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La crise ne les a pas impactés… au contraire !  #1

Par Olivier Martocq

Journaliste

[Série] Il y a des entreprises qui de par leur lien direct avec la santé, la logistique ou tout ce qui de près ou de loin pouvait être utile durant la pandémie ont résisté, voire se sont développées. Il y en a d’autres qui, sans le vouloir ni l’avoir anticipé, ont bénéficié par ricochet de ce contexte inédit. Leurs dirigeants s’en excusent presque alors que positiver par les temps économiques qui s’annoncent fait du bien. Seafoodia fait du négoce de poissons, PixelHeart est créateur de jeux vidéo.

 

Seafoodia : « Le consommateur est devenu plus regardant »

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David Sussmann

David Sussmann le fondateur et président de Seafoodia n’apprécie pas le résumé que je fais de son négoce : broker en poissons. À ce terme anglo-saxon, il préfère celui de négociant en « merveilles des océans », issues de la pêche durable et responsable. Il ne supporte pas non plus le qualificatif de produits, car il ne s’agit pas de biens manufacturés mais de poissons, huîtres ou crustacés « qui ont tous un ADN unique ». La passe d’armes sur le vocabulaire n’est pas neutre puisque l’autre activité de ce patron marseillais atypique concerne la sauvegarde des océans. Il finance une fondation sur cette thématique. Reste qu’au-delà du vocabulaire, il convient d’expliciter un métier que le grand public ne connaît pas. Qui consiste à acheter directement aux pêcheurs leur production et à la revendre, souvent avant même que le bateau ne touche terre, sur des marchés du monde entier. Pour Seafoodia, ce commerce porte sur 60 000 tonnes par an dans 70 pays, pour un chiffre d’affaire en 2019 de 180 millions d’euros. L’entreprise compte une centaine de salariés. David Sussmann juge que, dans son domaine, il faut jouer la transparence totale. Communiquer ses chiffres fait partie de la démarche.

 

« On suit en direct l’évolution de la pandémie au niveau mondial »

Au siège de Marseille, les personnels n’ont jamais cessé de travailler. Les open-spaces ont été réaménagés. C’en est fini de la version salle de marché avec des opérateurs pendus au téléphone sur fond d’excitation palpable. Si les fondamentaux du travail demeurent – coups de fils incessants pour l’achat puis la revente mais aussi la logistique nécessaire à l’acheminement des cargaisons sur les étals ou dans les usines de transformation – désormais, la distanciation physique apporte une autre ambiance. Plus calme. Les masques sont présents mais pas obligatoires, puisqu’il n’y a plus de collègues à portée de postillons.

David Sussmann a vu monter la crise : « Dès le mois de décembre, les marchés asiatiques ont fermé ». Ensuite il a pu suivre la progression du virus pratiquement au jour le jour, continent par continent, avec son effet domino et la fermeture en chaîne de ses clients industriels comme des commerces de la grande ou moyenne distribution. Aujourd’hui il assiste au cycle inverse : « Les marchés ouvrent progressivement à nouveau, par zone géographique ».

 

« Le paradoxe du confinement »

Au niveau du chiffre d’affaire, la crise a été très profitable pour Seafoodia. Des études montrent que, partout dans le monde et singulièrement en Europe et en France, le confinement a été synonyme d’un retour de la cuisine dans les foyers. « Les confinés ont cuisiné et ils ont privilégié les bons produits ». Le marché a évolué très vite car les grandes surfaces se sont ruées sur les produits de la mer de qualité et congelés : la hausse de 60% a profité aux négociants spécialisés, qui avaient les bonnes filières. Seafoodia étaient de ceux-là. Autre effet direct, le risque de pandémie sur les navires-usines a empêché les grosses flottilles de prendre la mer, permettant la reconstitution des stocks de poissons dans certaines parties du globe. Une note optimiste pour David Sussmann qui, depuis plusieurs années, milite pour la protection des océans à travers « Pure Océan ». Un militantisme suspect aux yeux de certains, de la part d’un homme qui vit justement du commerce de la mer.

 

« Pure Ocean n’est pas du greenwashing »

La crise ne les a pas impactés… au contraire !  #1 4L’éco-blanchissement, pour les puristes de la langue de Voltaire, consiste à communiquer auprès du public en utilisant l’argument écologique, pour faire oublier ce qui justement est loin d’être vert dans le métier premier de l’entreprise. En l’occurrence, si David Sussmann est bien un des moteurs de l’association à laquelle il consacre beaucoup d’énergie, il ne s’agit pas pour autant d’une structure rattachée à sa personne ou son entreprise. Pure Ocean est un fonds de dotation créé en 2017, dont la mission principale est le soutien de projets de recherche innovants contribuant à la protection des écosystèmes marins et la biodiversité. Au-delà de ces financements, l’organisme organise des conférences et promeut des courses et défis sportifs afin de sensibiliser le public à la situation critique des océans. Suite à cette crise du Covid 19, Pure Ocean a mis un accent particulier sur le lien entre recherche océanique et santé. Treize prix Nobel de médecine ont déjà été décernés pour des recherches sur l’océan, à quand le quatorzième ?

 

PixelHeart : « Toutes les générations se sont retrouvées derrière les consoles de jeu »

La crise ne les a pas impactés… au contraire !  #1 5Depuis quinze jours, les geeks de cette entreprise se sont transformés en magasiniers et en postiers. « La plateforme chargée d’envoyer nos jeux est à l’arrêt », explique Sami Chlagou. Le patron de Free Agent Game a donc dû, comme les autres salariés/actionnaires, enfiler un jogging pour assurer les envois, «1 200 jeux en édition collector par jour. D’où un chiffre d’affaires en hausse de 400% sur le premier trimestre ». La saga de la start-up marseillaise s’accélère puisqu’elle est en passe de changer de statut pour devenir une « major » au niveau des studios de production de jeux vidéo vintage. Cette semaine, elle fait même la Une avec la sortie mondiale sur Nintendo de SHMUP, « un nouveau vieux jeu » – une compilation de jeux d’avions des années 80, adaptée technologiquement aux consoles les plus modernes. Comme pour les 50 jeux créés en cinq ans par PixelHeart, il y a la version en téléchargement, doublée de l’édition de disques physiques, dans des boîtes. Ces produits en tirage limité à 5 000 pièces pour l’ensemble de la planète font la joie des collectionneurs qui se les arrachent. Ils donnent lieu également à des pièces dérivées, comme des figurines ou des affiches.

 

« Malgré le nom, une production 100% française »
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Sami Chlagou et son équipe de salariés-associés.

Pour se faire une place dans cet univers dominé par les américains et les japonais, la première idée marketing de Sami Chlagou a été d’adopter un nom qui raisonne US dans l’inconscient des clients. « Nous avons une communauté de 392 000 followers actifs sur Facebook qui nous suit, commente nos jeux, donne des conseils pour passer les étapes… et à 98% s’exprime en anglais ». Malgré l’achat d’un studio à Budapest et un autre au Japon, des développeurs en Angleterre et à Rio, « on commence à être world-wide mais tout reste piloté depuis Marseille ». Dans les cartons de l’entrepreneur, installé rue Fongate non loin de la désormais tristement célèbre rue d’Aubagne, l’achat d’un nouvel immeuble pour y regrouper, entre autre, tous les métiers de la création vidéo.

 

« Ceux qui ont soixante ans se sont rappelé leurs 20 ans »

Cherif Mascri est l’analyste des tendances du marché. Pour lui, la hausse totalement inédite du chiffre d’affaire est directement liée à l’arrivée de sexagénaires sur les consoles de jeu : « Pendant le confinement, ils ont partagé cette passion avec les joueurs habituels mais ont cherché des repères. L’univers des jeux vintage, qui avait marqué leurs 20 ans, s’est imposé naturellement ». Cerise sur le gâteau pour ces ex-nouveaux joueurs, la possession physique du jeu est naturelle. Ils se sont donc rués sur les collectors.

« La bande son un élément déterminant »

PixelHeart a un compositeur attitré. Comme tous les piliers de l’entreprise, il est Marseillais et a grandi dans une cité. IZ Wolf a commencé par du rap qu’il mixait avec du synthé. Dans les jeux vidéo, l’habillage sonore occupe une place stratégique : « Il ne faut pas gêner la concentration, en même temps jouer sur du silence est impossible. La bande son est là pour faire monter l’adrénaline. Coller aux différentes péripéties du jeu. Il ne faut pas non plus que ce soit prise de tête car les joueurs l’auront dans l’oreille plusieurs heures d’affilée ». IZ Wolf travaille sur des bases de synthé années 80, l’époque du Palace, et y ajoute des variations et tonalités actuelles. « C’est le Ennio Morricone des jeux vidéo* ! » ♦

*Citation apocryphe !