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La Varappe : Comment éviter de sombrer quand le travail temporaire s’effondre ?

Par Nathania Cahen

Journaliste

Photo Cyril Crespeau

Avec ses 4 500 collaborateurs, le leader de l’insertion par l’emploi en France est frappé de plein fouet par la crise actuelle. Mais espère en tirer des leçons à grande échelle. De la suite dans les idées et des bottes de sept lieues sont les armes de Laurent Laïk. Depuis plus de 20 ans, le Pdg de la Varappe milite pour l’innovation sociale.

 

Chef d’entreprise rebelle et constructif. Militant de la première heure pour l’inclusion de tous. Voilà pour une présentation lapidaire de Laurent Laïk, dont la bio ne tiendrait pas sur une page. Je l’ai rencontré il y a une douzaine d’années, quand j’écrivais pour le magazine de l’Agglo La Varappe : Comment éviter de sombrer quand le travail temporaire s’effondre ? 1d’Aubagne. Je l’ai revu en 2017 pour rédiger le chapitre de l’ouvrage La France des Solutions qui lui était consacré. Il était présent lors de la soirée du lancement de Marcelle. Et j’étais là quand Boris Cyrulnik lui a remis la Légion d’Honneur. Sous une tente blanche dressée dans la cour de l’entreprise plutôt que sous les dorures d’un salon prestigieux. D’une rencontre à l’autre, l’homme a réaffirmé ses convictions, son engagement. La Varappe s’est étoffée, diversifiée, imposée. A multiplié les voies permettant aux « invisibles » de se frayer un chemin vers le travail et une certaine normalité.

 

Deux valeurs : les hommes et l’environnement
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Photo C. Crespeau

Au départ, La Varappe est une petite entreprise d’insertion d’Aubagne, versée dans le bâtiment et les espaces verts. Laurent Laïk la rejoint cinq ans après sa création, en 1997. « Un grand écart, puisque je quittais un poste d’ingénieur-méthode pour les cuisines Schmidt ! J’étais taraudé par l’envie d’entreprendre et gêné par cette société qui considérait certaines personnes comme inemployables. Je pense que chacun peut y trouver sa place, ne pas accepter un état de fait aberrant, et réagir. Dans ma famille de profs qui a connu la Résistance et la déportation, la notion d’équité et la fibre sociale ont toujours été très présentes », confie Laurent Laïk. Qui décide à l’époque de démontrer comment utiliser une entreprise traditionnelle à des fins d’insertion.

 

« Aucun intérêt à devenir un baron local »

La Varappe en 2020 c’est quelque 250 salariés et environ 5 000 collaborateurs, 35 agences disséminées dans l’hexagone, pour un chiffre d’affaires de 45 millions d’euros (+61,8%) et un millier de clients, entreprises et collectivités. Ce leader de l’économie sociale et solidaire doit sa réussite aux deux valeurs sur lesquelles il mise depuis le départ : les hommes et l’environnement. « On ne change pas le monde si on reste petit, dans son coin. La taille est importante. Ce que l’on a pu faire est super, mais n’a en rien changé la société, qui va mal. Il faut de nouvelles façons de faire ; donc de l’argent. Il faut avoir de bons reins pour prendre des risques, aller dans les zones de l’inconfort. Je ne vois aucun intérêt à devenir un baron local ».

Le mois dernier, une levée de fonds de 4,3 millions d’euros a été réalisée auprès d’investisseurs solidaires engagés auprès de la Varappe (bonus). Qui servira notamment à ouvrir de nouvelles agences – Gennevilliers, Nîmes, bientôt le Var, la Corse… À reprendre des entreprises à même de solidifier l’existant ou à financer des co-créations d’entreprises.

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Groupe en formation auprès de la fabrique numérique Simplon. Photo P. Gherdoussi
Le patrimoine de la personne avant la qualification

Des trois branches de la Varappe, la plus importante est Eurêka, une agence de travail temporaire qui se développe dans la France entière. Sur un modèle disruptif : « Nous privilégions le patrimoine de la personne aux compétences techniques, pour les adapter », pointe Laurent Laïk. Quelque 80 000 personnes ont été accompagnées depuis les débuts (plus de 4 500 en 2019) ; ce qui laisse des regrets : « Nous aurions dû créer un club des anciens ! ». Elles restent en moyenne 16 mois dans le giron de La Varappe. Et à 80% en sortent par le haut, avec un contrat ou une formation qualifiante.

Concernant la branche environnement, il s’agit de prestations dans des domaines comme les déchets, l’eau, les espaces verts et la voirie. Avec une compétence nouvelle : l’entretien des aires d’autoroute, via un partenariat avec Vinci et la création d’une entreprise dédiée, Ïnva.

 

Recyclage et éco-gestes

La Varappe : Comment éviter de sombrer quand le travail temporaire s’effondre ? 2Quant à l’éco-construction, depuis 2012 elle s’incarne notamment dans Homeblok, société qui recycle des containers « dernier voyage » en bureaux ou en logements-containers labellisés RT2012 (basse consommation). De l’habitat social (nuitée à 10 euros) pour une petite cité de 70 logements dans le 3e arrondissement de Marseille. Ou, dans ce même arrondissement parmi les plus pauvres d’Europe, Le Hameau, un petit village aménagé par l’Armée du Salut pour d’anciens SDF. Du Homeblok aussi à Montpellier, Lyon, ou Paris sur le chantier d’insertion Ateliers sans Frontières.

Une sensibilité qui s’est logiquement accompagnée d’une éducation aux éco-gestes et bonnes pratiques : depuis 2015, l’appartement itinérant HAPI sillonne les quartiers et les cités. Un autre projet a également été mis en route : la réalisation d’éco-villages en Afrique et en Asie. Couteaux suisses avec leurs équipements low carbone et la formation de locaux à la fabrication de briques de chanvre.

 

Le Covid, un drame…

« Qui fait tourner le pays ? s’énerve Laurent Laïk. Ceux qui soignent, qui balaient, qui déchargent les camions. Longtemps sans masques. Moins pour l’argent que par devoir. Tandis que les fameux premiers de cordée sont peinards sur l’île de Ré. »

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Photo C. Crespeau

« La crise confirme que l’on marche sur la tête », s’agace-t-il, dressant un tableau sombre de la situation : « Tout ce qui touche au travail temporaire s’effondre, nos agences ont perdu 80% de leur activité. » Également au point mort, l’activité containers, faute d’approvisionnement. Seul secteur qui tourne dans l’environnement, les ordures ménagères, ramassage et transfert vers les incinérateurs. « Nous nous efforçons de gérer en bon père de famille. Nous maintenons les salaires, organisons le télétravail quand c’est possible et essayons de positionner nos personnels sur ce qui marche, comme la grande distribution ou l’agriculture. Nous sommes outillés pour passer le cap des 2-3 mois, mais au-delà ? »

 

…et une chance

Le chef d’entreprise estime que la réponse à cette situation ne doit pas se réduire à une prime défiscalisée : « Les solidarités qui se mettent en place doivent permettre de construire quelque chose de neuf, de valoriser les invisibles, de corriger un système qui produit des dégâts. » De fait, dès 2012, une cellule innovation a été incorporée à La Varappe, pour réfléchir aux moyens d’améliorer le projet social et faire évoluer les métiers en tenant compte des révolutions technologiques et sociétales. « Nous voulons devenir un acteur de l’impulsion sociale de demain, réaffirme Laurent Laïk. Cette crise est l’occasion de réinventer nos métiers. De se demander quels projets porter après tout ça. De se demander comment on réécrirait le projet Varappe au vu de l’actualité. Se challenger encore… ». Et de brandir le spectre de Kodak, cette entreprise parmi les plus florissantes qui n’avait pas vu venir le danger numérique.

Cela tombe bien, la Varappe a été retenue en janvier à l’issue du 3e appel à projets 100% inclusion du ministère du Travail. Avec ses partenaires Marseille Solutions, le théâtre Toursky, le graffeur Dok, Massajobs, la plateforme de tri Yoyo… Le projet baptisé « Grandir » ne demande qu’à filer sur ses rails pour accompagner 1 000 personnes vers l’emploi. À Marseille d’abord, avant de gagner la Bourgogne puis Mayotte. ♦

 

Bonus
  •  La gouvernance de La Varappe est partagée entre l’association d’origine (20%), les cadres (30%) et des fonds solidaire dans lequel se retrouvent Phitrust, France Active, Amundi, la fondation BNP Paribas… (50%).