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Ce que nous enseignent les vêtements-icônes #2

Par Lorraine Duval

Journaliste

Photo Pixabay

Le débardeur, le jogging, le bleu de travail, le kilt et l’espadrille : l’exposition « Vêtements modèles » proposée par le Mucem suit le parcours de cinq pièces qui ont traversé le temps et les modes. Des basiques inusables.

À cette occasion, nous avons réalisé une mini-série de deux entretiens. Voici le second, réalisé avec Alain Quemin, professeur de sociologie de l’art et de la mode à l’université Paris VIII, coauteur de l’étude « Pour une sociologie de la mode et du vêtement »*.

 

Pourquoi la sociologie s’intéresse-t-elle à la mode ?

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Alain Quemin

La mode et l’habillement constituent pleinement un objet d’analyse pour les sciences sociales. Contrairement à l’idée très ancrée selon laquelle la fonctionnalité du vêtement est première, il s’agirait surtout de protéger le corps du climat, la fonction sociale a pris le dessus depuis longtemps. Il n’est qu’à évoquer les décolletés plongeants des dames à la cour des rois : ils leur provoquaient des angines de poitrine tant elles se souciaient peu du froid ! Idem pour la mini-jupe aujourd’hui. De même, porter des talons hauts exacerbe avant tout les scolioses… Mais on se soumet quand même aux injonctions de la mode. Le vêtement véhicule en effet une fonction sociale signifiante, c’est pourquoi on la suit.

 

Est-ce un phénomène intangible, que l’on retrouve à toutes les époques ?

Oui, même si beaucoup pensent s’habiller en toute liberté. La mode reste encadrée et il est difficile d’échapper à certaines normes, qui varient notamment selon le sexe et l’âge. Il existe aussi des standards du bon goût, une dimension morale, des codes adaptés à la position sociale. De façon générale, mais c’est très visible dans la bonne société, les tenues excessives sont répréhensibles. De même, une trop grande simplicité ou une tenue trop populaire seront déplacées à l’occasion, tout dépend de la position occupée.

 

Comment la mode s’est-elle glissée dans le vestiaire des habits de travail ?

La mode et les codes sont présents de manière diffuse sur les lieux de travail. Les uniformes en témoignent. Dans les compagnies aériennes, comme sur Air France, ce n’est qu’en 2005 ( ! ) que les hôtesses de l’air ont été autorisées à porter le pantalon car, jusque-là, une femme élégante se devait d’être en robe ou en jupe.

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Jacques Henri Lartigue. Renée Perle. 1930, Juan-les-Pins. © Ministère de la Culture (France), MAP-AAJHL

Dans les entreprises, la mode s’invite toujours également : la femme cadre des années 80 portait un tailleur structuré avec épaulettes et hanches soulignées. Chez les hommes, le pantalon avait la taille haute et des jambes beaucoup moins étroites. La cravate a tendance à perdre du terrain. Présente ou abandonnée, c’est un bon exemple d’accessoire soumis aux modes : unie, avec des imprimés géométriques, fleurie, ou, à l’inverse, souvent mince, étroite et sombre comme aujourd’hui. Elle a connu une époque flamboyante avec les imprimés audacieux d’Hermès, mais l’œil comme le goût se lassent et elle est aujourd’hui plus discrète ou même superflue.

Les standards de naguère sont dépassés aujourd’hui. Mais, dans l’entreprise, de petites révolutions ont aussi lieu, dans le sillage des pays anglo-saxons notamment. Ainsi du Friday wear, jour où, dans certaines sociétés, des tenues plus casual, décontractées, sont tolérées.

 

Pourquoi la mode s’approprie-t-elle les basiques d’essence populaire ?

La mode n’est pas fonctionnelle, elle cherche à signifier et, pour se renouveler, à surprendre. Elle a donc besoin de s’émanciper des conventions qui se sont imposées un temps, c’est un principe général, pour en imposer de nouvelles ou même tenter des transgressions sans lendemain comme l’asymétrie. Mais comme l’imagination humaine est limitée, elle intègre à son répertoire des vêtements qui existent en les réinterprétant ou en les déclinant d’une nouvelle manière. Ensuite, un cycle se met en place : un vêtement est d’abord d’avant-garde, puis désirable, porté par la majorité, passé de mode, puis il devient un vrai repoussoir. Certaines pièces autrefois incontournables ont complètement disparu comme les coiffes hautes, le chapeau, le corset chez les femmes.

Même le gros manteau est en train de disparaître, car il ne répond plus à un besoin : les gens passent moins de temps dehors en hiver, ils se déplacent avec les transports en commun ou en voiture. Qui sont désormais chauffés, tout comme les lieux de travail.

 

Si vous aviez pu ajouter une pièce à cette exposition, laquelle aurait-ce été ?

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Bleu de travail. LAFONT. 2019. Coton moleskine, CEPOVETT Group, Gleizé, Villefranche-sur-Saône © LAFONT. Photo © Mucem – Marianne Kuhn

La marinière peut-être, qui reste intemporelle. Et le jean, l’un des vêtements les plus intéressants. On pourrait penser qu’il transcende les classes sociales, mais non, les marques, les coupes, les textures, la manière de le porter font la différence. Il subit les transformations cycliques du goût collectif. Et remplit pleinement sa fonction de signifiant social, car tous les jeans ne se valent pas, ils ne sont nullement interchangeables même si on parle souvent « du »  jean en général comme s’il était unique.

Le bleu de travail, lui, est vraiment intemporel, car il reste avant tout fonctionnel. En dépit de légères tentatives de la mode pour l’apprivoiser, il demeure essentiellement un vêtement de travail associé aux classes populaires.

 

Votre vêtement préféré ?
Le jean, justement ! Il est devenu assez passe-partout, adaptable, désormais toléré dans de nombreux milieux. Mais il est moins neutre qu’en apparence en pouvant se décliner sous de multiples formes… Je trouve ce vêtement formidable. ♦

*Clara Lévy, Alain Quemin, « Pour une sociologie de la mode et du vêtement », Sociologie et Sociétés, n°43, Printemps 2011

 

  • Expo Vêtements modèles – Jusqu’au 6 décembre 2020. Mucem, esplanade du J4. Marseille 2e. Tél. : 04 84 35 13 13. Tarif : 11 euros (le billet donne accès à toutes les expos et au Fort Saint-Jean).
  • Catalogue d’exposition (30 euros) – Introduit par un édito de Sophie Fontanel, il s’articule autour de cinq pièces phares et déploie un riche ensemble iconographique. Peintures, estampes, photographies, films et archives tissent ainsi le récit de nos modèles. Sous le regard de personnalités emblématiques – Agnès b., Rudy Ricciotti, Dani, Dj Rebel et Vivienne Westwood –, on leur découvrira de nouvelles histoires, personnelles et créatives. En rappelant comment les savoir-faire traditionnels sont encore mobilisés dans leur fabrication aujourd’hui, il s’agira aussi de questionner les modes de consommation du vêtement, entre fonctionnalité et tendance, étendard culturel et haute-couture.

 

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