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Jours de confinement S#8

Par Olivier Martocq

Journaliste

Haut lieu du footing marseillais, la Corniche déserte aux premiers jours du confinement.

Les meilleures choses ont une fin : ce huitième article clôture un cycle, celui de cette période extra-ordinaire qu’a été le confinement. Le suivi des 43 membres de mon club de course marseillais a mis en exergue comment un même contexte pouvait donner lieu à des vécus et des expériences très différents. Il y a celles et ceux qui se sont retrouvés sur le front dès les premiers jours – médecins, pharmaciennes, infirmières, éducateur spécialisé, et bénévoles. La réorganisation de leur travail pour d’autres – enseignants, fonctionnaires, notaire, étudiants… Et un quotidien à réinventer pour certains, privés d’activité comme les professionnels du tourisme, les restaurateurs ou les commerçants.

 

Quand est tombé l’ordre de se confiner, le 17 mars dernier, ils étaient dans le dur de la préparation du marathon de Vienne, prévu à la mi-avril. Affutés, sous endorphine (la molécule du bonheur pour le sportif), l’arrêt brutal de l’entraînement a eu un effet immédiat sur leur physique mais aussi leur mental. Aujourd’hui, la reprise se profile. Dans ce sport individuel qu’ils pratiquent collectivement, les règles dans un premier temps vont changer, puisqu’ils vont se retrouver par groupes de dix maximum. Plus fondamentalement, il faudra se remotiver, pour courir comme pour reprendre le cours de la vie d’avant, ce qui ne sera pas évident pour tous, et même une épreuve pour certains.

 

Guillaume : « J’ai perdu le fil du temps »

Il a repris cette semaine sa casquette de président du club en envoyant un mail au vitriol aux organisateurs autrichiens du marathon de Vienne (qui Jours de confinement S#8 4proposaient 3 options aux inscrits : 1/ report sur le marathon 2021, 2/ une partie du montant laissée à l’organisation contre le statut de supporter « ce qui nous fait une belle jambe ! » et 3/ 30 % du prix payé remboursé). « La méthode est détestable. On avait choisi Vienne parce que c’était dans les vacances scolaires de notre zone, mais ce ne sera pas le cas l’année prochaine. Et il faut se décider avant le 17 mai pour un événement prévu dans un an ! ». Autre problématique es qualité, déplacer la fête des 10 ans du club, initialement prévue le 3 juillet. Les membres du bureau auront donc bientôt la joie de se retrouver pour débattre de ces questions, notamment de la possibilité de courir le marathon d’Istanbul en novembre.

Au quotidien, le confinement a fait perdre à Guillaume toute notion du temps – « Je ne fais plus la différence entre les jours ». Il a ainsi travaillé le 8 mai, et certains de ses interlocuteurs ont donc été surpris par ses coups de fil passés un jour férié. Cette semaine se termine pour lui en apothéose avec une bonne nouvelle pour un dossier que notre expert auprès de la Cour d’appel suivait depuis deux ans.

 

Mohammed : « Le Ramadan, c’est encore plus dur confiné »

Mohammed ne quitte plus son appartement depuis le 17 mars. Son magasin d’électroménager de la Porte d’Aix a en effet dû fermer. Mais lundi, il sera à pied d’œuvre. Il doit organiser un parcours pour les clients – Jours de confinement S#8 5« ce n’est pas Darty, mais il y la place », prévoir des masques et du gel. Sur le sport, pas grand-chose à raconter, il court une fois par semaine avec son fils de 14 ans. Car c’est dans le domaine personnel que la période a été la plus bénéfique. Pour ce commerçant qui travaille six jours sur sept et connaît les journées à rallonge, « le confinement a agi comme un sas de décompression, le premier de ma vie ». Il a appris à profiter des moments en famille, a découvert son fils, qui lui a demandé de faire comme lui le ramadan : « Je n’ai rien imposé, il me l’a demandé. Et pourtant, note Mohammed, jeûner quand est confiné est très compliqué, on tourne en rond et la tentation de grignoter est grande ». Prenant le marathon d’Edimbourg couru il y a un an comme référence, Mohammed note que sa balance affiche dix kilos de plus… « Ce soir, je vais courir, et on se retrouve dans la semaine pour un premier entraînement à la queue leu leu ! »

 

Françoise : « Le confinement a été une période heureuse » 

Jours de confinement S#8 2Elle est conseiller à la cour d’appel d’Aix en Provence, en charge des affaires commerciales. « J’ai dû traiter en début de période les affaires pénales – demandes de mise en liberté, rétention administrative… qui ne pouvaient pas attendre mais ce n’est pas ma compétence habituelle, raconte-t-elle. Plus tard, le traitement des dossiers civils et commerciaux a repris, sans audience mais en examinant les dossiers déposés par les avocats. La situation reste compliquée ! »

Du point de vue familial, le confinement a été une période heureuse : son mari qui travaille habituellement à Paris a rejoint le domicile conjugal pour se confiner, ainsi que leur fille de 26 ans, élève avocate. « On a tous télé-travaillé de concert, chacun dans une pièce et j’ai retrouvé la joie de la vie familiale avec force desserts maison, d’où une légère prise de poids !!! » Question course, l’entraînement a commencé très fort dans les ruelles du quartier. « Mais, trop de montées et de descentes, pas assez de plat… on a abandonné au profit d’une marche chaque soir. L’entraînement de groupe me manque pour courir, et j’ai du mal à m’astreindre seule à le faire ».

 

Christophe : « Des choses que je n’aurais jamais pris le temps de faire »

Privilège ou pas, son activité figurant dans la liste des métiers autorisés – ce qui peut sembler curieux pour un magasin qui vend du carrelage et des salles de bain – le directeur a pu aller bosser tous les jours depuis le 17 mars. « Il a fallu tout mettre en place pour pouvoir assurer le lien avec nos clients et, depuis deux semaines, tout mettre en place pour pouvoir rouvrir dans les meilleures conditions. Une drôle d’expérience pour un métier qui repose essentiellement sur les rapports humains », relève Christophe.

Paradoxalement, Christophe trouve que les semaines ne sont jamais passées aussi vite. À la maison, une de ses filles en télétravail est rentrée au bercail. Sa jumelle continuant à se rendre au boulot, les apéros Whatsapp se sont enchaînés.

Jours de confinement S#8 3« Cela nous a poussés à garder la pêche même les jours où les nouvelles n’étaient pas bonnes, notamment celles de mon beau-frère parisien passé par la case Covid ++. Mais tout est rentré dans l’ordre, ouf ». La cuisine n’a jamais autant servi : « Petits plats, gâteaux, crêpes, pizzas… On a révisé toutes les recettes en respectant bien les 1500 calories par repas, sourit Christophe. Bizarrement la balance ne m’en a pas tenu rigueur ; enfin pas pour l’instant, mais ce n’est pas grâce au sport ! »

Christophe a également repeint tout ce qui lui passait sous la main, planté des fraises et des tomates : « des choses que je n’aurais jamais pris le temps de faire dans la vraie vie ». Le cassidain de la bande a repris « un peu » la course le week-end dernier, histoire de se rassurer. Regrettant de ne voir la mer que de loin…

Mais sa grande question existentielle sur le confinement restera la suivante : « Comment vous avez fait, vous, avec vos cheveux ? »

 

Olivier : « Il était temps que ça s’arrête, mais je ne sais pas pourquoi »

« C’est donc la conclusion de cette série qui m’a permis d’approfondir le lien avec mes acolytes de course. On s’est entraînés ensemble des milliers d’heures, en discutant à bâtons rompus mais, finalement, on ne se connaît pas toujours. C’est aussi un des plaisirs de la course en club, une coupure avec la vie privée et le boulot.

Détail singulier de mon activité physique durant ce confinement : ma compagne et moi avons fini par faire course à part. Une évidence pour tous les deux. Un bol d’air que chacun prenait à son rythme » ♦