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À Brenon, l’esprit de famille sauve la mairie

Par Guylaine Idoux, le 26 juin 2020

Journaliste

Armand, Laurent, pépé Jean, Erwan et Maël Rouvier

Aux urnes, citoyens ! Dimanche, 4 800 communes organisent le second tour des élections municipales. Rappelons que 30 000 autres ont déjà élu leur maire au premier tour. Tel Brenon, petit village du Haut-Var où les sept membres du conseil municipal sont… de la même famille !

 

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L’un des deux hameaux de Brenon, côté mairie celui-là.

Ici, on est loin, très loin, des soubresauts des autres campagnes. Les campagnes électorales, s’entend. Car Brenon, petit village aux 31 électeurs (et 2 000 moutons) accroché aux sommets verdoyants du Haut-Var, est un morceau de campagne tout court. Perché loin, très loin, des bouillonnements métropolitains, avec ses deux hameaux (l’un côté mairie, l’autre côté église), sa petite route départementale qui slalome entre les pâturages, les pins sylvestres et les chênes blancs pubescents, d’où jaillissent ici une mère sanglier et ses trois marcassins, plus loin un renard.

Et Brenon apparaît enfin. Quelques maisons de pierre au pied de l’ancienne curiale en ruine, deux fontaines, une jolie église du 17ème siècle… Un village, comme tant d’autres en France, qui lutte pour ne pas disparaître, emporté par le double mouvement de désertification rurale et de regroupement en intercommunalité. Brenon a aussi sa particularité, unique en France : son conseil municipal, soit un maire et ses six conseillers, qui portent le même nom de famille. Tous Rouvier.

 

Se battre pour exister
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Le maire Armand Rouvier

Il y a Armand, le maire, 59 ans, cousin germain de son premier adjoint Jean-Luc, 59 ans, lui-même père de Lucie, 31 ans, et Laurent, 34 ans, cousins de Morgane et Gaëlle, les jumelles de 27 ans, cousines d’Amélie, 35 ans, la fille d’Armand. Ça va, vous suivez ?

De Libération à Ouest-France, en passant par France-Info, la presse toute entière s’est régalée de la rigolote anecdote, certains articles à la limite du sous-entendu. Une famille entière à la tête du village, est-ce bien démocratique tout de même ? « Je travaille avec eux et je peux vous dire qu’il n’y a aucune prise d’intérêt» évacue sans barguigner Rolland Barbis, maire de Villecroze (Var) et président de la communauté de communes « Lacs et Gorges du Verdon », dont Brenon fait partie. « Ils ont le mérite de se battre pour faire exister cette petite commune alors que la moindre réunion leur demande deux heures de route. Notre intercommunalité les aide à la hauteur de ses moyens mais j’aimerais que nous puissions faire plus pour eux ».

 

Dix-huit Rouvier au village

Malgré le score à la cubaine (réélu à 100% pour son 5ème mandat), tous les électeurs ne sont pas des Rouvier. On a posé la question au maire pour être sûrs, et le voilà en train de compter sur ses mains : « Neuf, dix… quatorze ! Il y a 18 Rouvier, dont quatre par mariage, sur les 31 inscrits de la liste électorale ».

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Laurent, exploitant agricole et conseiller municipal

À Brenon, il y a aussi un (mini) budget de 100 000 euros, qui impose de se battre sur tous les fronts : réfection du réseau d’eau, entretien des gîtes ruraux communaux, agrandissement du cimetière, rénovation du patrimoine… « On s’en sort parce que l’on sait monter des projets. Et que l’on n’hésite pas à mettre nous-mêmes la main à la pâte s’il faut tondre une pelouse, faire les petites réparations dans les gîtes… Nous n’avons pas d’employés communaux, c’est un travail permanent » explique Armand Rouvier. « Ici, tout est dur et tout est fragile. Si vous ne bougez pas, vous régressez. Si un jeune veut s’installer, il ne faut pas lui couper les ailes ».

Selon lui, les contraintes administratives virent de plus en plus au parcours du combattant. « Nous avons une seule exploitation au village, un élevage ovin qui fait vivre une dizaine de personnes. Quand le jeune repreneur, qui a grandi ici, a voulu bâtir sa maison, il a fallu se battre pour qu’il obtienne le permis de construire. Il a failli jeter l’éponge ».

 

La réalité d’une réforme territoriale

A Brenon, toute une famille pour faire vivre un village 1Dans le viseur du maire aussi, la loi NOTRe (voir les bonus), porteuse d’une ambitieuse réforme territoriale en 2015. Cette loi a notamment rendu obligatoire le rattachement des communes à un ensemble intercommunal. « Je ne suis pas sûr que cette loi aille dans le bon sens. Les nouveaux territoires sont trop grands. La population ne s’y reconnaît plus. Je signe des deux mains pour une intercommunalité plus en cohérence avec les attentes de nos populations, qui respecte l’identité ». 

À Brenon, la mémoire collective et les usages tiennent lieu de ciment. Une réalité que la loi NOTRe n’a pas -toujours- permis de prendre en compte, en tous cas pas ici, puisque le village a finalement dû rejoindre une intercommunalité située dans une autre vallée…

 

Un village à la croisée des chemins

Devant les tombes du cimetière récemment réaménagé (« peut-être ce qui me tient le plus à cœur, avec la création d’une station d’épuration d’eau par ultra-violets, sans chlore »), Armand Rouvier raconte tout cela et bien d’autres choses encore. Derrière l’anecdote qui motive la rencontre -une même famille au conseil municipal, donc- se dessine surtout le portrait d’un village à la croisée des chemins, comme des milliers d’autres en France.

A Brenon, toute une famille pour faire vivre un village 5Quel avenir pour les micro-communes de France ? Brenon a compté jusqu’à 200 habitants, avant d’être vidée par l’exode rural. Avec son père Félix, qui fut maire avant lui, les ancêtres d’Armand dorment ici pour l’éternité, au pied de la jolie église, vue sur les monts des Alpes de Haute-Provence, là-bas, à quelques kilomètres à vol d’oiseau.

Depuis le rocher qui domine le village, la vue est splendide sur les alentours. C’est là qu’Armand Rouvier confie qu’il vient souvent se ressourcer. Et repenser à son rôle de maire qu’il nous a un peu plus tôt résumé en quelques mots : « Que les gens d’ici puissent rester, que d’autres s’installent, et que tout le monde puisse vivre dans de bonnes conditions. Je veux croire que notre petite commune a toute sa place, qu’on ne va pas nous faire disparaître dans un parc naturel régional ou une intercommunalité. Nous sommes tellement proches des réalités que nous pouvons peut-être apporter un peu de bon sens ». Dimanche, Armand Rouvier n’aura pas besoin de tenir les urnes. Il a déjà convaincu ses électeurs ♦

 

BONUS

La loi NOTRe – L’acronyme de cette loi de 2015 signifie « Nouvelle organisation territoriale de la République » (NOTRe, donc). Tout le monde en a entendu parler sans forcément le savoir, puisque c’est elle qui a, notamment, donné naissance aux nouvelles régions (Grand Est, Occitanie etc…). Elle a aussi réduit les compétences des plus petites communes, d’où sa mention par le maire de Brenon. Ses principaux objectifs : « Simplifier et clarifier le rôle des collectivités locales, faire des territoires les moteurs du redressement économique du pays et renforcer les solidarités territoriales et humaines ». Mais elle est aussi régulièrement critiquée.

 

Les six gîtes ruraux de Brenon – C’est le grand-père, Félix Rouvier, déjà maire, qui a décidé de commencer à construire le premier gîte du village, en 1965. Si on n’a pas visité l’intérieur (rénové en 1996), leur situation, au calme, nous a vraiment fait envie. Leur prix -doux- aussi. Info importante pour les accros au téléphone et à Internet : grâce à la mobilisation de l’équipe municipale, le village a été le premier du Var à voir arriver la 3G (« on voudrait aussi la 4G, qu’on capte pour le moment seulement devant l’église »). Le wifi n’est pas (encore) arrivé dans les gîtes. Il faut aller en mairie pour en bénéficier.

A Brenon, toute une famille pour faire vivre un village

 

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