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[Série] Biodéchets #3 Fabriquer de la terre avec vos épluchures

Par Marie Le Marois

Journaliste

Plus du tiers de nos poubelles est rempli de déchets naturels qui partent en camion à Fos-sur-Mer pour y être incinérés. Cherchez l’erreur ! Ces déchets coûtent cher en CO2, en main d’œuvre et, accessoirement, à notre porte-monnaie. Alors qu’ils sont biodégradables et même valorisables en terre fertile.

 

Trois mois. Il lui a suffi seulement de trois mois pour fabriquer de la terre fertile à partir de déchets naturels. À cette époque, en 2013, Thomas Martin, architecte paysagiste passé par l’École de Versailles (voir sa bio dans bonus), veut transformer une friche en plein cœur de Marseille en jardin vivant. Et fabriquer de la terre pour revitaliser le sol pauvre et gris. Il fait le tour du quartier et récupère marc de café dans les bars, fleurs fanées chez le fleuriste, cheveux chez le coiffeur, papier alimentaire chez le boulanger, fruits et légumes abîmés chez le primeur, restes de cuisine chez un restaurateur. En deux semaines, deux tonnes de biodéchets sont collectées et réparties dans des bacs fabriqués en bois de récupération.

 

Et le compost devient de la terre fertile

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Jardin Savournin en 2013
Ces biodéchets sont rapidement colonisés par des bébêtes en tout genre et en quelques semaines, 50 m2 de bonne terre noire apparaissent. La friche devient un potager en permaculture et un ‘’jardin digesteur’’ expérimental : Thomas teste différentes techniques de compostage pour assimiler tous les déchets organiques – agrumes, carton, serviettes en papier, restes alimentaires, poussière d’aspirateur… Sept ans plus tard, le Jardin Savournin explose en végétaux, légumes, fleurs mellifères, pousses d’arbres. Et abrite une faune abondante dont des abeilles et des oiseaux. Sept familles des immeubles voisins viennent régulièrement déposer leurs déchets de cuisine et jardiner. Chacune possède sa micro-parcelle équipée de son propre système de compostage.

 

L’art du compostage

Quand Thomas me raconte l’histoire de son jardin, à l’ombre du micocoulier, je suis loin d’imaginer qu’il existe une science du compostage. Pour moi, qui pratique le compost depuis des années, je pensais qu’il suffisait de déposer ses biodéchets en tas dans son jardin ou dans un bac sur une terrasse. Et, une fois réduits en terre, de les répandre sur les plantes. Si cette technique est effectivement optimale pour réduire sa poubelle, elle ne l’est pas forcément pour fabriquer de la bonne terre. C’est-à-dire de la terre riche en nutriments et en vie. « S’il est mal fait, le compost peut fermenter, dégager du CO2 et du méthane, monter en très haute température (à plus de 70°) et tuer tout le vivant (champignon, vers de terre…). En plus, la fermentation dégage de mauvaises odeurs. Cela va attirer la mouche soldat qui va pondre et son vers risque de tuer les colonies de vers de terre ».

Matières sèches et humides superposées

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Matières humides et matières sèches
Ce natif de Poitou-Charentes, qui a pris conscience de la nécessité du compostage en travaillant ado dans le maraîchage, m’apprend que pour réussir son compost, il faut ajouter de la matière sèche à mes pelures de fruits et de légumes (voir bonus). Et qu’il est important de les disposer en couches superposées et non de les mélanger (voir bonus). Cette technique ‘’compostage en lasagnes’’, vulgarisée par Thomas, permet au compost de s’aérer et d’absorber tout excès d’humidité. Conditions nécessaires pour que les micro-organismes – champignons, bactéries… – puissent dégrader la matière. Puis que la microfaunecloportes, vers de terre – les transforme en humus. Pour ceux qui vivent en appartement, ils peuvent utiliser un sac en lasagnes : « Il suffit de poser un carton au fond d’un sac recyclable, en socle et paroi, et d’y mettre ses déchets ».

 

9 mois à un an pour un compost mûr

Un compost en tas bien mûr demande de 9 mois à un an, on le reconnaît à sa belle couleur noire et son odeur de sous-bois. Mais avec la technique de Thomas – lasagnes et plantes, le processus se réduit à 3-4 mois, comme pour le Jardin Savournin : « Une fois le compost rempli, on le ferme par une couche de terre dans laquelle on plante des graines ou directement des plantes potagères de la ratatouille qui aiment ces conditions de décomposition. Puis, on recouvre le tout de broyat de bois (voir bonus). Les racines vont apporter de l’air, absorber le surplus d’humidité et, les plantes, donner de l’ombre ».

 

Cinq techniques de compostage au Jardin Savournin

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Bokashi en terre cuite du Jardin Savournin
Parmi la dizaine de techniques de compostage que Thomas a expérimentées, il en a retenu cinq. Le compostage en tas donc ; le Bokashi dont l’avantage est de tout digérer (agrumes, litière de chat, viande, restes de repas, huile de friture…) grâce à un apport en micro-organismes, « c’est le compost idéal pour les particuliers qui n’ont pas d’extérieur » ; le lombricomposteur qui fonctionne avec des vers à compost (voir bonus), idéal dans une pièce fraîche ou une cave. Ceux du Jardin Savournin sont extérieurs, en terre cuite, à moitié enterrés avec plein de micros-ouvertures. Situés sur chaque micro-parcelle, ils sont alimentés d’un côté par les familles et ‘’vidangés’’ rapidement de l’autre grâce aux vers. Ainsi, le terreau se mélange au sol. Il y a également le poulailler (voir bonus) : « Mes dix poules me transforment chaque année trois tonnes de biodéchets. Il me suffit ensuite de décaisser le sol pour récupérer la terre ». À chaque fois, Thomas insiste : il faut toujours une diversité dans les couches et une superposition en lasagnes, même dans le poulailler. Enfin, le compostage par déshydratation en paillage avec épluchures et tonte d’herbe.

2023, on devra tous s’y mettre

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Terreau vivant répandu au pied d’un olivier
Ce passionné aimerait dupliquer son jardin digesteur à d’autres endroits de la ville – « J’ai comptabilisé une cinquantaine de lieux en friche dans Marseille qui appartiennent à la ville, au Conseil Général… » Mais pour l’instant, aucun n’a répondu favorablement. Autre piste : des modèles sur-mesure pour restaurants et hôtels, comme celui qu’il a réalisé derrière Le FaSiLa Manger dans sa région natale, à Saint-Savin. Les déchets naturels sont une richesse pour tous. « Arrêtons d’ailleurs de les appeler ‘’déchets’’, ce sont des bio-ressources ». Thomas ne gagne pas sa vie sur le compost pour l’instant mais tire la satisfaction de pouvoir en valoriser des tonnes avec peu de moyens. Depuis mon reportage, je n’achète plus de terreau pour mes plantes et j’ai réduit ma poubelle à un sac de 50 cl par semaine (pour sept personnes). Je rêve de pouvoir, comme une de mes amies de Chalo-Saint-Mars (Essonne), payer ma taxe ménagère en fonction du poids de ma poubelle (d’autant plus intéressant que les biodéchets sont lourds en raison de leur teneur en eau). En 2023, nous devrons tous trier à la source et valoriser nos déchets de cuisine. À moins que cette réglementation ne soit encore décalée ♦

* Le Fonds Épicurien, parrain de la rubrique « Alimentation durable », vous offre la lecture de cet article mais n’a en rien influencé le choix ou le traitement de ce sujet. Il espère que cela vous donnera envie de vous abonner et de soutenir l’engagement de Marcelle *

 

Bonus [Pour les abonnés] Bio express- Matières sèches/humides – Pour réussir son compost en tas – Liste des différents composteurs et des composteurs collectifs existants – Témoignage lombricomposteur – Des poules pour manger vos déchets –

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