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Sur les îles du Frioul, le comble du confinement 

Par Antoine Dreyfus

Journaliste

Photo Marseilletourisme.fr

Sur l’archipel du Frioul, historiquement lieu de relégation et de quarantaine, 150 habitants vivent plutôt bien le confinement. Une solidarité est née. La supérette a ouvert avant l’heure et seuls les résidents profitent de ces îles et de la mer. Nous avons demandé à l’un d’eux, Christian Devuyst, dit le Belge du Frioul, de nous raconter comment se passe le confinement.

 

D’ordinaire, sur les îles du Frioul, c’est foule pour les vacances de Pâques. Des centaines de visiteurs accostent par vagues et en font le tour en famille, en couple, entre amis. Chaque année, les îles (bonus) accueillent quand même 400 000 visiteurs l’équivalent d’une agglomération comme Rouen par exemple. Mais depuis le 17 mars dernier, depuis le confinement officiel, annoncé par le président de la république, elles sont -presque- vides. À l’instar de tous les citoyens français, les résidents du Frioul sont assignés à résidence sur leur archipel, quatre bouts de terre, à moins de trois kilomètres du continent.

Environ 150 personnes « confinent » sur l’île, les résidents habituels, et des familles qui ont décidé d’y venir lorsque le gouvernement a indiqué que les écoles allaient fermer. Il y a même une poignée de parisiens, selon des témoignages.

christian-devuyst« Nous n’avons pas à nous plaindre, résume Christian Devuyst, qui se présente lui-même comme le Belge du Frioul. C’est comme si nous avions un immense jardin à disposition, avec la mer. » Cette figure locale trouve même que la solidarité est plus grande qu’auparavant. « Les gens se parlent beaucoup plus, même certains qui ne discutaient plus entre eux. On sent qu’il y a de l’inquiétude, de la curiosité et en même temps plus de solidarité. On prend tous nos précautions lorsque nous discutons, en respectant les règles de confinement, les gestes barrière, etc. » Par exemple, les embarquements et les débarquements dans les navettes de la RTM, donnent lieu à de petits rituels : « Les résidents qui sont tous au même endroit sortent, se mettent sur les balcons, regardent les bateaux arriver et discutent, ce qui n’existait pas avant la crise sanitaire. » Les navettes entre le port du Frioul et le port de Marseille continuent de fonctionner et sont réservées aux seuls habitants qui vont donc faire leurs courses sur le continent de manière régulière. « Mais il n’y a guère que 6 ou 7 personnes sur le bateau », estime Christian.

 

Plus aucun touriste

Et pourtant, le Covid a perturbé profondément l’économie, basée sur le tourisme. Christian Devuyst, ex-pharmacien, organise d’habitude des balades et des visites des sites les plus intéressants du Frioul. Mais toutes ses activités sont arrêtées, reportées sine die. « J’ai beaucoup de groupes, des comités d’entreprise, des scolaires et évidemment tout a été stoppé avec cette crise sanitaire alors que la saison démarre à Pâques. Ce sera donc une année blanche. »

Outre cette solidarité nouvelle, l’autre bonne nouvelle pour les îliens est l’ouverture avant l’heure de la supérette, située sur l’île de Ratonneau, quinze jours avant la date habituelle. Anthony Fabre, dit Tony, et son épouse, ont décidé d’ouvrir pour ne pas laisser les gens dans la panade, d’autant que la population de l’île est plutôt constituée de personnes âgées. Tony a averti le CIQ (Comité d’intérêt de quartier), puis s’est très vite heurté à des problèmes logistiques. Son grossiste des Pennes-Mirabeau ayant fermé, il doit aller chercher lui-même la marchandise. Tous les deux jours, il prend donc la navette de 7 heures du matin, récupère sa camionnette dans un parking marseillais, va chercher la marchandise, la charge, puis la décharge au port du Frioul. Tony n’a pas tous les produits, mais il rend service à la population et a mis en place des aménagements pour éviter les contacts entre les clients.

 

Aucun cas de coronavirus

Sur les îles, aucun cas de Covid-19 n’a été déclaré. Drôle de paradoxe pour cet archipel qui fut très histoire-frioul-marseille-quarantainelongtemps un lieu de relégation et de quarantaine. En 1720, la peste a décimé 40 000 marseillais, propagé par le Grand Saint-Antoine, un navire en provenance de Syrie chargé d’étoffes et de coton, ayant échappé à la quarantaine établie au large du Frioul. Puis, en 1802, une épidémie de fièvre jaune a décimé la population et le corps expéditionnaire français de Saint-Domingue à Haïti, avant la population de Barcelone en 1821. La même année, un navire en provenance d’Espagne doit accoster à Marseille avec des malades de la fièvre jaune. Il est mis en quarantaine mais la maladie se propage à d’autres navires : 12 personnes meurent. Il a donc été décidé de construire sur Ratonneau, l’hôpital Caroline, en hommage à la duchesse du Berry dont c’est le prénom : 48 malades et 24 convalescents pouvaient y être accueillis. L’hôpital n’a pas vu beaucoup de malades de la fièvre jaune, mais des malades et des blessés de la guerre de Crimée, en 1855, puis des malades de la peste en 1900.

 

Le potentiel de l’hôpital Caroline

Au Frioul, s’isoler pour bien vivre le confinement ? 3Aujourd’hui, Christian le Belge voudrait que l’hôpital Caroline devienne un lieu culturel. Il faut préciser aussi que cet ex-pharmacien est aussi un passionné de musique, puisqu’il fut dans sa jeunesse le batteur de Plastic Bertrand (oui, oui le belge punk à l’énorme tube, ça plane pour moi !) : « Presque 200 ans d’existence… l’hôpital Caroline se dresse majestueusement sur un des sommets de l’île de Ratonneau au Frioul mais cela fait plus de vingt ans que rien n’a été entrepris pour créer un événement digne d’une grande ville ouverte au développement artistique et culturel. Rien n’a bougé mais il faut que cela change et que nous puissions compter sur la prochaine direction de la ville de Marseille et de notre mairie de secteur pour imaginer de grands moments entre ces murs historiques. Ce lieu pourrait d’ailleurs devenir un point de rendez-vous de différentes cultures et différentes opinions. Afin de créer une paix nouvelle que nous espérons toutes et tous après la « leçon » d’humilité qui nous a été donnée par le Coronavirus. »

Le Frioul est déjà en quarantaine
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Photo OTCM

Le Belge du Frioul estime que les habitants de ces îles sont déjà relégués, en quarantaine toute l’année car il n’y a plus aucune activité artistique ou culturelle (le festival de musique électronique MIMI se tient désormais sur le continent), et les résidents doivent faire face à des problèmes récurrents d’électricité, de propreté et d’incivilités pendant les périodes estivales. Il déploie donc une grande énergie pour faire vivre ces bouts de terre. Il le faisait avant la crise du Covid. Il poursuit pendant le confinement en agrémentant sa page Facebook d’un mini-journal de crise dans lequel il livre des infos et des réflexions.

Ainsi : « L’épidémie de coronavirus nous rappelle que, bon gré mal gré, nous formons un ensemble social intime et interdépendant. Nous respirons le même air et cela remet en question notre représentation de la société en matière d’individualité. L’épidémie a en commun avec la question du climat qu’elle nous rappelle que nous sommes tous dans le même bain et que nous ne nous en sortirons qu’ensemble. Le désir de survie éveille ainsi une forme de conscience citoyenne. Est-ce que l’épidémie serait en train de battre en brèche une idée de la société dans laquelle nous nagions à l’aveugle ? Avec le développement du numérique, nous serions en train de perdre de vue que le monde est d’abord concret. Et puis l’épidémie remet la nature au centre du jeu. Elle nous rappelle que, nous ‘esprits arrogants’, pouvons aussi mourir ‘bêtement’, de la nature. Revoyons (selon nos âges) ou relisons les archives des guerres précédentes ou nos vies étaient suspendues au bon vouloir d’un occupant également décidé d’envahir notre monde. Relativisons et tentons de revoir nos modes de vie pour l’après-crise ! Résistons. Restons confinés. »

 

Des nudistes au Frioul
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Photo OTCM

Au gré de ses balades sur son île, qu’il considère comme un « jardin », Christian explore aussi l’histoire des îlots, parfois surprenante, comme l’époque des groupes de nudistes dans les années 30 : « Les nudistes du Frioul ont bel et bien existé, quatre ans avant la déclaration de la seconde guerre mondiale. À l’époque c’était la révolution que de se montrer et de se promener tout nu entre amis ou en famille. Les naturistes de Provence à l’époque étaient bien obligés de se cacher pour pratiquer leur art de vivre. Le Frioul à cette époque était un terrain de vie extraordinaire : pas de Vigipirate, pas d’internet, pas d’interdictions, pas de règlementations, pas d’obligations… L’hôpital Caroline ne soignait que les âmes de ceux qui donnaient leurs corps au soleil et au vent (mens sana in corpore sano), le temple de l’hôpital était surnommé le Temple du Soleil, on buvait l’eau du puits, les grilles séparant les malades des convalescents à l’époque de l’épidémie de fièvre jaune (1828) étaient encore debout et le pavillon Borromée n’avait pas encore été touché par les bombes alliées.

Rire, gaieté, équilibre ,ne voyons dans ces photos rares de ces nudistes libérés que l’illustration d’une époque hélas révolue et insouciante mais aussi historique et architecturale d’un ancien hôpital de quarantaine aujourd’hui hanté par leurs fantômes. »

 

La grande épreuve de l’isolement pour se retrouver ?

Le confinement sur un lieu déjà un peu en quarantaine pousserait-il à la sagesse ? Malgré les difficultés et cet calanque-frioul-marseilleisolement, Christian, lui-même échoué au Frioul après une vie bien remplie, prend ces contraintes avec philosophie : « Voilà. Vous êtes maintenant totalement laissé à vous-même dans votre propre aventure. Ça tombe bien, vous êtes le seul héros de votre roman. Et vous allez passer à travers la première grande épreuve : l’isolement. Au début, vous serez frustré, fâché, peiné, bref vos émotions prendront toute la place. Le sentiment de petitesse, d’impuissance vous rendra victime de cette fabuleuse mutation. Mais vous ne saisissez pas encore les bienfaits de ce qui vous arrive parce qu’une tension, une souffrance contrôle votre quotidien. Un état sans doute lié à notre vie passée, celle des dépenses à outrance, des compulsives comme on dit, des petites querelles de murs mitoyens, de frère ou de sœur indignes. Bien sûr, il vous est entièrement permis de vous apitoyer sur votre sort. Non ! Pas pour lécher vos blessures de victime. Mais plutôt pour que vos émotions enfin retrouvées se remettent à circuler en vous ! À ce moment, vous prenez conscience que vous étiez déconnecté de votre ressenti. Première étape vers votre guérison…mais rassurez-vous le vilain virus va vous laisser le temps de guérir (…) Peut-être la fin d’un monde et le début d’une nouvelle ère si nous réalisons bien ce qui se passe hors crise sanitaire… C’est un ultimatum que la Terre nous envoie. Il faudra sortir un peu de nos pensées cartésiennes pour l’admettre et devenir plus responsable dans l’après Covid19. » ♦

 

BONUS

  • Le Frioul est constitué de quatre îles  – Pomègues au sud (2,7 km de long, 89 m d’altitude au maximum) reliée
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    Photo OTCM

    par une digue à Ratonneau au nord (2,5 km de long, culminant à 86 m) ; If, à l’est des deux îles principales et sur laquelle est bâtie l’ancienne prison du château d’If (à noter que, contrairement à ce que disent parfois, des guides du Château d’If, le prisonnier, le masque de fer, n’a jamais été enfermé au Château d’If. Il a été emprisonné sur l’île Sainte-Marguerite au large de Cannes) ; cette forteresse aurait abrité Edmond Dantès, le héros imaginaire du roman Le Comte de Monte Cristo d’Alexandre Dumas ; l’îlot Tiboulen du Frioul à l’ouest de Ratonneau. Voici un article savant sur la toponymie des noms au Frioul. L’archipel du Frioul est dans le Parc national des Calanques.