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Coronathon dans un foyer d’aide sociale à l’enfance 

Par Olivier Martocq

Journaliste

« Pour attirer l’attention et ne pas être les oubliés ! ». Un marathon confidentiel a débuté dans la nuit du 2 avril sur une piste de 60 mètres tracée autour de l’aire de jeux d’une Maison d’enfants à caractère social (MECS), à Marseille. Une activité plus spectaculaire que les autres pour briser le quotidien de la cinquantaine d’enfants qui vit ici confinée.

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Course solo pour le directeur, Franck Vautrin

C’est Franck Vautrin, directeur d’AEJ Marseille (Accueil Enfance Jeunesse) et de ses trois de foyers à Marseille, qui a donné hier le top départ de l’épreuve et effectué une course de nuit en solitaire sur la totalité de la distance. Temps réalisé : 5h52, « pause-café de 20 minutes comprise ! ». La suite, un « ekiden », une course en relais à huit pour boucler les 42,195 km réglementaires soit 703,25 tours avec des enfants de 4 à 18 ans, qui se termine ce vendredi.

Il faut avoir en tête ces chiffres : 175 000 mineurs sont actuellement placés, par décision de justice, sous la protection de l’aide sociale à l’enfance. Parmi eux, 60 000 se retrouvent en foyer ou en famille d’accueil. Dans la plupart des cas, il s’agit de les soustraire à des familles maltraitantes ou incapables de les élever. Depuis le début du confinement, les messages de travailleurs sociaux se multiplient pour attirer l’attention des autorités de tutelles. Jeunes angoissés, agressifs. Bagarres, fugues à répétition d’un côté. Surcharge de travail pour des équipes d’encadrants réduites, exposition continue au virus de l’autre créent des situations tendues.

 

La Maison d’enfants les Mouettes, à Marseille

Coronathon dans un foyer d’aide sociale à l’enfance  4Autorisé à exercer mon métier de reporter, je m’y suis rendu. J’ai pu y rencontrer et interroger enfants et éducateurs librement. « Les Mouettes » est l’ancien presbytère de l’église Sainte-Eusébie, dans le quartier de Montredon, à l’entrée des calanques, au sud de la ville. La bâtisse du 18e est constituée de plusieurs bâtiments articulés autour d’un jardin. Une dalle de béton au centre a été transformée en mini-terrain de basket et de football. Il y a aussi une venelle qui sert de stand de tir à l’arc. Le lieu respire la sérénité. Soixante enfants de trois à dix-huit ans sont répartis dans quatre espaces dédiés : tout petits, moyens, adolescents filles et garçons. Il y a une cuisine, un réfectoire et des salles communes, pour la télévision par exemple, ainsi que des lieux de divertissements en extérieur. Jusqu’au confinement, ce foyer, comme les deux autres gérés par AEJ, ne connaissait pas de problème particulier. « Ici, on suit des enfants sur de longues périodes entre sept et dix années », explique Franck Vautrin. « Des liens se nouent entre eux et les personnels très divers et nombreux qui interviennent sur le site : entretien, cuisine, éducateurs, psychologues… ». Seulement, le confinement a bouleversé une routine quotidienne qui a fait ses preuves.

 

Le confinement source de tensions !

La première difficulté est apparue avec la fermeture des établissements scolaires. Toute l’organisation du foyer est conçue en fonction de la scolarité des enfants. Des balades dans les calanques ou des sorties sur les plages et autres terrains de sports à proximité ont d’abord pallié le vide soudainement apparu dans les agendas. Le confinement strict est beaucoup plus problématique. « On a le double de travail avec la moitié du personnel », analyse froidement Franck Vautrin, sans critiquer personne en particulier. De fait, entre ceux qui ne peuvent plus venir pour garder leurs propres enfants, les cas de suspicion de Covid et ceux, rares, qui font jouer le droit de retrait, la situation est tendue. « On est passé aux 60 heures par semaine pour la majorité d’entre nous », conclut le directeur. Autre problématique rencontrée, qui pour le coup celle-là ne peut être résolue : comment faire respecter les règles de protection sanitaire entre les enfants à l’intérieur de l’établissement.

 

Des gestes barrières impossibles à appliquer !
Jours de confinement 2
Aziz Mbathie.

Aziz Mbathie résume le sentiment général des encadrants : « Nous ne sommes pas dans une usine sur des chaînes, ni dans un supermarché où on peut instaurer des distances entre les postes et les intervenants. Nous gérons de l’humain ». Et cet éducateur spécialisé d’illustrer son propos : « Ce matin, un enfant est tombé. S’est coupé. Je l’ai ramassé, soigné, consolé. Il ne peut y avoir de respect des distances ici. Et ne parlons pas des enfants qui vivent et jouent toute la journée ensemble ».

Pour autant, des procédures strictes ont été adoptées. Il y a un sas avec l’extérieur et les personnes étrangères au foyer – qui viennent livrer les cuisines par exemple – doivent être équipées de gants et masques. Les poignées de porte, les boutons électriques, les surfaces très utilisées sont régulièrement désinfectés. Autant de mesures qui génèrent du stress chez les enfants, qui suivent comme tout le monde l’actualité via les réseaux sociaux ou la télévision. Sofiane, un adolescent de 16 ans reconnaît que la tension dans cet univers clos devient palpable : « Quand on a l’école ou les sorties, on voit d’autres têtes. On a des amis à l’extérieur. Ici on tourne en rond et le moindre geste ou mot de travers cause des problèmes ». En laissant traîner mon micro dans la cour où garçons et filles jouaient au foot, mais aussi en passant une tête dans les salles dédiées aux jeux vidéo ou à la télévision, je n’ai pas assisté au moindre épisode violent. L’ambiance ce jour-là, à ce moment-là, était détendue. D’autres confrères (bonus) n’ont pas eu la même vision ! ♦

 

Bonus
  •  Un autre article – un autre journaliste, une autre perception. Dans Libération

 

  • … et la tribune – d’un directeur en colère, Franck Vautrin.

Maisons d’enfants : des mots sur des maux

« Les chaises commencent à voler »… Je vais encore attendre un peu car chez nous elles sont encore debout.

Juste quelques mots, des maux pour le dire. Mais pour dire quoi ? Que les mots ont leur importance.

Un mot est un signifiant et celui, le mot, que l’on utilise ne doit, ne peut être choisi au hasard.

Il faut donc distinguer le foyer de l’enfance, structure de la direction des maisons de l’enfance et de la famille des maisons d’enfants à caractère social. Les premières sont des structures d’accueil d’urgence, les secondes ont vocation à accueillir des enfants pour un laps de temps plus importants. Les projets ne sont pas les mêmes, les taux d’encadrements et les prix de journées sont aussi bien différents, à mon grand regret !

Coronathon dans un foyer d’aide sociale à l’enfance  1C’est un distinguo que le reportage de M6, « dans l’enfer des foyers » aurait d’ailleurs dû faire ; tel n’a pas été le cas. Il est vrai qu’il est plus accrocheur de mettre en avant un certain côté trash : la petite maison dans la prairie n’est plus bankable.

C’est aussi ce qu’il nous a été donné à lire dans le journal la Provence du lundi 30 mars dans sa page 30: Lyess Louffok prédit que les drames vont arriver et « qu’aucun des enfants de l’ASE ne sera protégé durant le confinement ».

Où, quand et comment l’information spectacle domine le monde.

Revenons au choix des mots

Ayant moi même, il y a quelques années, été chef de service d’une structure de la Direction des Maisons de l’Enfance et de la Famille (DIMEF) accueillant des adolescents sur Marseille, je peux affirmer que les chaises avaient commencé à voler bien avant le COVID-19. L’accueil d’urgence est quelque chose de très compliqué, très complexe car le jeune arrive en pleine période de crise. Il trimbale dans ses valises tous les traumatismes qui à un moment donné ont amené le magistrat à prendre la décision du placement. Bien souvent, le passage de la famille à l’institution se fait avec violence et fracas. C’est un travail dur, difficile, ingrat mais indispensable car il s’agit de panser dans un premier temps, puis de penser le projet dans un second temps.

Aujourd’hui, il serait bon de revenir à une clinique éducative.

En cette période de crise, donner la parole à des délégués syndicaux, c’est porter le débat dans une dialectique de combat et de lutte.

Les Délégués syndicaux passent beaucoup de temps par l’intermédiaire des heures de délégations à autre chose que la clinique éducative. Ce travail-là est important et fait partie intégrante de la vie de l’organisation, mais il ne peut et ne doit occuper tout l’espace.

En tant que directeur de maison d’enfants, je veux mettre en avant une gouvernance d’échange de dialogues, avec certes des logiques d’acteurs pouvant être différentes, mais en aucun cas une logique de confrontation.

Pour travailler au sein de la Fédération des établissements vincentiens, nous avons pu voir que certains départements avaient pu mettre en œuvre des logiques de réduction des coûts, et donc d’une baisse drastique des réponses apportées en termes de protection de l’enfance. Dans le département des Hauts-de-France, les CEPOM (contrats pluriannuels d’objectifs et de moyens) ont été l’occasion de mettre en œuvre un véritable plan social pour les maisons d’enfants : réduction du nombre de lits, réduction de la masse salariale…

Qu’il fait bon vivre chez nous !

Ne faut-il pas analyser ce qui se joue dans nos organisations autrement que par un simple jeu de pouvoir, de luttes intestines ou bien d’incompréhensions entre directions et salariés ? Ce qui nous amène inéluctablement à utiliser à notre tour un  langage martial prenant, par là, exemple sur notre président :

« Nous sommes en guerre »

Les enfants qui nous sont confiés vivent ce confinement comme un enfermement. Les structures les plus fragiles sont fragilisées par ce qui se joue. Quand nous parlons des structures, nous parlons bien évidemment des structures psychiques des enfants qui nous sont confiés.

Tout les travailleurs sociaux dignes de ce nom ont entendu parler des éléments transférentiels dans la relation. Comment rassurer, sécuriser si nous sommes nous-mêmes phagocytés par cette angoisse mortifère ?

Nos salariés, nous tous, sommes aussi pris dans ce maelström : nous devons tenir les deux bouts du paradoxe. D’un côté, œuvrer dans le cadre d’une mesure de protection de l’enfant. De l’autre nous protéger. Une sorte de double bind, qui chacun le sait rend fou, un choix cornélien à faire en quelque sorte.

Lorsqu’une salariée exprime le sentiment qu’elle est considérée comme de la chair à canon, cela peut traduire la difficulté à tenir les deux bouts du paradoxe. Cela revient à traiter à la fois, en même temps, la question de la responsabilité de l’employeur dans les mesures de protection à mettre en œuvre, mais aussi à ce qui se passe pour chacun dans le lien complexe au travail.

Le sociologue Renaud Sainsaulieu mettait en lien étroit la question de l’identité de la personne et l’identité professionnelle. En cette période de coronavirus, où le risque peut être létal, la tension est très forte. Cela crée de véritables malaises qu’il nous faut prendre en compte.

Combien de situations de crise n’avons-nous pas vécues depuis le début du confinement? J’ai reçu des salariés dans mon bureau, certains pour me parler de cette peur de ramener chez eux une contamination, ou bien l’inverse, d’amener sur son lieu de travail quelque chose de mauvais.

Nous le sentons bien, le moindre rhume, le moindre toussotement et les regards deviennent noirs.

Il ne faut pas oublier que la maison d’enfant est le lieu d’expression de leurs souffrances. Il n’est donc pas incongru que le contexte de crise grave que nous vivons actuellement vienne exacerber tout cela.

Il est donc réducteur pour moi de tout ramener et limiter le problème à une dualité : direction / salariés. politique / institutions.

Ni le directeur, ni le syndicaliste n’a la recette miracle. Aucun d’eux ne peut se prétendre d’une certaine toute-puissance. La réponse est solidaire et non solitaire.

À la lecture de l’article « Les foyers de l’enfance : les chaises commencent à voler », nous pouvons avoir l’impression que dans toutes les maisons d’enfants il y a des Minitels et non des ordinateurs.

Encore une fois il me semble que c’est le sensationnel qui domine. La forme prendrait le dessus sur le fond.

Dans les trois maisons que je dirige, il y a la wifi, et même la fibre. Nous avons des ordinateurs sur chaque groupe. La direction a donné un portable pour chaque unité de vie suite à l’arrêt de la scolarité, ceci afin de faciliter le travail des enfants. De plus, nous avons bénéficié de 14 tablettes du Département pour, là encore, permettre aux enfants qui nous sont confiés de ne pas être trop perdus.

Ces mesures ont d’ailleurs été fort bien accueillies par les équipes éducatives, moins bien par les enfants.

Nous avons aussi la chance de travailler avec des personnes du Département qui entendent nos difficultés. Oh, nous ne sommes pas toujours d’accord !

Mais pour eux et pour nous, le budget est bien un moyen de proposer une prestation de service public, et nos interlocuteurs connaissent très bien notre cœur de métier.

Il nous paraissait enfin important de mettre en avant la formidable capacité des travailleurs sociaux à répondre rapidement aux exigences de la crise. Les emplois du temps ont été changés, les vacances ont quelque peu été chamboulées et, malgré tout cela, les salariés viennent avec encore l’envie de dépasser les difficultés. Chaque jour, il nous faut tous chercher et trouver comment rompre la monotonie du confinement. Chaque jour, nous sommes le Risperdal et le Tercian (ndlr – des neuroleptiques) de ces jeunes, afin d’apaiser les tensions internes, bien entendu sans les effets secondaires des molécules.

Il nous faut trouver des bidouillages, des trucs, des savoir-faire afin de répondre à la réalité du terrain.

Nous devons ensemble et collectivement faire face, faire front. Et, oui, quand la direction demande à chacun de faire face, on peut avoir des situations cocasses : un directeur qui passe le balai ou fait une paella pour 70 personnes, une maîtresse de maison qui fait du coloriage avec des petits, un homme d’entretien qui fait du jardinage avec des adolescents et tout un tas d’autres vignettes cliniques.

Est-ce pour cela que l’on doit dire qu’il y a une volonté de déqualifier les emplois?

Non. Il s’agit de faire face et de se retrousser les manches. C’est dans l’action que se trouve la meilleure réponse à ce qui nous est donné à vivre. C’est à la fin du bal que l’on paye l’orchestre.

Aujourd’hui il nous faut agir, il nous faut travailler, il nous faut imaginer comment s’adapter.

Ce n’est pas le moment de la polémique. Certains sont devenus des professionnels de la polémique et du débat stérile. Nous ne voulons pas rentrer dans ce modèle de fonctionnement-là.

Il est plus facile aujourd’hui de démolir, de déconstruire…

Nous devons bâtir avec les jeunes qui nous sont confiés une manière de faire lien, une manière de vivre ensemble et de faire société.

Quand je lis qu’une école d’éducateurs dit que les maisons d’enfants prennent en otages les apprentis, quand je vois le traitement médiatique de ce qui se passe dans les maison d’enfants, je me dis qu’il est peut être temps de faire valoir la qualité de nos engagements. Je me dis qu’il est peut être temps de se battre pour mettre en évidence la nécessité du travail social.

Convaincre que la mesure étalon ne peut être que l’efficience, la productivité et la rentabilité.

Convaincre qu’il y a encore une nécessité de faire valoir un certain regard sur comment bien vivre ensemble.

Que la réponse est dans la solidarité.

“Une idée devient une force lorsqu’elle s’empare des masses” (Kral Marx). Faisons en sorte que les masses s’emparent de l’idée de faire société tous ensemble, par la dialectique plutôt que la rhétorique, par le partage plutôt que par le clivage.

Un directeur fier de la capacité des hommes et des femmes qui font exister l’organisation à affronter cette crise majeure. Toujours dans l’intérêt de l’accomplissement d’une mission de service public et d’intérêt général.

Et bien évidement dans l’intérêt premier et supérieur de l’enfant.

Chez nous, et dans beaucoup d’autres maisons d’enfants,

ce ne sont pas les chaises qui volent, mais les ballons ♦