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Pendant le coronavirus, quelles consultations continuent ?

Par Hervé Vaudoit

Journaliste

Généralistes et médecins hospitaliers savent ce qui va les occuper dans les prochaines semaines. Mais quelles solutions s’offrent aux personnes souffrant d’un autre mal sans caractère d’urgence ? Quelle que soit leur spécialité, les professionnels de santé s’organisent, mais leurs motifs d’inquiétudes ne manquent pas.

Continuer de soigner les autres sans tomber soi-même malade, c’est le défi auquel sont confrontés depuis bientôt deux semaines les professionnels de santé non impliqués dans la prise en charge des patients atteints de coronavirus. Cabinets dentaires, laboratoires d’analyses médicales, cabinets de kinésithérapie, d’ophtalmologie, de dermatologie… sont tous dans l’œil du cyclone pandémique, partagés entre la nécessité de poursuivre les soins et le risque de contamination.

 

Les labos au boulot, mais manquent de masques
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Pour limiter les risques de contagion, le Dr Valérie Busso donne rendez-vous sur le parking du laboratoire et effectue le prélèvement en tenue de protection – masque FFP2, lunettes anti-projections, charlotte, blouse et gants jetables – sans que les patients aient à sortir de leur voiture.

À la tête du laboratoire Synlab de Venelles, au nord d’Aix, Valérie Busso, gère la situation au jour le jour, avec des moyens forcément plus restreints qu’à l’accoutumée, mais avec un rôle néanmoins fondamental à jouer dans cette crise. « Depuis lundi dernier (23 mars, ndlr), nous pouvons enfin faire des tests de dépistage coronavirus, une vingtaine par jour au début,  plus du double aujourd’hui », explique-t-elle, précisant que la principale entrave depuis le début de l’épidémie reste « la pénurie de masques, de blouses jetables, de gants et d’écouvillons à prélèvements. » Sur le plan technique, la biologiste affirme en effet que rien ne l’empêchait jusqu’à présent de prendre sa part dans le dépistage des personnes atteintes par le coronavirus. « Notre réseau, Synlab Provence, a la capacité et le matériel nécessaires pour pratiquer ces tests », insiste-t-elle, précisant que sur l’ensemble du réseau, « plus de 500 prélèvements » avaient été effectués le lundi 30, une semaine après le début de l’opération. Entretemps, une chaîne logistique a été mise en place par le réseau pour acheminer au plus vite les prélèvements et obtenir un résultat dans un délai de 24 heures maximum. « Nous donnons rendez-vous aux gens sur le parking du laboratoire, raconte le Dr Busso, et nous les prélevons dans leur voiture quand ils arrivent. » Sa seule véritable inquiétude, c’est donc encore et toujours le manque de disponibilité des équipements de protection. « La pharmacienne du village nous prévient dès qu’elle en reçoit, mais c’est encore insuffisant, détaille-t-elle. Heureusement qu’un confrère ophtalmo, mais aussi le carrossier et d’autres personnes qui possédaient des masques et des gants sont venus nous les donner, sinon, je ne sais pas comment nous aurions fait. » Les quelques masques FFP2 qu’elle a en réserve, elle les garde pour les prélèvements. « Idéalement, nous devons les changer toutes les 4 heures, rappelle-t-elle, ce qui implique des rotations de personnel plus importantes, mais nous sommes obligés de compter au plus juste pour ne pas vider notre stock et être obligés d’arrêter. » Ce qui serait aussi le cas si elle ou ses employés devaient être contaminés.

 

Chez le dentiste ou l’ophtalmo, seulement en cas d’urgence
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Dr Clément Yana

Son de cloche différent chez les chirurgiens-dentistes, où les instructions ont été très claires dès le début du confinement décidé par le gouvernement : limiter la prise en charge aux seules urgences et seulement si le praticien concerné possède l’attirail de protection nécessaire, c’est-à-dire masque FFP2, lunettes, charlotte, gants et blouse jetables, sans oublier les produits d’asepsie pour tout désinfecter entre chaque patient. « J’ai fermé mon cabinet il y a deux semaines, comme la majorité de mes confrères », explique le Marseillais Clément Yana, qui exerce rue Breteuil. « Depuis, précise-t-il, j’assure des gardes téléphoniques au centre dentaire de Bonneveine deux jours par semaine et nous avons instruction de ne plus assurer les soins de continuité aussi longtemps que nous n’aurons pas un stock suffisant d’équipements de protection. »

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Dr Frédéric Chouraqui

Idem pour les ophtalmologistes qui, à l’instar des dentistes, travaillent en grande proximité avec leurs patients. « On nous a demandé d’annuler tout ce qui ne relevait pas de l’urgence, indique ainsi Frédéric Chouraqui, du cabinet médical Montgrand, à Marseille, mais nous restons disponibles pour traiter les urgences. Nous avons également eu pour consigne de ne pas fermer brutalement nos cabinets de consultation afin de ne pas créer un afflux aux urgences, détaille-t-il, de même qu’on nous a demandé de reporter toutes nos opérations non-urgentes, afin de ne pas mobiliser les anesthésistes et les blocs opératoires. » Comme les dentistes, les ophtalmos ont évidemment obligation de se protéger pour recevoir les rares patients qu’ils acceptent en consultation. « Pour l’instant, nous n’avons pas souffert de la pénurie d’équipements de protection, se félicite-t-il, mais je ne peux parler que de notre cabinet. »

 

Kinés et ostéos, « un protocole impossible »
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Rémi Raous

Pour les kinésithérapeutes et ostéopathes, la principale difficulté est de même nature : comment se protéger pour ne pas infecter les patients et ne pas être soi-même contaminé par un patient. « En kiné et surtout en ostéo, nous travaillons au contact direct des patients », rappelle Rémi Raous, qui exerce boulevard de la Corderie, à Marseille. Faute de pouvoir maîtriser le risque pour ses patients et pour lui-même, il a fermé son cabinet le 13 mars, trois jours avant le confinement. Depuis, comme ses confrères, il a reçu des instructions de son ordre professionnel, mais « rien de très limpide et un protocole de protection et de désinfection quasi-impossible à mettre en place en cabinet », estime-t-il. Pour autant, pas question de laisser tomber les patients qui ont un besoin impérieux de soins quotidiens. « Les gens atteints de broncopathies aigües, de mucoviscidose, doivent absolument poursuivre leurs séances de kiné respiratoire », souligne le praticien, incluant aussi « les personnes âgées qui ont besoin d’être mobilisées et verticalisées » dans les cas spécifiques pour lesquels « un système de visites à domicile, à tour de rôle et avec un maximum de précautions » a été mis en place.

 

Le cas très particulier de la pédiatrie
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Dr Nicolas Falaise

Pour les pédiatres, impensable de baisser le rideau. À Marseille, le cabinet du Dr Nicolas Falaise reste donc ouvert pour assurer la continuité du suivi pédiatrique, en particulier pour les nouveau-nés (0-1 mois) et les nourrissons (1mois – 2 ans). Ouvert également pour répondre à la demande de consultations d’urgence. « L’idée est de limiter au maximum les visites systématiques à celles de la première année et de ne pas interrompre le schéma vaccinal des nourrissons, indique le pédiatre. Pour les nouveau-nés, les consultations des deux premiers mois sont très importantes, ne serait-ce que pour le démarrage de l’allaitement maternel si la maman a choisi ce mode d’alimentation et pour la mise en place des rythmes de la dyade mère/bébé ». La visite dite « sortie de maternité » est, elle aussi, importante sur le plan médical pour vérifier l’absence de pathologies telles que l’ictère (le foie), l’infection néonatale tardive, la décompensation d’une cardiopathie… « J’ai la chance, étant dans le cabinet voisin d’un dentiste, d’avoir assez de masques et de gants… et d’avoir un peu de réserve de soluté hydro-alcoolique, souligne Nicolas Falaise. J’ai bien sécurisé le parcours : les patients (un à la fois) ne circulent pas et ne stationnent pas dans la salle d’attente et la salle de change, c’est moi qui touche toutes les poignets avec un papier imprégné d’antiseptique, je porte un masque et me lave plusieurs fois les mains par rendez-vous. Ensuite j’applique un produit désinfectant de surface sur la table d’examen ». La téléconsultation est également pratiquée. Son activité en cabinet s’est réduite d’à-peu-près 50%, mais les parents n’hésitent pas à venir pour le suivi des bébés et les vaccins. En revanche, les demandes de consultation en urgence sont en forte chute : le confinement a cassé le parcours des virus de fin d’hiver, les parents assignés à la maison ne consultent plus pour des motifs assez bénins, et la pathologie de confinement (accidents domestiques en hausse) se dirige plus vers les urgences hospitalières pour des points de suture ou la radio d’une fracture…

 

Télétravail en dermatologie
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Dr Anne Labarelle

Dernier exemple, la dermatologie. Avec des urgences limitées à quelques pathologies comme les zonas, les urticaires aigües ou les manifestations allergiques violentes, les médecins de la peau et des muqueuses peuvent plus facilement fonctionner en téléconsultation que d’autres spécialités moins « visuelles ». C’est le choix qu’a fait Anne Labarelle dans son cabinet de Venelles, en dépit d’une instruction syndicale demandant aux dermatologues de laisser leurs cabinets de consultation ouverts. « Nous nous sommes concertés avec mes collègues qui exercent ici, explique la jeune femme, et nous avons décidé qu’avec en moyenne 80 passages par jour dans notre salle d’attente, le risque de contamination/dissémination était trop grand. » Toutes et tous restent néanmoins disponibles pour répondre aux urgences et, si le besoin s’en fait sentir dans les prochains jours, « pour aider les généralistes qui pourraient être saturés. » Quand une consultation classique s’avère indispensable, « on se protège du mieux qu’on peut, assure Anne Labarelle, mais nous n’avons que des masques chirurgicaux et pas de FFP2, les blouses jetables sont introuvables, comme les lunettes. Alors, on économise le peu que nous avons. »

Un dernier enseignement à tirer de cette crise sanitaire : en période d’épidémie, la meilleure protection individuelle à avoir, c’est une santé de fer. ♦

 

Bonus

  • L’épidémie de faillites menace aussi – Qu’ils soient dentistes, kinés, dermatos ou ophtalmos, les soignants qui exercent en libéral sont d’abord préoccupés par l’épidémie de coronavirus, mais leur situation économique future les inquiète aussi beaucoup.

« Les ¾ des cabinets dentaires sont privés et libéraux, rappelle Clément Yana, or, depuis deux semaines, leur chiffre d’affaires est quasiment nul alors que leurs charges fixes continuent de courir. Des dispositifs d’aides devraient intervenir et des échéances comme les cotisations retraite devraient pouvoir être reportées, précise-t-il, mais nous n’avons encore rien de très précis, mis à part un imprimé à remplir pour lequel un diplôme de Polytechnique ne serait pas de trop. »

Mêmes interrogations chez Rémi Raous, le kiné ostéopathe, qui a déjà obtenu quelques assurances du côté des banques pour le report de certaines échéances de prêts, mais aucune certitude sur le plan des indemnisations pour perte de chiffre d’affaires, alors que l’activité est quasiment à l’arrêt depuis deux semaines. « Sera-t-on éligible à l’indemnité de 1500 € évoquée par le gouvernement ? On en parle mais nous n’en sommes pas certains », souligne-t-il, évoquant également le cas de sa secrétaire, au chômage technique forcé. « Comment et par qui sera-t-elle indemnisée ? Je ne sais pas », confie Rémi.

Le principe des reports de cotisations (Urssaf, TVA, caisses de retraite…etc) semble acté, mais les professionnels ne sont pas rassurés pour autant. « Comment va-t-on compenser les pertes de revenus ? Nous n’en savons rien pour l’instant », avoue la dermatologue Anne Labarelle.

Ce n’est pas l’urgence, mais il faudra bien s’y pencher à un moment ou à un autre, si on ne veut pas se retrouver confrontés à une seconde épidémie. De faillites en série, celle-là.