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Du plastique avec les algues de l’étang de Berre

Par Agathe Perrier

Journaliste

L’entreprise Eranova planche sur un plastique plus vertueux dont la matière première n’est autre que les ulves, ces algues vertes qui polluent l’étang de Berre. Le procédé a déjà fait ses preuves et devrait entrer en phase industrielle d’ici 2022, à Port-Saint-Louis-du-Rhône.

 

Si les marées d’algues vertes sont légion en Bretagne chaque année, elles sévissent également sur le littoral sud-est de la France. Sans qu’on puisse parler d’invasion. « Ce serait exagéré car il n’y a pas d’échouage tous les ans. On n’en a compté aucune cette année par exemple, seulement des nappes en décomposition du côté d’Istres. C’est vraiment aléatoire comparé aux côtes bretonnes par exemple », explique Raphaël Grisel, directeur du Gipreb, le syndicat mixte de surveillance de l’étang de Berre qui allie scientifiques et pouvoirs publics.

Il n’empêche que, lorsqu’elles sont là, les ulves doivent être ramassées au plus vite pour éviter leurs effets indésirables (bonus). Une tâche assurée principalement par les collectivités. « La solution la plus simple pour les traiter ensuite est l’épandage sur des terres agricoles. Elles partent sinon en déchets verts quand il n’y en a pas beaucoup. Une société locale en récupère aussi pour faire du compost. Mais il n’existe pas de vraie filière de valorisation », reconnaît l’expert. C’est là que l’entreprise Eranova se positionne. Depuis 2014, deux Philippe, Michon et Lavoisier, mûrissent l’idée de créer à partir de ces fameuses algues une nouvelle génération de plastique « biosourcé » (un matériau composé de polymères d’origine totalement ou partiellement renouvelable).

 

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Exemple de gobelet en plastique biosourcé créé à partir de la résine d’Eranova © DR
Sacs poubelle, gobelets, plateaux repas…

Concrètement, Eranova récupère les ulves collectées par les mairies et les placent dans des bassins alimentés en eau de mer.« Les algues ont l’avantage de ne pas avoir de saisonnalité et une capacité à se reproduire très rapide. Leur taux de croissance en bassin est 20 fois supérieur à celui des cultures terrestres comme le blé ou le maïs. Leur rendement en amidon à l’hectare est également quatre fois plus élevé », détaille Philippe Michon sous sa casquette de directeur. C’est cet amidon qui est justement recherché. Pour l’obtenir, les algues sont privées de nutriment. Cela modifie leur métabolisme et fait qu’elles génèrent la précieuse molécule. Le procédé, breveté, permet de valoriser 99% de la biomasse.

L’entreprise a déjà mis au point quatre familles de résines à partir des ulves. De la matière première pouvant être transformée en sacs poubelle, gobelets, plateaux repas ou encore emballages, y compris alimentaires. Toutes sont biosourcées et recyclables. L’une est même compostable en milieu domestique et une autre biodégradable en milieu naturel.

 

Un mix entre pollution et production

L’objectif d’Eravona est de produire 15 à 20 000 tonnes de plastique biosourcé par an. Il lui faut pour cela 40 000 tonnes d’algues vertes. Impossible de ne compter que sur les populations de l’étang de Berre, à même d’approvisionner les bassins à hauteur de 4 à 8 000 tonnes. Le reste sera donc de l’algue « d’élevage », cultivée par l’entreprise à partir de celles récoltées sur les plages. Sans abandonner la partie dépollution : « C’est dans notre ADN et notre modèle économique. On veut que notre produit ait un avantage environnemental dans son cycle de vie. Avec le ramassage sur les plages, il est hyper positif », assure Philippe Michon.

Ce mix permet aussi à Eranova de fonctionner dans le cas où, à l’image de cette année, les échouages d’algues vertes s’avèrent rares dans l’étang de Berre. Il faut savoir que les ulves sont des espèces nitrophiles. « Très demandeuses d’azote, elles ne peuvent se développer en masse que si le site est enrichi par un apport d’azote. Or la principale source d’azote de l’étang de Berre (plus de 50 %) vient des apports d’eau de la centrale EDF de Saint-Chamas », dénonce régulièrement le Gipreb.

Ces rejets couplés à une forte sécheresse, par exemple, peuvent entraîner la mort des espèces présentes dans la lagune. Comme à l’été 2018, où le site a connu une crise anoxique (manque d’oxygène) que le syndicat mixte qualifie de « crise écologique ». Il demande d’ailleurs depuis plusieurs années la réduction de moitié des rejets de la centrale. Et a porté plainte contre l’État en juin 2019 pour son « inaction » face à la situation de l’étang de Berre (bonus).

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L’ulve est également appelée « laitue de mer » © DR
Un industriel qui ne fait pas l’unanimité

La volonté du syndicat mixte est d’arriver à ce qu’il n’y ait plus de gros échouages d’ulves dans l’étang de Berre. « C’est pourquoi on alerte les porteurs de projets sur le risque qui existe à miser sur les algues », pointe Raphaël Grisel. Le mix imaginé par Eranova permet ainsi de l’éviter. Le Gipreb regarde en tout cas d’un « bon œil » le projet de l’entreprise, qui selon lui élimine une pollution tout en soulageant les villes d’une partie de cette mission.

De son côté, l’association L’Étang Nouveau – fondée en 1988 pour reconquérir l’étang de Berre du point de vue environnemental – se méfie de l’installation d’une usine près de l’étendue d’eau. « J’ai en grande suspicion les initiatives industrielles, parce qu’à un moment donné, la maîtrise échappe totalement aux collectivités publiques », redoute René Benedetto, son président.

Lui serait davantage favorable à composter les algues ou les larguer en mer pour qu’elles servent de nourriture aux espèces marines. « Les essais en compostage ne sont pas performants notamment parce que les algues sont composées à 90% d’eau. Personne n’a trouvé de solution de valorisation avant nous », tranche Philippe Michon. Il est convaincu des effets positifs de son procédé. « Outre la dépollution, on participera à capter le dioxyde de carbone grâce aux bassins d’algues. Notre usine s’installera sur des terres non agricoles de sorte à revaloriser un tissu industriel. Une quinzaine d’emplois directs seront créés dans un premier temps pour arriver à terme à une soixantaine », étaye-t-il.

 

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Le site de Palavas © DR
Mise en service en 2021

La production d’algues et de résine a déjà débuté sous forme de test depuis deux ans. À Palavas-les-Flots (Hérault) sur un site de l’Ifremer (Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer). « Cela nous a permis de valider de façon préindustrielle les performances de notre process, en attendant la construction de notre usine à Port-Saint-Louis-du-Rhône », précise Philippe Michon. Le directeur espère voir le chantier démarrer avant la fin de l’année. Six à huit mois de travaux seront nécessaires pour faire sortir de terre un démonstrateur adapté à une surface de 1,3 hectare. La deuxième phase, de cinquante hectares, devrait être lancée dès la fin de la première pour une fin estimée mi-2022. Eranova vient tout juste de boucler une levée de fonds de six millions d’euros pour assurer leur financement (bonus).

Philippe Michon nourrit par la suite l’ambition d’exporter son concept via un système de licence. « Il est transposable dans n’importe quel pays avec des côtes et du soleil, qui n’a pas de terres agricoles mais une problématique environnementale liée aux algues ». Et de citer le continent africain où s’ajoute de surcroît un chômage élevé. ♦

À quoi peut ressembler une start-up sociale ? 5

*RushOnGame, parrain de la rubrique « Économie », vous offre la lecture de l’article dans son intégralité *

 

Bonus [pour les abonnés] – Levée de fonds – Les ulves – l’Étang de Berre – Ailleurs-

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