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Un scénario de série B pour les salles de cinéma

Par Nathania Cahen

Journaliste

Quelles sont la situation et les perspectives pour nos salles obscures ? À Marseille, l’Alhambra tient bon. Mais ce n’est pas n’importe quel cinéma. Surplombé par les quartiers Nord, très engagé auprès des scolaires du secteur mais aussi estampillé Art et essai, il a su tirer sa force de cet ancrage singulier. Montrera-t-il aussi la voie de l’après-Covid ?

À l’affiche, tout juste programmés, il y avait La fille au bracelet, Lettre à Franco, et le documentaire Des Hommes – une immersion dans la prison des Baumettes. « On a fermé nos portes le 15 mars au soir, se souvient William Benedetto, directeur du cinéma l’Alhambra depuis dix ans. Mais pas interrompu pour autant toutes nos activités ».

Cinéma et éducation à l’image

Installée dans une rue calme du quartier de Saint-Henri, entre l’Estaque plus bas, et les cités toutes proches, cette salle (oui, il n’y en a qu’une, avec 236 fauteuils rouges) n’est pas tout à fait comme les autres. Elle compte bien sûr un public de cinéphiles fidèle et éclectique, quoiqu’assez bobo-instits-militants. D’autant plus attaché à l’Alhambra que le cinéma, classé Art et Essai, propose une programmation qualitative. Mais, depuis des années, ce lieu aussi animé en journée qu’en soirée, vibre sur un tempo bien particulier. « Au-delà du cinéma classique, la partie immergée de notre activité et de notre réalité concerne un gros travail avec l’Éducation nationale. Il y avait chaque jour des séances pour les scolaires ».

L’Alhambra, situé en périmètre QPV (quartier prioritaire de la ville), est labellisé Pôle régional d’éducation aux images (bonus). Dans ce contexte, différents projets ont été mis en place avec les milieux scolaire et socio-culturel des 15e et 16e arrondissements de Marseille (qui concentrent 100 000 habitants environ). C’est ainsi qu’en temps normal, près de 250 séances sont organisées pour les écoles – touchant 7 500 élèves de la maternelle au lycée et quelque 300 enseignants. Des programmes spéciaux sont aussi expérimentés comme « Au cœur du cinéma », avec quinze classes de collège du département. « Le cinéma est multidimensionnel, rappelle William Benedetto, il touche la culture mais aussi la pédagogie, le social et jusqu’à la géographie, au sens où, pour certains enfants qui ne sortent pas des cités, c’est la découverte d’un nouveau lieu ».

 

Un jour – un court
Les salles de cinéma au cœur d’une mauvaise série B 1
William Benedetto

Les portes sont fermées, mais derrière la façade, une mini-ruche s’active toujours. Plus de projections, mais toujours des projets. Et une newsletter (bonus) enrichie et de circonstance. « Nous avons également gardé contact avec les enseignants dans le cadre de la continuité pédagogique », se félicite William Benedetto. C’est ainsi qu’en mode créativité-réactivité, le dispositif « Un jour – un court » a pu se mettre en place voilà trois semaines, avec la contribution de l’Agence du court métrage et d’un de ses précieux outils, le kinétoscope. « Un court-métrage par jour pour enchanter notre quotidien bouleversé », annonce le site. « Pour conserver le lien avec les enfants et les familles. Pour accompagner une communauté enseignante hyper mobilisée sur le terrain, qui m’impressionne. Pour bien inscrire l’importance de ce média dans les parcours scolaires », complète William Benedetto. Cette sélection hebdomadaire de quatre court-métrages s’adresse aux élèves du CP à la terminale. Un programme élaboré par cycles pour être adapté aux différents niveaux. « Un vrai projet de cinéma public », déjà suivi par une quarantaine de classes.

 

Cinéma subventionné mais inquiet

L’Alhambra a éteint son projecteur mais n’est pas sous respirateur. Il doit son salut à son statut de cinéma subventionné et polyvalent. Certains des dix salariés se retrouvent de fait au chômage technique, comme la caissière ou le projectionniste… Les autres sont au boulot, à mi-temps et en télétravail, en contact avec les enseignants notamment. « Nous devrions passer l’été sans casse, estime William Benedetto. Mais il y a des inconnues pour la suite : quelle activité ? Quelles recettes ? » L’Alhambra est un bâtiment municipal donc il n’y a pas de loyer. Et l’équipe touche des subventions pour les actions avec les écoles. Mais la billetterie représente quand même 20% des recettes.

 

La réouverture cet été ?

Un scénario de série B pour les salles de cinémaDes dates sont encore difficiles à envisager. Mais en juillet ou août peut-être ? « Dis comme cela, rouvrir en plein milieu de l’été peut sembler ridicule. Mais on sera en plein désert culturel avec tous ces festivals qui ont été annulés », raisonne William Benedetto. Il réfléchit encore : « Cela renvoie l’image d’un endroit fermé, de nouveau. Mais après avoir soupé de séries pendant plusieurs mois, les cinéphiles auront envie d’une autre expérience. Et la salle est climatisée… ». Mais aucune certitude, seulement des suppositions et des pistes de réflexion. Autour d’un sondage qui donne le cinéma comme le 2e lieu qui manque le plus aux Français (bonus), après le restaurant. Au sujet d’exploitants pétrifiés. « Une caissière masquée, j’ai du mal à l’imaginer. Les conditions sanitaires évoquées aujourd’hui m’inquiètent, on va vivre un après-confinement très compliqué. À Marseille, la réalité dépasse souvent la fiction, mais là on est servis ! »

 

Un drive sur le parking de Grand Littoral ?

Le temps est à la réflexion. Et pour une fois, la réflexion dispose d’un peu de temps. Un cinéma envisagé autrement – mais comment ? De nouveaux modes de fonctionnement – mais lesquels ? Comment nourrir cet autrement ? « Chaque été nous organisions des tournées de cinéma en plein air, dans des cours d’école. L’avantage du plein air est de moins ressentir le confinement ». Mais là encore des restrictions sur les rassemblements, des quotas ou des mesures sanitaires seront peut-être imposées. Un drive sur le parking du centre commercial Grand Littoral ? « Presque comme une autre forme de confinement. Cela me semble incongru mais pourquoi pas ? »

Pour William Benedetto, il faudra tirer le substrat de cette crise, le positif. « Les profs qui deviennent des coachs et vont chez les élèves en visioconférence. De même, si les classes ne peuvent plus aller au cinéma, nous trouverons des moyens d’aller dans les écoles » ♦

 

Bonus
  • L’Alhambra – Cet équipement culturel de la Ville de Marseille, construit en 1928, a rouvert ses portes en 1990 après avoir été rénové par la municipalité. Sa façade est caractéristique des cinémas des années 1930.

Pour recevoir la newsletter, c’est ici en bas à droite. Dans la dernière : un nouveau film à découvrir chez vous, En política, mardi 28 avril à 20h15, e-séance suivie d’une rencontre avec Emilio Léon, principal protagoniste. Mais aussi Toute la lumière sur les SEGPA, projet coordonné par l’Alhambra qui depuis neuf ans a permis à plus de 1200 collégiens du département de vivre une extraordinaire aventure artistique. Et enfin une info Solidarités et fraternités avec le relais de la cagnotte Les Mains Unies.

 

  • Une consultation pour la réouverture des salles – L’Agence pour le développement régional du cinéma (ADRC) a lancé une consultation de tous ses interlocuteurs distributeurs afin de connaître leurs pistes de travail concernant la reprise de l’exploitation cinématographique en salles, lorsque celle-ci sera de nouveau possible.
  • Un sondage Vertigo Research réalisé fin mars indique qu’aller voir un film au cinéma serait la deuxième activité post-confinement la plus plébiscitée par les spectateurs s’étant rendus en salles au cours des 12 derniers mois. « Lorsque la période de confinement liée au coronavirus prendra fin, quelles sont, parmi les propositions suivantes et par ordre de préférence, les activités/loisirs que vous aurez envie de faire ? » : à cette question, posée entre le 26 et le 31 mars à un échantillon de 1 000 personnes représentatif de la population française âgé de 15 ans et plus, les sondés* ont sans surprise répondu majoritairement « Manger au restaurant, boire un verre dans un café », en tête des suffrages à 79,2%.

 

  • Les pôles régionaux d’éducation aux images – sont apparus en 1999. Généralement appuyés sur des structures culturelles, ils ont pour objectifs de contribuer à l’ouverture culturelle et à l’émancipation des publics et leurs accompagnants à travers le développement de leur sensibilité, de leur créativité et de leur esprit critique et citoyen. D’expérimenter des démarches pédagogiques et créatives. D’accompagner et mettre en réseau les acteurs de l’éducation aux images. De favoriser l’accès aux œuvres, la rencontre avec les artistes et les pratiques artistiques…

 

  •  Des chiffres – En 2019, la fréquentation des salles de cinéma franchit le seuil des 200 millions avec 213,3 millions d’entrées, soit le deuxième plus haut niveau depuis 1966 (234,2 millions), après 2011 avec 217,2 millions. En 2018, le Centre National du Cinéma avait dressé un état des lieux du secteur – fréquentation, exploitation, box-office, analyse du public…