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Aux masques, citoyens !

Par Guylaine Idoux

Journaliste

À l'usine Toyota de Valenciennes, des employés au chômage partiel sont revenus travailler à la fabrication de masques. Photo Anthea Spivey

Verre à moitié vide (les masques vont manquer) ou verre à moitié plein (partout, des gens se bougent pour en fabriquer) ? Pour Marcelle, ce sera le deuxième, merci. Zoom sur le masque Résilience, une initiative nationale née de la pandémie, qui espère bien lui survivre en faisant renaître un peu de l’industrie textile française.

Entendez-vous, dans nos campagnes, rugir les machines à coudre, qui viennent jusque dans nos bras, protéger nos fils, nos compagnes ? Aux masques citoyens ! En quelques semaines, des lignes de production abandonnées depuis longtemps -celles du secteur textile- ont été remises en marche. Des kilomètres de tissu et d’élastique ont été commandés. Des millions de masques sortent des usines. Voilà bien longtemps pourtant que la France avait fait une croix sur son industrie textile. Coup de théâtre : une pandémie la ressuscite !

 

Les larmes aux yeux d’une mécanicienne

« Quand nous avons mis en marche des machines textile neuves dans le Nord, une ancienne mécanicienne avait les larmes aux yeux. Dans sa vie, elle n’avait vu que des usines fermer. C’était la première fois qu’elle en voyait une repartir ! », raconte Thibaut Guilluy. Originaire du Nord, cet entrepreneur associatif vient d’être nommé « haut-commissaire à l’inclusion dans l’emploi et à l’engagement des entreprises », rattaché au ministère du Travail. Derrière le titre très novlangue, la feuille de mission est claire : favoriser l’emploi qui fait sens, local, social et écologique, porté si possible par les acteurs de l’insertion et du handicap.

Aux masques, citoyens !
L’une des machines textile remises en route dans les Hauts-de-France. Photo Anthea Spivey

Nommé le 18 mars, au lendemain du confinement, le haut-commissaire aurait pu voir dans le Covid un coup du sort. Il en a fait un défi, celui de relocaliser une partie de la production des masques en France. Trouver les financements, les savoir-faire, les machines, les employés ? Le tout en quelques semaines ? Dans une France où l’industrie textile a disparu ? Abracadabra, Thibaut Guilluy, son équipe et son carnet d’adresses l’ont fait.

 

« Nous réinventer en profondeur »

Lors d’une interview confinement correcte (par téléphone) le 30 avril, il peinait même à tenir le compte de la production lancée dans le cadre de « Résilience », puisque c’est ainsi que s’appelle ce plan d’urgence, dont la souplesse et la réactivité ont de quoi bluffer. Alors Thibaut, combien de masques exactement ? « Attendez, les choses vont tellement vite que je m’y perds ! Là, on est à deux millions par semaine mais ça n’arrête pas de bouger. Dans quelques jours, on sera à 2,5 millions. On vient de commander assez de tissu pour faire 65 millions de masques ».

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65 millions de masques Résilience devraient sortir des ateliers mis en place depuis fin mars ! À l’usine Toyota de Valencienne, des employés au chômage partiel sont revenus travailler à la fabrication de masques. Photo Anthea Spivey

Créer des masques, c’est aussi créer des emplois, 2 500 d’ici la fin de l’année selon le haut-commissaire. Des ateliers se montent actuellement un peu partout en France, notamment dans le Grand Est et les Hauts-de-France, avec la complicité du monde de l’insertion et du handicap. Objectif : pérenniser cette production et ces emplois. « C’est chouette de mélanger tous nos talents : les petits ateliers, les industriels du textile, les acteurs de l’inclusion qui font travailler des milliers de personnes, l’administration qui sait faire preuve de souplesse quand c’est nécessaire… Tout cet écosystème est capable de mobiliser des trésors d’énergie et de mobilité si le projet fait sens. » Thibaut Guilluy voit même dans Résilience « le prototype de l’économie de demain ».

On a bien sûr tous envie d’y croire : « Ce projet nous permet de relocaliser de l’emploi, notamment pour les plus fragiles. Une fois l’urgence passée, il faudra continuer de produire pour faire des stocks. Ensuite, les ateliers mis en place pourront fabriquer des blouses, des sur-blouses… ».

 

Des tee-shirts, des pantalons ou des vestes
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Kha confection, l’un des ateliers dans les Hauts-de-France (c) Sauphoine Saing

Et même du textile tout court, pourquoi pas des tee-shirts, des pantalons ou des vestes entièrement made in France, ces produits que beaucoup d’entre nous cherchent aujourd’hui en vain en boutiques ? « Nous avons déjà pris contact dans ce sens avec des patrons de grandes entreprises, Décathlon, Promod, Quicksilver, Le Slip Français… », affirme Thibaut Guilluy. « Nous serions très déçus, et surtout très inquiets, si nous sortions de la crise sans nous réinventer en profondeur. Il faut arrêter de dissocier l’économique et le social. Cela fait des années que le système est obnubilé par le retour sur investissement pour l’actionnaire, au détriment des impacts écologiques et humains. Cette crise est une alerte qui montre que notre système peut être mis à genoux par un pangolin mangé dans un marché de Wuhan, tout cela parce que l’on a découplé l’économique et l’humain dans nos façons de penser. Une invitation à l’humilité, la créativité et la solidarité. Beau programme ! » ♦

 

Bonus

  • Les masques Résilience sont des masques de catégorie 1, validés par la Direction Générale de l’Armement. Lavables vingt fois, ils sont plus écologiques et reviennent moins cher que des masques jetables fabriqués en Chine. Ils sont vendus entre 1,40 et 2,40 euros aux services publics, aux collectivités, aux entreprises des secteurs prioritaires et également distribués à des associations dédiées aux plus démunis (Emmaüs, Armée du Salut, Samu social…). Résilience est un projet à but non lucratif, tout bénéfice éventuel étant destiné à être réinvesti.

 

  • De nombreuses autres initiatives ont été lancées un peu partout en France. Parmi elle, notons « Couturiers Solidaires du Sud », initiée par le Marseillais Jocelyn Meire. Ému par le manque de masques dans les Ehpad dès la mi-mars, le directeur de Fask (un collectif d’acteurs du textile) a très vite lancé une initiative bénévole
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    À Marseille, les « Couturiers solidaires du sud » ont fait du Palais de la Bourse leur QG logistique.

    avec le styliste Mimmo Carabetta. Objectif : fabriquer des masques, au départ avec les moyens du bord (tissus de récupération) et un réseau de couturières professionnelles, principalement des amies qui donnaient la main par solidarité. Très vite, des centaines de bénévoles les rejoignent. Des sponsors arrivent : AG2R fait une donation, American Vintage fournit gracieusement 50 km d’élastique. Une campagne Ulule permet de boucler le budget pour acheter les fournitures nécessaires. Les PDG de Racer (créateur de gants, basé à Salon-de-Provence) et Hom (créateur de sous-vêtements, basé à Marseille) assurent l’accompagnement technique. « A ce jour, nous sommes plus de 800 bénévoles mobilisés, beaucoup à Marseille, mais au-delà dans les Bouches-du-Rhône, le Var et le Vaucluse », se réjouit Jocelyn Meire. Chaque semaine, des bénévoles partent livrer la matière première aux quatre coins de la région, des « kits prêts à coudre » préparés au Palais de la Bourse, à Marseille. Bloqués un temps faute de tissu agréé pour les masques, ces petites mains ont un temps cousu des blouses pour l’AP-HM. « Ce qu’on vit est incroyable. Les gens se surpassent pour cette cause. C’est tellement beau que ça me donne presque envie de pleurer », confie Jocelyn. Ces prochains jours, les bénévoles devraient produire 50 000 masques, distribués gratuitement, en priorité dans des Ehpad, des structures d’aides à domicile, des associations ou encore aux commerçants restés ouverts pendant le confinement…

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Quelques bénévoles des « Couturiers solidaires du sud », dans leur QG du Palais de la Bourse à Marseille

Une fois cette dernière contribution livrée, Jocelyn Meire et ses complices réfléchissent à pérenniser la production, « mais en rémunérant les couturières et couturiers professionnels qui souhaiteront participer.» Ces masques 100% provençaux seraient alors vendus, sans rechercher le profit mais une juste rémunération pour ceux qui les produisent, et un équilibre financier. Pour le directeur de Flask, « l’idée serait de rester dans une démarche de solidarité ».

 

  •  Coup de gueule. Forcément, rien n’est simple, même dans les grandes envolées bénévoles. Une pétition a été lancée par les couturières et couturières pro, qui en ont ras la bobine qu’on leur demande de travailler gratuitement, voire que des pouvoirs publics s’appuient sur leurs productions pour faire face au manque de masques et autre matériel de protection. Pour découvrir leur point de vue, c’est ici.

 

  • Quel type de masque acheter ? L’information officielle, c’est par là.