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À poil pour être en harmonie avec la nature ? #2

Par Marie Le Marois

Journaliste

[reprise*] Dans la moiteur de l’été, certains corps se dévoilent. Perçue libératrice ou impudique, la nudité divise quand elle est elle-même traversée de contradictions. Dans le prolongement de mon enquête, quelques questions plus approfondies sur l’origine du tabou autour de la nudité, la pudeur, la fonction du vêtement à Christophe Colera, docteur en sociologie, auteur de ‘’La nudité, pratiques et significations’’ et de la préface de ‘’Un Anonyme Nu Dans Le Salon – Genèse, les 100 premières photographies’’.

 

Depuis quand, et par qui, la nudité est-elle devenue tabou en Europe ?
(Série) A poil pour être en harmonie avec la nature ? #2 3« Il n’y a pas de dates précises. Dans toutes les sociétés où le vêtement existe, la nudité partielle ou totale frappe les consciences. Elle est donc encadrée par des règles de pudeur, même si elles sont plus ou moins strictes selon les époques. D’ailleurs même les sociétés sans vêtements encadrent les regards par des normes de comportement très strictes. Les anthropologues estiment que cela est dû au fait que le « sex-appeal » (expression qu’il faut entendre littéralement : l’appel sexuel) qui, chez les femelles des grands singes se manifeste par une coloration de la vulve pendant la période des chaleurs, s’est transformé chez l’être humain, après le redressement du squelette (qui dissimule la vulve) en une sorte de signal sexuel généralisé à l’ensemble du corps féminin.

À partir de là, et surtout avec la dimension érotique du voilement et du dévoilement qu’implique le vêtement, on n’a plus pu faire « n’importe quoi » avec la nudité. Après c’est vrai qu’il restait des espaces « réservés » à la nudité totale ou partielle, et jugés légitimes, comme par exemple les bains publics ou des lieux de dévotion (on pense aux fontaines aux nymphes dans les grandes villes romaines par exemple où des jeunes servantes des déesses s’ébattaient nues ou quasiment nues) que le christianisme médiéval, puis le puritanisme bourgeois du XIXe siècle ont progressivement fait reculer ».

 

La pudeur semble être une notion relativement récente, quelle était sa fonction ?

(Série) A poil pour être en harmonie avec la nature ? #2 2
@Un Anonyme Nu Dans Le Salon

« La pudeur est une réalité que certains anthropologues font remonter au redressement des premiers hominidés. Certains font l’hypothèse qu’elle s’est renforcée avec l’apparition des premiers vêtements en peau, voire avec les premiers tatouages, les premiers bracelets, etc, tout ce qui marque un intérêt pour le corps, et une projection de l’identité individuelle sur la surface de la peau. Si l’on admet l’hypothèse d’une « généralisation du signal sexuel à l’ensemble du corps (qui va aussi, avec une « érotisation » de l’anatomie, via la sélection darwinienne, par la modification de la silhouette féminine – le corps en forme de « violoncelle », l’arrondissement des mamelons, et l’augmentation de la taille moyenne du pénis chez les hominidés par rapport aux autres grands singes – voir les travaux de Picq et Brenot sur ces sujets) alors on peut voir dans la pudeur un moyen de réguler la sexualité humaine et ses implications procréatives. Mais c’est aussi un instrument de construction de la conscience de soi, de son intégrité physique et psychique, de son intimité, qui a ensuite été radicalisée par les religions monothéistes ».

 

Peut-on dire que le vêtement était au départ un objet fonctionnel et pas du tout destiné à cacher des parties honteuses ?

« Non, car la dissimulation des parties génitales masculines et féminines est quand même très constante dans toutes les cultures qui portent des vêtements. Et même chez les peuples sans vêtements, il est fréquent qu’il soit interdit aux hommes de regarder fixement le sexe d’une jeune femme par exemple. Les parties génitales sont corrélées à l’acte sexuel, qui revêt une dimension sacrée dans toutes les cultures, parce qu’elles entrent dans un processus de désir dont tous les peuples savent qu’il peut confiner à la folie (le lien entre pulsions sexuelles, pulsions de meurtre, d’abandon de soi, etc). On peut dire que leur dissimulation correspond aussi à une nécessité fonctionnelle à cause de leur rapport avec l’urine, avec le sang pour les menstruations féminines (lesquelles sont entourées par des tabous spécifiques), mais il serait trop réducteur de réduire cette dissimulation à des fonctionnalités. D’ailleurs, il y a aussi des monstrations rituelles des parties intimes : par exemple les guerriers Samnites (peuple antique d’Italie centrale), allaient au combat avec le pénis à l’air, ce qui est à relier au fait que les singes mâles montrent leur pénis avec leur main pour se défier entre eux. Si la fonctionnalité gouvernait les relations humaines, ce genre de rituel n’existerait pas ».

 

Qui a véhiculé cette idée que la nudité était synonyme de sauvagerie et de non culture ?

(Série) A poil pour être en harmonie avec la nature ? #2 1
@Un Anonyme Nu Dans Le Salon

« C’est une idée très ancienne qu’on retrouve chez les lettrés du l’empire chinois de l’Antiquité (on a un témoignage d’un voyageur chinois choqué de voir des paysans de l’actuel Cambodge fort peu vêtus, qu’il compare à des bêtes), aussi bien que chez Hérodote ou dans les récits de Tacite sur les « barbares » germains. L’idée est restée constante en Occident jusqu’au XIXe siècle, date à laquelle les milieux artistiques ont commencé à « inverser les valeurs ». À la fois en réhabilitant le bon sauvage dans une veine rousseauiste, mais aussi en se référant à la Grèce antique. La Grèce était, il est vrai, le seul exemple de culture où la nudité avait donné lieu à une élaboration esthétique très avancée. Au départ, la nudité sportive des jeux olympiques n’était qu’un reliquat de pratiques guerrières très comparables à celle des Samnites exhibant leur sexe. Mais le travail très particulier sur la forme, auquel se sont adonnés les Grecs – les artistes, mais aussi les intellectuels avec la révolution philosophique du siècle de Périclès – en lien avec un idéal de mathématisation de la matière, a donné lieu à une conception idéale de la nudité (surtout pour la nudité masculine d’ailleurs), qui a été reprise à la Renaissance par l’humanisme européen (dans un sens plus féminin) puis s’est répandu à la fin du XIXe siècle aussi bien à travers le théâtre nu (omniprésent à Paris dans les années 1900), que dans les premières pratiques du naturisme, certaines communautés anarchistes etc. »

 

Le nu se démocratise et en même temps jaillit une certaine pudibonderie, les Français voit majoritairement le naturisme positivement et en même temps, le « topless » ne se fait plus, pourquoi ces contradictions ?

« Il y a à la fois dans la société des tendances qui valorisent la nudité en tant que symbole de liberté, d’authenticité, de courage – l’idée de se montrer tel qu’on est, de ne pas tricher, de savoir défier les conventions, d’être en symbiose avec sa nature profonde et la nature qui nous entoure – et des tendances qui encouragent la dissimulation par souci de respecter l’enfance (le risque d’être vu par des mineurs est très présent), de respecter les minorités religieuses et tout ce qui peut faire qu’autrui n’a pas forcément envie de supporter l’intensité d’une présence sans vêtement – un sondage de 2009 montrait qu’une très forte proportion de femmes était gênée par la nudité d’autres femmes dans un vestiaire de salle de sport, et même par le fait qu’une voisine fasse du topless dans son jardin. Les gens restent très sensibles à la nécessité de se respecter soi-même et de respecter autrui pour construire un rapport équilibré au monde, ce qui implique aussi un sens de la discrétion. Comme le disent certains « la nudité c’est comme la cigarette, on n’est pas censé la mettre sous le nez des autres ». Cette contradiction est inhérente à la progression du sentiment de la liberté. Plus j’ai conscience d’être libre, plus je vois aussi combien ma liberté et celle d’autrui peuvent empiéter l’une sur l’autre. Dès lors, ce sont des sortes de compromis pas toujours très harmonieux qui se mettent en place entre des initiatives ponctuelles de monstration de soi, et des élans de censure ou d’autocensure. Parfois une même personne aura des élans dans les deux sens dans une même journée, pas toujours à bon escient d’ailleurs. À cela s’ajoutent des contradictions d’ordre hygiénique et esthétique. Des prescriptions médicales peuvent recommander d’exposer sa peau au bon air de la mer et de la protéger en raison des risques de cancer. Des normes esthétiques encouragent tout un chacun à s’assumer « comme il est » tout en mettant en avant des canons de beauté complètement improbables (et irréalisables sans logiciel Photoshop), de sorte que le rapport à la nudité est en permanence traversé par ces contradictions. La nudité est ainsi toujours en tension entre ce qu’elle peut exprimer de beau, de fort, voire d’idéal, et le risque de la trivialité, ou de l’obscénité ».

 

La notion même de pudeur a t-elle évolué dans notre société ?

(Série) A poil pour être en harmonie avec la nature ? #2
@Un Anonyme Nu Dans Le Salon

« La pudeur, tout en gardant certaines constantes, évolue aussi. Les lieux de la nudité légitime évoluent. La nudité féminine est moins légitime dans la publicité (en moyenne) qu’elle ne l’était dans les années 1980, du fait du développement du féminisme – les publicitaires en ont d’ailleurs largement tiré les conclusions. Elle l’est en revanche bien plus dans les films à la TV en prime time qu’il y a 30 ans. La nudité est devenue légitime dans les manifestations publiques, mais uniquement pour défendre certaines thématiques, ou délivrer un certain type de message – dénoncer le dénuement économique, défendre la nature etc (dans d’autres domaines elle peut paraitre de mauvais goût. La nudité des enfants a complètement disparu à cause de la sensibilité au danger de la pédophilie. Celle des personnes âgées n’a jamais été vraiment admise dans l’espace public. La pudeur est une notion qui évolue de façon très subtile dans la manière d’exprimer sa sensibilité profonde. On se rend de plus en plus compte qu’elle peut en partie être dissociée de la nudité : il y a des façons pudiques d’être nu ou de représenter le nu et des façon impudiques d’être habillés. Ce qui est typique de notre époque aussi, c’est que la nudité, sauf dans certaines minorités religieuses pratiquantes, n’est plus indexée à des normes religieuses générales, au sentiment du péché ou à la crainte de sanction, mais à des considérations plus subjectives sur le bon goût et le sens du maintien dans la juste mesure ».

 

Pensez-vous que le tabou de la nudité subsiste en raison de son association avec la sexualité ?

« Incontestablement oui, surtout dans les pays latins, les pays qui ont été marqués par un art de la sexualité assez élaboré comme la France, la Chine, l’Inde, et les pays puritains comme les États-Unis et le monde musulman. Les pays germaniques et slaves ont pu dans certains espaces définir une nudité publique plus « enfantine », innocente, asexuée, mais cela reste limité ». ♦

*article publié le 26 juillet 2019

 

Témoignages de pro ou anti-nudité

  • Salomé, 44 ans, mariée, trois enfants : « L’été de mes 20 ans, ma sœur m’a entraînée dans un centre naturiste. J’ai découvert ce qu’était vraiment vivre au quotidien en symbiose avec la nature et avec soi. J’ai ressenti une grande liberté dans mes mouvements – plus de soutien-gorge ou de ceinture entravants -, liberté dans la sensation du soleil ou de l’eau sur ma peau. L’absence de vêtement est très reposante car il n’y a plus de codes du tout. La fille bedonnante devant toi, tu ne sais pas si elle est banquière ou coiffeuse, tu t’en fiches. C’est décomplexant aussi de t’apercevoir qu’aucune femme ne ressemble à celles des magazines. Le rapport aux autres est plus simple. Plus d’artifices pour se cacher, on se présente avec ses défauts. L’hygiène ? Les naturistes sont des gens censés, ils ont toujours un paréo pour s’asseoir ou faire leur course. Depuis la naissance de mon aînée, il y a treize ans, j’y vais chaque été, de une à trois semaines, avec mon mari et mes enfants. Ils n’y voient rien de choquant. Parfois, oui, ils rigolent quand ils voient un pubis taillé bizarrement ou un zizi tatoué. Mais ça s’arrête là. Je choisis des campings de petite taille, toujours situés dans des aires naturelles protégées et aux emplacements espacés. Les grands me font vite un effet de trop de nus, avec parfois même des intentions sexuelles qui me dérangent. Mais c’est une toute autre catégorie. Cette année, j’ai proposé à ma fille de passer des vacances ‘’textiles’’. J’ai pensé qu’elle pourrait être gênée maintenant qu’elle est pubère. Mais non, elle se sent à l’aise. Pour elle, c’est naturel de passer des vacances nue quand tous ceux qui l’entourent le sont aussi ».

 

  •  Johanna, 47 ans, mariée, deux enfants : « J’ai passé mon enfance nue. À la maison, dans le jardin, sur les plages de nudistes, notamment à Bandol. Il était inconcevable pour mes parents que mes deux frères et moi restent habillés l’été. J’ai encore l’image de mon père fauchant nu le jardin de notre maison de vacances, avec un sous-tif de ma mère en guise de protège-sexe. Ça me faisait beaucoup rire. Et pourtant aujourd’hui, je suis super pudique. La nudité me met mal à l’aise. Je me mets nue difficilement et jamais devant mes ados. Ça me gène même de les voir à poil. Je pense que cette nudité, qui m’a été imposée enfant, a heurté mon intimité sans que je m’en rende compte. Je me demande si ce n’est pas lié à un mauvais épisode. J’avais 21 ans, il faisait hyper chaud, je rentrais de la fac, je me déshabillais tout en marchant vers notre piscine au fond du jardin.  Et là, la honte. Je me suis retrouvée face à face avec mon grand frère et ses copains. Habillés bien-sûr. Mais ce qui a probablement été plus traumatique, c’est quand à 14 ans une amie de ma mère m’a prise en photo sans me demander mon avis. Aujourd’hui, je réalise combien ça a été intrusif ».

 

  • Sandrine, 45 ans, en couple : « Dès qu’il y a une plage sauvage, je me mets nue. Il faut qu’elle soit peu peuplée et que je ne sois pas avec des copains, leur gène me gênerait. J’aime me baigner nue, me sécher au soleil, sentir le vent sur les parties de mon corps qui en sont habituellement privées. Je me sens en osmose avec la nature. Les dernières fois ? Sur les plages de Formentera, aux Baléares, et sur notre bateau. Le petit bain du matin est divin. Mon compagnon a mis du temps à se lâcher mais le jour où il a osé se déshabiller, il a compris ce bonheur. C’était dans une rivière en Corse, sous les cascades, le plus beau jour de sa vie. J’ai grandi avec des parents nudistes qui nous emmenaient chaque été sur l’Ile du Levant. Ado, je me cachais avec ma serviette. Je n’avais pas envie que mes parents soient témoins de ma transformation et de mon mal-être. Je n’aimais pas non plus les voir nus. Ça signifiait qu’on était tous pareil, tous copains et je ne le voulais pas. C’est important que la nudité soit un choix ».

 

  • Cécile, 40 ans, mariée, deux enfants : « À la maison, devant mes enfants, aucun problème, je ne suis pas pudique. J’adore aussi être nue dans l’eau. Je garde mon maillot à la main et hop ! Pas question pour autant d’aller sur une plage nudiste. La nudité des autres me dérange, je n’aime pas le dégoulinant, l’informe et… les poils. Ce serait différent s’il n’y avait que des top models ! »

 

  • Karine, 34 ans, mariée, un enfant : « Culturellement, je suis une pure Parisienne. Pas coincée du tout mais super pudique. Chez moi ou au bord de la piscine avec des copains, je suis topless. Mais ailleurs, pas question. Ça me met mal à l’aise de voir sur certaines plages cet étalage de chair : peaux flasques, huilés, seins qui pendouillent, sexe à peine caché par un bout de tissu. Je trouve ça dégueu. Les gens devraient se dire que leur corps est un bijou qu’il faut cacher. Et, surtout, ne pas montrer s’il est imparfait ! »

 

  • Sarah, 52 ans, célibataire, un enfant : « Ne pas être nue en été, c’est une bêtise de notre civilisation ! L’hiver, l’habit est utile contre le froid. Mais lorsqu’il fait chaud, pourquoi se protéger ? Je vis le vêtement comme une absurdité et un carcan. Il cache des choses qui sont belles comme les fesses, la touffe que j’aime luxuriante et les seins. C’est juste des parties du corps comme le visage ou les mains, il n’y a pas de différences. Sous prétexte qu’on fait des choses intimes avec le sexe, il faut le cacher ? Dans ce cas, il faudrait aussi porter une étoffe sur la bouche ! Cacher sa nudité est anti-éducatif, sale au sens psychique car c’est mettre le mal là où il n’est pas. Enfant, j’ai vécu en Afrique Noire, au Tchad, où les gens vivaient nus. C’était naturel ! Pour la coquetterie, ils mettaient des colliers autour des hanches, des bracelets autour des chevilles mais le sexe était apparent. Pour l’hygiène, ils portaient souvent un tissu pendu à une fine ceinture qui leur permettait de se protéger lorsqu’ils s’asseyaient. Nous n’avons qu’à procéder de la même manière chez nous ! Mais je sais que ce n’est pas possible dans cette société qui nous prive de cette liberté. C’est le non choix qui m’insupporte. Mais je ne veux choquer personne alors je me contente de me mettre nue quand je peux, seule, avec ma fille ou des amis. Dans une rivière du Lot, en bord de mer en Bretagne, sur un bateau, dans les dunes… Quel plaisir de se rouler dans le sable chaud ! Et quand je me trouve en présence d’une personne qui peut être choquée (genre ma belle-sœur), j’évite. Mais ça me frustre de louper un tel moment de bonheur. La nudité, c’est la pureté ».

 

  • Marilise, 50 ans, mariée, trois enfants : « Jusqu’à 48 ans, j’ai pratiqué le nudisme. Mon corps était ferme et mes fesses bien rebondies. Le jour où j’ai vu les premières traces de mollesse et de cellulite, j’ai fait une croix. Aujourd’hui, je ne quitte même plus mon paréo sur la plage ! Non pas que je sois complexée mais je ne veux plus imposer ce corps que je n’aime plus. Même devant mon homme, je suis devenue pudique. Je porte un regard trop esthétique sur le corps, même sur celui des autres. Je trouve ça triste toute cette chair qui tombe vers le bas, ça me rapproche de la mort. Je ne suis pas malheureuse pour autant, je continue à me mettre nue dans mon jardin. Et je m’en fiche que mes voisins me voient : ça fait plus de 40 ans que je les connais et… ils sont moches ».