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À la rescousse des étudiants en situation précaire

Par Marie Le Marois

Journaliste

La précarité des étudiants ne date pas du coronavirus. Mais en les privant de leurs petits boulots et des restos universitaires, cette crise inédite les a enfoncés un peu plus et a grossi leurs rangs. Plusieurs associations et fédérations étudiantes se mobilisent.

 

Avant le confinement, Jhon, Guinéen de 26 ans, ne rencontrait pas de grosses difficultés financières. Avec son boulot de serveur dans un bar le week-end, cet étudiant en Master 1 de management public à Aix gagnait jusqu’à 550 euros par mois. Oui mais voilà, le 15 mars, le Covid-19 lui a fait perdre son emploi. Ce résident de cité universitaire bénéficie bien de 47 euros d’APL (Aide Personnalisée au Logement) mais, en tant qu’étranger, il ne bénéficie d’aucune bourse. Quant à sa famille, elle ne peut pas l’aider : « mon père est décédé ». Il a à peine de quoi manger et les restos U qui proposent des repas à 3,30 euros restent fermés. Rentrer au pays ? « Je n’ai pas pu partir avec la fermeture des frontières et puis, de toute façon, mes cours continuaient ».

 

Plus de petits boulots, plus de resto U
Les étudiants en grande précarité ont doublé 1
Elena Palmero, de la FAMi, en pleine distribution

Le cas de Jhon n’est pas isolé. De nombreux étrangers non-européens sont confrontés à cette situation. Mais pas seulement eux. « Nous voyons aussi beaucoup d’étudiants français et de tous les âges », observe Sylvie Larroque, responsable de l’accueil de jour des Restos du Cœur 13. Depuis le confinement, l’association effectue des maraudes quotidiennes pour distribuer des colis alimentaires aux plus démunis. « Dans nos pérégrinations, nous rencontrons beaucoup d’étudiants. Ils viennent vers nous et nous racontent la même histoire : plus de petits boulots, plus de resto U, plus rien à manger ». Même constat d’Elena Palmero, vice-présidente en charge des affaires sociales à la FAMI (Fédération Aix-Marseille Interasso) qui fournit des colis alimentaires à près de 1800 étudiants par semaine : « en temps normal, près d’un étudiant sur deux bosse à côté (ndlr – 46 % selon l’Observatoire National de la Vie Etudiante – OVE) comme serveur, vendeur, agent de sécurité, surveillant… Beaucoup travaillaient aussi dans les Cité U, les restaurants et cafètes universitaires,  aujourd’hui fermés ».

 

Entre 17 et 20 % d’étudiants en grande précarité habituellement

Le terme précarité est difficile à définir, tant il est protéiforme. « Pour nous, c’est un étudiant obligé de sauter un repas ou dans l’incapacité d’acheter autant de produits de base que ce dont il aurait besoin », avance Elena Palmero. D’après la dernière étude de l’OVE, en 2016, plus de huit étudiants sur 10 déclaraient avoir été confrontés au moins à une situation de précarité  au cours de l’année. Et près de 17 % se sentaient en situation de très grande précarité. Quant au syndicat d’étudiant Unef, dans son Enquête sur le coût de la vie étudiante publiée en août 2019, il avance le chiffre de 20 %. Une situation parfois dramatique que les Français ont découverte en novembre dernier, avec l’immolation d’un étudiant de 22 ans qui connaissait des difficultés financières. Son acte avait poussé les étudiants à se mobiliser contre la précarité étudiante, notamment sous le hashtag #LaPrécaritéTue.

 

Chiffre doublé depuis le confinement

Les étudiants en grande précarité ont doublé 2Difficile d’établir le chiffre exact du nombre d’étudiants aux prises avec des difficultés financières depuis le confinement. Si on s’en tient aux chiffres du Crous Aix-Marseille-Avignon, leur nombre a doublé. « En temps normal, nous recevons à cette période entre 50 et 70 demandes d’aide financière par semaine (voir bonus). Depuis le 16 mars, ce chiffre se situe entre 100 et 150 », déplore Marc Bruant, le directeur général du centre. Début avril, le ministère de l’enseignement supérieur a débloqué 10 millions d’euros pour renforcer les aides spécifiques d’urgence attribuées par les Crous. Ainsi, celui d’Aix-Marseille a pu verser 680 aides spécifiques depuis le 16 mars, de 330 euros en moyenne par étudiant, quel que soit son établissement (trois-quart des aides ont été versées à des étudiants à l’université). Sans compter les bons d’achat de première nécessité, dispositif dématérialisé mis en place avec le confinement, pour 330 étudiants. Et 800 colis alimentaires distribués dans les différentes cités U, avec l’aide des étudiants de la FAMI.

 

Forte mobilisation

En temps normal, cette fédération, qui regroupe 27 associations étudiantes, aide ses pairs démunis via son Agoraé, épicerie sociale et solidaire créée à Aix en novembre (voir bonus). Le bureau a saisi dès le début du confinement qu’il y aurait « beaucoup d’étudiants sur le carreau », précise Elena Palemero, sa vice-présidente chargée des affaires sociales. Face à l’impossibilité de mettre en place les normes sanitaires exigées pour accueillir les étudiants précaires à l’épicerie, les étudiants bénévoles de la FAMI ont décidé d’aller à leur rencontre. Entre 1500 et 1800 colis sont distribués chaque semaine sur cinq campus (voir bonus). Sans compter les livraisons à domicile pour les étudiants en situation de handicap et ceux, donc, distribués par le Crous dans les cités U. Le contenu ? Pâtes, conserves, riz, chocolat, gâteaux, lait, fruits, légumes de saison et produits d’hygiène.

 

Les étudiants pour les étudiants

Les étudiants en grande précarité ont doubléEn temps normal, l’association aide les étudiants auxquels il ne reste plus que de 2 à 8 euros par jour de ‘’reste à vivre’’. « Mais là, on accepte tout le monde car, dans cette situation d’urgence, il est compliqué d’évaluer la nécessité des bénéficiaires. Nous sommes tous bénévoles et beaucoup poursuivent leurs études », insiste Elena Palemero. Pour bénéficier de ces colis, les étudiants doivent répondre à un questionnaire et le renouveler chaque semaine, ceci pour collecter au plus juste le nombre de denrées. « Nous avons d’une semaine à l’autre parfois un différentiel de 100 colis. Certains étudiants par exemple ont réussi à retourner vivre dans leur famille », précise cette étudiante de 22 ans qui a « beaucoup de chance » de vivre chez ses parents avec qui « ça se passe bien » et d’avoir un boulot à la MAIF.

 

Une soixantaine de bénévoles mobilisés

L’organisation est bien rôdée : collecte dans les supermarchés lundi et mardi, constitution des paniers mercredi et distribution jeudi. Des journées bien fatigantes pour la soixantaine de bénévoles mobilisés, notamment pour Elena qui, en plus d’être vice-présidente et de suivre des cours en Master 2 de Management Public, est sur tous les fronts. « C’est un peu tendu car on travaille dans l’urgence, beaucoup de décisions sont à prendre. Mais en vrai ça va, on ne se sent pas seul, on se sent bien accompagnés par nos partenaires de l’Agoraé ». Tous ont en effet répondu à l’appel, comme la Banque Alimentaire ou les Épiceries Solidaires les Andes (voir liste bonus).

 

Près de 700 colis avec les Restos du cœur

Les Restaurants du Cœur 13 ont, eux aussi, adapté leur proposition aux étudiants. En plus des colis qu’ils offrent tous les quinze jours au Centre de Distribution de Saint Joseph dans le 15e à Marseille, ils ont lancé l’opération RestOMs du Cœur. Depuis le 23 avril, avec le soutien d’OM Fondation, les bénévoles (dont ceux de la FAMI) distribuent environ 400 colis alimentaires le jeudi à l’Orange Vélodrome. « C’est un lieu que tout le monde connaît, facile d’accès, central par rapport aux facs Saint Charles et Luminy, qui correspond à la surface nécessaire pour respecter la distanciation sociale et pour nous très pratique », détaille Michel Rodi, président des restaurants du Cœur 13. Une opération similaire a lieu également le jeudi au Kube à Aix avec, comme bénévoles, les joueurs de Provence Rugby. Pour ces deux points de distribution, Michel Rodi saura jeudi s’il a les autorisations pour continuer au-delà du 11 mai. Pour les étudiants de la FAMI, c’est sûr : ils continueront leurs actions jusque fin juillet et fin août s’il le faut. Quant à Jhon, notre étudiant guinéen, il espère reprendre son boulot de serveur rapidement. En attendant, il ne chôme pas. En plus de ses cours virtuels, il collecte et distribue bénévolement les colis de la FAMI. Comme vingt autres bénévoles-bénéficiaires ♦

 

Bonus

  • Aide de 200 euros – Edouard Philippe a annoncé le 4 mai une aide supplémentaire de 200 euros octroyée aux jeunes de 18-25 ans en situation de précarité. Cette nouvelle mesure concernerait plus de 800 000 jeunes dont la moitié d’étudiants ayant perdu leur travail ou leur stage, et aux étudiants d’outre-mer isolés qui n’ont pas pu rentrer chez eux. Les Crous seront chargés d’instruire les dossiers et de distribuer ces aides. Le service sera ouvert dès mardi. Pour déposer un dossier de demande, ce sera dans l’un des onglets ici.

 

  • Crous – les Centres régionaux des œuvres universitaires et scolaires instruisent les dossiers sociaux des étudiants, gèrent le logement pour étudiants, la restauration universitaire, les aides financières, l’accès la culture… En plus des 48 millions d’euros de crédits alloués pour les aides financières d’urgence ou complémentaires aux étudiants, les Crous ont bénéficié de 10 millions supplémentaires en raison de la crise sanitaire. Les étudiants peuvent bénéficier de ces aides dès lors qu’ils ont consulté une des assistantes sociales qui « font en ce moment un travail remarquable », tient à souligner Marc Bruant, directeur général du Crous Aix Marseille. Une commission se réunit chaque semaine pour répondre favorablement ou pas à la demande. Cette aide, en moyenne de 300 euros par étudiant, est versée directement sur le compte bancaire du bénéficiaire mais si celui-ci est à découvert, il perçoit des bons d’achat de première nécessité dématérialisés mis en place avec le confinement.

Pour percevoir ces aides : permanence sociale à service.social@crous-aix-marseille.fr ou 04 42 91 30 20.

 

  • Chiffres – 90 000 étudiants sur Aix-Marseille, 10 700 places en résidences universitaires, 2300 étudiants y vivent actuellement confinés.

 

  • Agoraé d’Aix –  Créée en novembre par la FAMI avec le soutien de la FAGE (Fédération des Associations Générales Etudiantes), cette épicerie sociale et solidaire de 80 m2 vend 600 kg de denrées par mois à 10% du prix du marché. Elle est tenue par des bénévoles et ouverte au public tous les jours de 14h à 18h. Une seconde ouvrira en septembre à Marseille.

Dans la continuité de l’Agoraé, distribution de colis alimentaires les jeudis sur les campus St Charles, St Jérôme, Luminy et La Timone à Marseille, Schuman à Aix, et dans les cité U. Celui de Saint-Charles accueille le plus de bénéficiaires, « près de 400 quand les autres ne dépassent pas les 180, en raison de sa position centrale et son accessibilité en transports en commun », note Elena, la vice-présidente des affaires sociales de la FAMi qui souhaiterait 20 bénévoles de plus, notamment pour les collectes. Pour percevoir un colis alimentaire ou devenir bénévole, l’inscription est ici

Les partenaires sont Carrefour Toulon Grand Var, les Restos du Cœur Aix, La Région, Le Département, les villes d’Aix et de Marseille, le Crous, Aix Mécénat, l’Andes, Marsatac, CNP Assurance, La FAGE, l’Ordre de Malte 13, Sortie d’amphi, Les Restos du Cœur du Var.

 

  • Cagnotte en ligne ‘’Aidons nos étudiants’’ – Quatre distributions alimentaires organisées par l’UNEF et ses partenaires se tiennent aux abords des campus universitaires de Saint-Charles, Saint-Jérôme et Luminy cette semaine. Les étudiants doivent d’abord réserver leur colis alimentaire ici.

500 étudiants d’Aix-Marseille se sont inscrits auprès de l’UNEF pour pouvoir accéder à un panier de denrées alimentaires et de produits d’hygiène. Pour être solidaire avec eux, on peut les aider ici.

 

Focus
  • L’université a mis en place un numéro de santé unique pour les étudiants pour obtenir rapidement une téléconsultation avec un professionnel : médecins, psychologues, sophrologues et assistantes sociales : 04 13 94 27 77.
  • Le Crous propose des consultations en ligne avec un psychologue, prendre rdv ici.