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Ce que nous enseignent les vêtements-icônes #1

Par Lorraine Duval

Journaliste

Photo Jean-Pierre Maero Boys Vieux-Port Marseille

Le débardeur, le jogging, le bleu de travail, le kilt et l’espadrille : l’exposition du Mucem « Vêtements modèles » suit le parcours de cinq pièces qui ont traversé le temps et les modes. Des basiques inusables et indémodables.

À cette occasion, nous avons réalisé une mini-série en deux volets, le premier avec une passionnée  de la mode, et le second avec un sociologue. Aujourd’hui, nous discutons avec Isabelle Crampes, commissaire de cette exposition, mais aussi entrepreneuse éprise de la mode et de son histoire #1.

 

Ce que peuvent nous enseigner les vêtements
Photo Aldo Paredes @Mucem

Comment le débardeur ou le bleu de travail, conçus pour habiller des métiers, se sont-ils imposés comme des sources d’inspiration ou comme des « basiques » de l’industrie de la mode ? Pourquoi le kilt et l’espadrille, associés à des géographies bien précises, ont-ils connu une diffusion mondiale jusqu’à être adoptés dans le vestiaire courant ? Quels chemins le jogging emprunte-t-il pour s’affranchir de l’usage sportif et devenir l’un des emblèmes de la culture urbaine ?

Loin de l’image d’une mode reposant sur le cyclique et l’éphémère, ces itinéraires s’inscrivent dans un temps long, de plusieurs siècles parfois. Riches de leur épaisseur historique et symbolique, ces « vêtements modèles » sont au cœur d’une grammaire vestimentaire qui préfère le style à la tendance. À l’heure où l’on s’interroge sur la notion de durabilité, ils permettent d’ailleurs de mettre en lumière les notions d’artisanat et de patrimoine vivant. Et d’évoquer les enjeux de conservation et de sauvegarde qui les accompagnent.

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Nous avons échangé au sujet de « Vêtements modèles » avec Isabelle Crampes, commissaire de l’exposition, entrepreneuse éprise de mode et d’histoire qui a créé le site detoujours.com.

 

Quel fil rouge a guidé votre choix pour les cinq pièces présentées ? 

Ce que nous enseignent les vêtements-icônes #1
Isabelle Crampes

Ce sont des pièces qui sont encore fabriquées à l’identique par ceux qui ont inventé le modèle ou par les dignes héritiers de leur savoir-faire. Qui appartiennent au patrimoine vivant.

Je me suis toujours attachée à ce que mes recherches ne soient pas limitées au « made in France », car le propos était avant tout celui d’un vêtement fait pour durer, où l’utile c’est le beau d’où qu’il vienne. Conçu pour des métiers ou pour des sports, il répond donc à des exigences techniques, à une vieille tradition ou à une symbolique comme le vêtement régional par exemple. Cette idée d’un vêtement qui s’attache à un territoire et un savoir-faire est une idée universelle.

 

Leur seule longévité en fait des références ?

Leur longévité est la pierre angulaire de cette exposition, à l’heure où l’on s’interroge sur le durable. Ici, nous sommes face à du durable avéré. Ce n’est pas une prospective, c’est un fait. Et étudier ce qui dans leur façon et dans leur histoire les a maintenus dans l’usage est une source de réflexion importante. Le vêtement est une seconde peau, il dit beaucoup sur les hommes et la société.

 

Avec quels autres vêtements avez-vous hésité ?

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Jogging Le Coq Sporti – Photo Mucem – Marianne Kuhn

J’aurais pu en proposer des centaines mais avec Coline Zellal, Conservatrice du patrimoine au Mucem, nous avons décidé de n’en garder que cinq pour pouvoir approfondir véritablement le sujet des racines de chacun et le récit de son parcours dans la société. Une veste, un pantalon, un top, une jupe et des souliers : c’était aussi une bonne typologie pour avoir une vue de différents univers et savoir-faire.

La trajectoire de la blouse roumaine, et les débuts du « folk » en ville, ou l’histoire du Burnous algérien, qui inspire les capes d’Yves-Saint-Laurent l’Oranais, tout comme la permanence et l’influence du béret basque, ou la folle histoire des sabots dont les artisans vivaient dans les forêts au plus près de leur matière première… Toutes ces pièces ont été une hésitation, et réduire à cinq s’est avéré difficile. « Vêtements modèles » appelle à une suite !

 

Y-a-t-il un message éthique sous-jacent ?

L’industrie de la mode est la deuxième industrie la plus polluante après les industries des énergies fossiles, et la solution la plus cartésienne de mon point de vue, est de consommer moins. Avons-nous besoin d’autant ? L’élégance peut être frugale, sans rien à voir avec la classe sociale ou les moyens financiers. Elle est aussi culturelle et parle de liberté par rapport aux diktats du moment. J’aime la mode et la création, l’expression de soi qu’est un vêtement.

Le vêtement modèle n’est pas qu’un produit de consommation, il est bien davantage.

 

Les vêtements présentés se trouvaient-ils dans les réserves du Mucem ou ont-ils été importés ?

Les vêtements conservés au MUCEM sont bien représentés. Les réserves recèlent en effet une collection exceptionnelle de vêtement de travail notamment, particulièrement émouvante car ces pièces d’un musée de société sont des secondes peaux qui ont été portées toute une vie durant. Des pièces nous ont aussi été prêtées par le Musée National du Sport, par le Palais Galliera (musée de la mode de Paris), le musée des Arts Décoratifs, le musée Yves St Laurent, les musées de Marseille, et également des collectionneurs privés, comme Sugar, Houston Kilt Makers, Lafont, Le Coq Sportif, ou detoujours, qui nous ont confié de précieuses archives. ♦

*la semaine prochaine, second volet de cette mini-série consacrée au vêtement avec le sociologue Alain Quemin.

 

  • Expo Vêtements modèles – Jusqu’au 6 décembre 2020. Mucem, esplanade du J4. Marseille 2e. Tél. : 04 84 35 13 13. Tarif : 11 euros (le billet donne accès à toutes les expos et au Fort Saint-Jean).

Catalogue d’exposition (30 euros) – Introduit par un édito de Sophie Fontanel, il s’articule autour de ces cinq pièces phares et déploie un riche ensemble iconographique. Peintures, estampes, photographies, films et archives tissent ainsi le récit de nos modèles. Sous le regard de personnalités emblématiques – Agnès b., Rudy Ricciotti, Dani, Dj Rebel et Vivienne Westwood –, on leur découvrira de nouvelles histoires, personnelles et créatives. En rappelant comment les savoir-faire traditionnels sont encore mobilisés dans leur fabrication aujourd’hui, il s’agira aussi de questionner les modes de consommation du vêtement, entre fonctionnalité et tendance, étendard culturel et haute-couture.

 

  • detoujours.com – Cette boutique en ligne a été créée en 2014 par des passionnés de l’histoire de la mode qui sélectionnent des pièces originales de vêtements issus de métiers, de sports ou de traditions régionales, éternelles sources d’inspiration pour les créateurs. Hors du calendrier du prêt-à-porter, la démarche relève de la construction d’un conservatoire vivant de l’histoire du vêtement. Les accessoires et modèles de ce vestiaire idéal sont fabriqués par des artisans qui poursuivent les traditions de régions et de peuples, perpétuent les savoir-faire de l’habillement nés d’une activité ou d’un sport.