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Quelques heures dans le bain de l’IHU Méditerranée Infection

Par Paul Molga

Journaliste

J’ai emboîté le pas du professeur Raoult, discret comme une souris. Pas de questions, pas d’interview. Je suis là en observateur, comme un casque bleu de l’ONU sur un terrain de mines. Voici mon récit d’une matinée (presque) ordinaire.

 

Réunion de débrief hebdomadaire à l’IHU Méditerranée Infection. L’État-major de Didier Raoult presse le pas dans son sillage imposant. Direction l’une des salles de conférence au sous-sol. Dehors, une foule arrivée avant l’aube s’étire déjà sur plusieurs centaines de mètres. Au compte-goutte, elle s’empare du hall d’accueil où deux points de dépistage du coronavirus ont été installés. Elle met un peu de temps à réagir à la cavalcade en casaque blanche qui fend les files sagement ordonnées devant les écouvillons de test. « Il n’a même pas de masque », souffle à son passage un quidam visiblement plus anxieux que symptomatique. Un autre a dégainé son portable pour immortaliser cette apparition. La carrure se retourne prestement, comme saisie d’un doute. « Molga nous a suivis ? Ah oui… », sourit-il en croisant mon regard. Quelques pas à l’extérieur pour atteindre les escalators. « Marseille est avec vous », crie un homme d’entretien.

 

Quelques heures du quotidien de l’IHU Méditerranée Infection 1« Je ne cherche pas à vérifier des hypothèses, j’explore l’inconnu »

Le professeur aux 2 000 publications scientifiques ne s’émeut plus de ces manifestations de soutien. « Ma seule ligne de conduite, c’est le serment d’Hippocrate », répond-il à ces éloges populaires. À ces mots, il me revient en mémoire une conversation que nous avions eue à propos de cet engagement. Ses chercheurs étaient alors logés dans les étages de la faculté de médecine, dans ce qui était son laboratoire des Rickettsies (ndlr- nom de bactéries parasites), l’embryon de l’IHU. « Je suis un Pasteurien de la première heure guidé par la curiosité et la volonté de comprendre. Je ne cherche pas à vérifier des hypothèses, j’explore l’inconnu », racontait-il alors, quand il domptait encore sa crinière sauvage. Installé depuis 1983 sur le campus médicalo-universitaire de la Timone, il n’a jamais quitté le terrain épidémiologique. « Ma paillasse, c’est ma vie », répète-t-il comme un mantra. Classé en tête des virologues de la planète sciences, il consulte encore, au moins une matinée par semaine et suit attentivement ses patients victimes de maladies infectieuses ou tropicales, parfois depuis des années. « L’hôpital concentre les cas, le diagnostic permet de les observer, la recherche fondamentale perce leurs mystères », résume-t-il.

 

Les succès de la formule Raoult

Nous voilà arrivés dans la petite salle de conférence où sont déjà installés plusieurs de ses lieutenants, comme Michel Drancourt, Pierre-Quelques heures du quotidien de l’IHU Méditerranée Infection 2Yves Levy, Christian Devaux, Serge Borsa ou Jean-Paul Casalta. À l’ordre du jour : le point sur l’évolution de la contagion covid-19 et les alertes de l’Agence Régionale de Santé sur les souches bactériennes en circulation. Les nouvelles sont bonnes : seulement 15 patients sont décédés sur 2.222
cas traités. Les chercheurs ont le sourire. Raoult taquine le parisien de la meute. Dans l’atmosphère plane ce tifo déroulé par les South Winners sur le trottoir de l’IHU : « Marseille et le monde avec le professeur Raoult ». Chez les scientifiques, on n’affiche pas facilement ses joies mais à cet instant précis, dans ses échanges espiègles, je sens comme une bascule. Quelques jours plus tard, j’apprends la raison de leur effusion contenue : la « formule Raoult » paraît porter ses fruits dans la capitale phocéenne. Au total, 2,5% de la population y a été dépistée (37 723 personnes au 6 avril) : 16% se sont révélées positives (5 527 cas), et 0,7% sont décédées (42 personnes). « Cela fait de notre village gaulois l’un des plus sûr de la planète », aurait plaisanté le professeur en référence à une caricature virale sur les irréductibles Marseillais résistant à l’envahisseur.

Les tableaux de chiffres s’enchaînent au rythme dicté par le boss, sous les doigts de la jeune Audrey, une fière étudiante en épidémiologie un peu stressée par l’exercice. « Vous voyez Molga, les Chinois ont raison. Mais il y a une espèce d’arrogance qui empêche la France de l’admettre malgré ses décennies de retard sur la compréhension des maladies infectieuses », lâche-t-il entre deux diapos. « Molga »… D’un mot, voilà que celui qu’on caricature comme le « fils des âges farouches » (une référence pour ceux qui ont lu Rahan…), ou le druide Raoultix (autre référence pour les plus jeunes), m’a soudain renvoyé sur mes bancs d’école… Fin du cours.

 

Quelques heures du quotidien de l’IHU Méditerranée InfectionTesté pour vous : le dépistage !

Démarrée à 7 heures, la journée du patron va s’égrainer à ce rythme de réunions, réflexions et directives jusqu’à tard le soir. La mienne se poursuit dans le hall d’accueil. Je n’ai aucun symptôme mais je veux comprendre le circuit de test qui devrait faire modèle pour les projets de dépistage à grande échelle voulus par le gouvernement. La routine est bien rodée. D’abord l’inscription administrative : identité, carte Vitale, mutuelle. Les étiquettes d’identification des prélèvements sont directement imprimées par les deux équipes sanitaires, installées à chaque entrée de l’IHU.

Quand vient mon tour, un infirmier encagoulé, masqué, ganté, me prend en charge sans attendre. Il m’emmène à distance raisonnable des autres. Je dois enlever mon masque pour lui permettre de glisser le long écouvillon dans mes sinus. « Ça risque de faire un peu mal », me prévient-il. En fait, ça me chatouille ! Comme une envie d’éternuer qu’on réfrène… Je devine qu’il sourit sous son masque. Il étiquette mon échantillon et me tend la carte patient sur laquelle figure mon numéro de référence. Dans quelques heures, les laborantin.e.s l’auront analysé, comme à peu près un millier d’autres prélevés dans la journée. « On vous rappelle dans les 48 heures si vous êtes positif ». Je suis serein. J’ai eu raison. ♦