans une autre vie plus posée, moins stressée, plus utile et peut être, même, plus sportive. Et dans une semaine, on refait un point.

 

Marco : « je tourne déjà en rond »

Jours de confinement 1À tout seigneur tout honneur. Ce spécialiste de la finance et plus particulièrement de la dette, travaille dans une collectivité locale et assure la fonction essentielle de coach. Sans lui, pas d’entraînement, pas de motivation, pas d’objectif établi en fonction de l’âge, le poids, la façon de vivre de chacun. Il est l’âme de ce club qu’il a créé il y a dix ans après avoir fréquenté le SMUC qui visait davantage une clientèle sportive de haut niveau. Au moment du confinement, le groupe des 30 marathoniens 2020 (sur 42 licenciés) était entré dans la phase avancée de la préparation. « Je suis confiné et en télétravail. Mais je cours chaque jour ». Marco se projette du coup sur la possibilité d’un autre marathon en novembre, dans une autre ville. Alors qu’il est sans doute un de ceux qui a le plus fort mental du groupe, il est inquiet. En télétravail depuis une semaine, il commence à tourner en rond. Concevoir des vidéos, imaginer des entraînements à distance monopolise pour l’instant son temps libre.

 

Nathalie : « Un semi-marathon nous sépare »

On ne comprenait pas trop son métier « ingénieure d’étude sanitaire » ni le rôle de son employeur, l’ARS. L’acronyme de l’Agence Régionale de Santé est désormais connu de tous. Alertes, étude de dossiers à la maison et présence au siège pour les réunions de « crise » sont devenus son quotidien depuis la propagation du virus. Nathalie n’a pas de voiture et profite des rues vides pour marcher ou courir. Elle a rajouté des étirements à son programme sportif. L’abandon du marathon ne la stresse pas particulièrement. Quel que soit le parcours, celle que nous considérons comme un métronome le court en 3h45. Sa moitié est confinée à Aubagne, « pile-poil la distance d’un marathon depuis mon domicile marseillais ». Elle se retrouve donc seule avec des livres et un apéro partagé à distance le soir. Une solitude forcée qui ne la traumatise pas !

 

Aziz : « Je suis en colère »

Jours de confinement 2Travailleur social, il continue à se rendre chaque jour à la MECS (Maison d’enfants à caractère social) des Mouettes, qui héberge 54 enfants et mobilise 20 éducateurs spécialisés. Il râle : « On manque de masques, de solution hydro-alcoolique, de considération et de réponses de notre tutelle ! » Comme sa femme, infirmière libérale, poursuit ses tournées, leurs filles de 6 et 11 ans se retrouvent parfois seules, pour ménager une grand-mère fragile. Elles pourraient sans doute bénéficier des gardes aménagées pour les personnels soignants mais il préfère qu’elles ne soient pas en contact avec trop de personnes.

C’est un sprinter, qui souffre pendant les marathons. Il avait bouclé celui de Marseille, édition 2013, en… 4h40 ! Et cette année, il était bien décidé à se surpasser et s’entraînait comme un forcené pour réaliser son objectif : une heure de mieux ! Avec l’épidémie, il rétrograde. Mais il a fait un footing à la campagne Pastré ce matin, et recommencera plusieurs fois par semaine.

 

Hocine et Karine : « L’autarcie en famille ce n’est pas simple »

Tous deux sont des professionnels du tourisme, en télétravail depuis mardi. Leur fille, étudiante à Marseille vit encore à la maison, et leur fils étudiant à La Rochelle est rentré. Chacun bosse dans sa chambre, sauf monsieur qui s’est installé au salon. « Pour le moment tout va bien ! On s’organise, on cuisine à tour de rôle », souffle Hocine. L’année aura été dure pour lui, ancien responsable régional dans le groupe Thomas Cook, réembauché in extremis par un autre voyagiste. Mais les voyages par les temps qui courent…

Il regrette déjà les entraînements, les moments de convivialité où le sport le dispute au papotage. « C’est un sport individuel mais qu’ensemble on pratique comme un sport collectif », résume-t-il. Je ne vous ai pas dit, Hocine, c’est la fusée d’EP13. Le meilleur temps au marathon, 3h14 à Porto. Qu’à cela ne tienne, il pédalera et courra de son côté en attendant des jours meilleurs.

 

Isabelle : « Je découvre le télétravail »

Jours de confinement 3« Toutes les réunions, qui sont la base de notre travail, ont été supprimées. Je suis donc en télétravail à la maison ! », explique cette salariée de l’Éducation nationale au titre barbare : ERSEH, pour enseignante référente pour la scolarisation des enfants en situation de handicap, de la maternelle au BTS. « Mais nous maintenons le contact par mail ou téléphone avec nos interlocuteurs et notamment les familles des jeunes. Et comme il y a beaucoup d’administratif, j’en profite pour tout mettre à jour et faire le point sur certains dossiers ». À la maison, elle n’est pas seule. Son mari Franck, lui, est en télétravail toute l’année. Infatigable coureur de fond (les 100 km de Millau ne lui font même pas peur), il gère également les finances du club. Leur lycéenne de fille leur tient compagnie. « Du coup le réseau est parfois saturé ». Leur fils étudiant a préféré se confiner à la campagne avec des copains.

Isabelle qui boucle ses marathons en 5 heures « et des poussières » a réduit la voilure, mais compte bien courir ou marcher au quotidien.

 

Anne-Laure : « Faut arrêter de courir les amis »

Jours de confinement 4Infirmière de bloc, elle est en transition professionnelle dans un service de santé au travail. Elle y assure les urgences et la prévention. Depuis l’aggravation de la pandémie, elle répertorie les salariés porteurs d’une pathologie à risques, répond aux questions et inquiétudes des uns et des autres. Jeudi, elle a fait passer un message sur le groupe Whatsapp du club : « Faut arrêter de courir les amis. Notre région est encore préservée, on peut encore limiter la vague qui va nous tomber sur la gueule. Je vais vous dire ce que j’ai dit à mon fils de 17 ans ce soir qui voulait aller faire du paddle : la plage est vide tu es seul ok. Mais un type te voit et demain il viendra avec toi. Un troisième type vous voit et il vous rejoindra et ensuite, on en arrive à faire des rassemblements. Les déplacements véhiculent le virus. Même en ayant l’impression d’être seul, vous croisez du monde. Et franchement ça me fait vraiment râler quand je vois tous ces gens courir et se balader (avec des masques en plus que les soignants n’ont pas) comme je l’ai vu ce soir sur la Corniche en rentrant vraiment fatiguée de mon boulot […] Voilà, d’habitude je suis plus marrante, mais j’ai l’impression qu’en vous disant cela, je fais aussi mon devoir de soignant qui a sacrément la pétoche. »

Sa problématique n°1, les enfants (17, 14 et 10 ans) qui sont soit chez leur père, soit seuls à la maison – « les cours en télé-conférence et les devoirs pour poursuivre le programme, c’est bien quand il y a les parents derrière…. Les miens sont plutôt sportifs et au bout du premier jour de confinement, ils tournaient déjà en rond ! »

« Voir les gens du club et courir avec eux, c’est réconfortant. Ce sont des moments où je ne pense à rien. Là, j’aurais bien besoin d’aller cavaler, mais franchement, ce n’est pas raisonnable. Et courir seule, ce n’est pas très motivant. Je vais plutôt faire des abdos et du gainage ».

 

Michel : « Du temps pour… travailler »

J’ai dix ans de moins que lui. À 68 ans, il me bat toujours sur le 5 000, épreuve de vitesse qu’il boucle en 23 minutes. Retraité, il n’a pas une minute à lui. Il a été au cœur de la dernière campagne des municipales à Marseille, plus proche conseiller de la candidate arrivée en tête. Bénévole pour la Fondation de France, il profite du confinement pour instruire les dossiers des associations qui postulent pour l’attribution de subventions dans le cadre de l’aide à l’enfance et aux familles en difficultés. Le huis clos avec sa femme jusqu’à présent surbookée comme lui – elle est administratrice de théâtre – ne l’inquiète pas outre mesure. Tous deux aiment cuisiner et ont des spécialités différentes. Comme la plupart d’entre nous, il est fermement décidé à ranger, bricoler, lire. « Je cours chaque matin au lever du jour », confie-t-il.

 

Cécile : « Le syndrome du panier à chaussettes »

J’étais persuadé d’avoir, grâce à elle, dégotté un sujet nouveau. « Les gens doivent se ruer à ton étude pour faire des testaments ? » Eh bien non ! Parole de notaire, il n’y a pas de rush lié à l’angoisse et la peur de la mort. C’est plus problématique en revanche pour l’immobilier, les ventes, les déménagements pour libérer un bien vendu, le déblocage des fonds… Elle est officier public, donc son étude est ouverte. Mais ce sont les clients qui ne peuvent y accéder. En dehors de son fils aîné qui a choisi de retourner dans sa chambre d’étudiant à Polytechnique, la famille recomposée se retrouve au complet. Ils sont cinq matin, midi et soir. « On a organisé la maison. Les tâches sont clairement réparties et elles tournent. Chacun doit s’y tenir ». Cette autre métronome du club, capable de maintenir l’allure sur toute la distance de l’épreuve, a perdu en motivation. « Je vais travailler les abdos/fessiers avec ma fille qui ne court pas ». À suivre !

 

Joséphine et Antoine : « On le vit mal ! »

Jours de confinement 6
L’humour, un allié précieux.

Ils sont médecins et… confinés. Elle, parce qu’enceinte de six mois et qu’aux urgences de l’hôpital Nord, ses collègues étaient inquiets. Lui, parce que son service de cardiologie a reporté des opérations et qu’il faut préserver du personnel médical pour le pic de l’épidémie. Ils tournent en rond. « Mes cours de yoga prénatal ont été annulés tout comme ceux de relaxation en piscine. Antoine a dû déposer des vacances mais ça n’en est pas ». La lecture a pris une part importante de leur quotidien : « On a redécouvert qu’on était abonné à Courrier International par exemple ». Pour faire de l’exercice, elle lessive les murs et se promène dans la rue équipée d’un masque, pour prendre l’air. Lui, sportif de haut niveau, retrouve la concentration avec le Taekwondo, se défoule à vélo ou sur des séries de montées à Notre Dame de La Garde, l’attention toujours en alerte pour ne pas risquer un contact qui pourrait s’avérer dramatique !

 

Guillaume : « Va falloir surveiller mon poids »  

C’est le Président. Le juge de paix. Celui qui organise tout sauf la partie sportive. Celui qui promet chaque année qu’il passera au marathon. Qu’il explosera son plafond de verre personnel bloqué depuis vingt ans sur 21 kilomètres… « Je vais continuer à courir », affirme cet expert financier et juriste. Qui nuance quand même en rappelant que les grands espaces ne sont plus de mise et qu’il convient de rester à proximité de son domicile pour les sorties sportives. La justice, les tribunaux sont à l’arrêt. Il va en profiter pour mieux s’organiser et peaufiner les dossiers techniques qu’il instruit. La cuisine sera son dérivatif, ce qui inquiète au plus haut point le coach !

 

Olivier : « Je suis un privilégié »

Les journalistes ne sont pas confinés. Mais à la différence des soignants, ou de tous ceux qui assurent la sécurité, l’approvisionnement, les livraisons et qui ont des contacts permanents avec les personnes à l’isolement, notre risque est limité. En prenant les mesures de protection recommandées, j’assure des reportages pour France Inter et France Info. Perche à la main pour garder une distance avec les témoins, masque sur la bouche (pas le FFP2 qui fait cruellement défaut mais une simple gaze) et gants de protection, je suis dès lors un privilégié qui peut aller où bon lui semble et découvre pour la raconter une toute autre ville. Parmi les nouveautés de ces dernières 48 heures, le nombre de sportifs à Marseille. Jamais je n’ai vu autant de monde sur la Corniche mais aussi autour du Vieux-Port et même dans les rues du centre-ville désertées par les voitures et les scooters. Comme eux, j’évacue mon stress. Course matutinale d’une heure. J’ai fait un rayon d’un kilomètre sur une carte. Notre Dame de la Garde en est le centre. Ça monte ! La cuisine devient un défi deux fois par jour. Et l’intégrale de Simenon, un plaisir ! ♦