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Les récifs artificiels protègent-ils la biodiversité ?

Par Olivier Martocq

Journaliste

Photo Seaboost

Depuis une dizaine d’années, les nurseries à poissons se multiplient le long des côtes françaises. Des implantations au petit bonheur la chance, selon la bonne volonté des gestionnaires des ports, des politiques ou des associations. Mais sans vision stratégique. Et pour cause, jusqu’à présent rien n’a prouvé leur efficacité ! L’Ifremer relève le challenge en lançant une étude scientifique dans la rade de Toulon.

 

Les premières initiatives remontent aux années 60. Une décennie marquée par les débuts de l’aventure Cousteau. Les Français se passionnent pour le monde du silence. Perçoivent qu’il est désormais en danger à leur porte. Des erreurs seront faites comme dans les années 80 avec les récifs artificiels en pneus immergés. On a aussi failli couler le porte-avion Foch au large de Marseille pour en faire une épave-récif, mais l’amiante et les composés toxiques des cales du fleuron de la flotte militaire française auront finalement raison d’un projet qui aurait pu se révéler dramatique pour l’écosystème de la rade de Marseille.

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Photo Seaboost

Aujourd’hui, les expérimentations se multiplient. Les collectivités situées en bord de mer veulent toutes leurs récifs artificiels. C’est spectaculaire et finalement assez peu coûteux, de l’ordre de 200 euros le m2. Si on constate partout le retour d’une forme de biodiversité, se pose quand même la question de leur impact sur les différents écosystèmes. Un rapport de l’État dès 2012 déplorait le manque de retour d’expérience suffisant pour « tirer des enseignements définitifs de ce type d’investissements ». Dans quatre ans, la France sera en mesure de répondre grâce à la vaste étude lancée en juin par l’Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer (Ifremer).

 

La rade de Toulon, lieu d’expérimentation idéal

C’est Marc Bouchoucha, ingénieur écologue qui est en charge de ce laboratoire pour « la compréhension et l’évaluation de solutions pour la restauration écologique en milieu portuaire ». Son premier travail a été de modéliser la rade de Toulon, notamment de cartographier dans cette vaste zone 100% artificialisée par la construction du port militaire, des chantiers navals et des ports de plaisance la présence des polluants dans les sédiments. Même si la situation a cessé de se dégrader grâce à l’évolution des techniques et des comportements, plomb, mercure, cuivre et autres polluants lourds resteront encore présents pour des décennies. « C’est justement parce que la zone est polluée que l’expérience a du sens. Si on arrive ici à recréer de la biodiversité avec le retour de la faune et la flore endémique, on prouvera que c’est possible partout ».

Ces nurseries permettront-elles de renouveler les stocks de poissons ? Combien seront nécessaires pour parvenir à un écosystème viable ? Pour le mesurer, les chercheurs de l’Ifremer ont également modélisé une version numérique de la rade. Ils vont pouvoir suivre en continu l’évolution de la taille des poissons, grâce notamment à des stations vidéo couplées à des outils informatiques faisant appel à de l’intelligence artificielle. La reconnaissance d’image peut par exemple permettre de distinguer les différentes espèces de retour dans les ports et le nombre des individus de chacune d’entre elles de façon précise. Car si les poissons juvéniles sont naturellement ramenés vers les côtes par les courants, que deviennent-ils une fois adultes, quand ils quittent les nurseries artificielles ?

 

La nurserie immergée en juin est déjà un lieu de vie
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Photo Seaboost

Étalé sur le quai l’herbier artificiel ne paie pas de mine. La longue sangle noire, sur laquelle sont accrochés ce qui ressemble à des bouts de ficelle, est censée imiter la posidonie, une plante aquatique endémique de la mer Méditerranée. Il s’agit en fait de lanières de polypropylène. Elles seront fixées sur des blocs de béton réalisés en impression 3D, qui feront eux office de rochers. Le tout sera solidement arrimé sous le quai avec des poutrelles en acier.

« Aujourd’hui, on est solide pour dire que quand on équipe un ouvrage, on favorise le retour de la vie », affirme Julien Dalle, directeur de projets chez Seaboost. La start-up montpelliéraine est l’opérateur technique de cette étude. Elle a été sélectionnée pour la qualité des récifs artificiels qu’elle fournit dans toutes les mers du globe. Pour Seaboost, « l’objectif maintenant est de cerner les répercussions de telles installations et de les calibrer ». Si, pour l’œil humain, le dispositif à l’air libre semble peu convaincant, sous l’eau, force est de constater que la nurserie à poissons remplit son office. Même si, comme le signale Marc Bouchoucha, ingénieur écologue à l’Ifremer en charge de ce programme, « les posidonies reposant sur le fond de la mer, l’herbier naturel est horizontal. Là, il est en pleine eau, et vertical ». Une différence qui ne semble avoir aucun impact sur l’efficacité de ces rochers artificiels, créés pour abriter les poissons juvéniles. Depuis qu’ils ont été posés en juin, les chercheurs ont observé leur colonisation par 944 poissons issus de 28 espèces dont six patrimoniales -qui ont un intérêt pour la pêche-, comme le sar, le labre, le loup, la daurade. Ces premières données sont très encourageantes pour les scientifiques qui vont tenter de quantifier l’impact de ce type d’installations.

 

Concilier l’activité humaine

Partenaires de cette étude, la métropole de Toulon et la CCI du Var, qui gèrent de nombreux ports, espèrent qu’elle démontrera que l’activité humaine peut se concilier avec le retour de la biodiversité. Pour Gilles Vincent, vice-président de la métropole en charge de l’environnement, beaucoup a déjà été fait, notamment autour de l’éducation des plaisanciers « qui ne lavent plus leurs bateaux avec de la lessive, ne jettent plus l’eau de la vaisselle ou les déchets encombrants comme les batteries sous leur bateau à quai ». Et l’élu, également maire de Saint-Mandrier, de poursuivre : « Il y a aussi les aires de carénage propres, les bacs de récupération pour eaux usées, batteries, huiles moteurs, etc… La priorité est maintenant au retour de la flore et de la faune ». Gilles Vincent se veut optimiste : « Au cap Sicié, on a mis des récifs artificiels face à la station d’épuration. Quelques mois plus tard, des langoustes les avaient colonisés. »

L’étude lancée à Toulon va durer quatre ans. Elle est inédite par la taille des récifs expérimentaux arrimés sous les quais – la nurserie s’étendra sur 150 m2 – et les moyens déployés pour suivre l’évolution et le devenir de sa population. Rendez-vous en 2022 pour le premier rapport d’étape ! ♦

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