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Un restaurant emploie des jeunes porteurs de la trisomie 21

Par Marie Le Marois

Journaliste

Ils aimeraient bosser comme tout le monde mais l’emploi leur est difficile d’accès. Faute d’un avenir professionnel, de nombreux adultes déficients intellectuels se retrouvent sur le carreau. Pour sa fille porteuse de la trisomie 21, une mère a créé à La Ciotat un job sur-mesure : un restaurant ordinaire pour des salariés extraordinaires.

 

Le parcours de Chiara est malheureusement banal. Après un bon primaire en CLIS, elle se voit refuser la classe ULIS  – qui correspond au collège. « Le référent MDPH à l’époque m’a dit que l’Institut médico-éducatif (IME) était plus adapté à ma fille car il y a peu de places en ULIS et elles sont réservées aux meilleurs », déplore Myriam Fiacre, sa maman. En quelques mois, à l’IME – qui tient plus du centre occupationnel qu’éducatif -, l’adolescente régresse, perd les codes sociaux comme regarder dans les yeux, dire bonjour… et ses acquis en lecture et en écriture.

Huit ans plus tard, à l’orée de la vie active, même discours, nouveau coup de massue.  « On m’a dit qu’il fallait que j’envisage le Foyer de Vie pour Chiara car pas de places en ESAT (Établissement et Service d’Aide par le Travail), ou peu et dédiées aux handicaps les plus légers« . L’avenir de Chiara n’est même pas entrouvert qu’il se referme aussitôt.

 

Les entreprises préfèrent payer une amende plutôt qu’être inclusives
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Myriam avec Amandine

Combien de jeunes connaissent la même situation ? Combien se retrouvent inactifs dès 20 ans ? Le droit de travailler est pourtant inscrit dans notre Constitution. Et ce droit s’applique à tout le monde. Hélas, nombre d’employeurs préfèrent payer une amende auprès de l’AGEFIPH ou le FIPHFP, plutôt que d’embaucher une personne en situation de handicap (voir bonus). Par peur, méconnaissance, manque de temps ou de courage. « Ils pensent que ce n’est pas possible ou que le temps d’apprentissage va être trop long », observe Eva Gigan, cheffe de service à l’ESAT Hors Murs Le Robec, en Seine-Maritime.

Cette structure qui accompagne depuis 10 ans des adultes déficients intellectuels en milieu professionnel ordinaire (voir bonus) nous montre que, oui, c’est possible, « pour peu qu’on mette les moyens et notamment les moyens humains ». L’essentiel de l’activité des chargés d’insertion de cet ESAT Hors Murs est de reprendre les gestes professionnels avec le travailleur. Mais surtout de communiquer avec le manager, pour « détricoter les à priori et les incompréhensions, expliquer le handicap et ses incidences ».

Si les entreprises n’embauchent pas, c’est aussi par manque de formations professionnelles pour ce public, note l’association Trisomie 21 France qui dédie cette année la Journée Nationale de la Trisomie, le 15 novembre, à ‘’l’accès à l’emploi et la formation professionnelle ’’. Sans formation, les adultes déficients intellectuels sont difficilement employables.

 

Monter sa propre activité inclusive

L’absence de formation, c’est justement le problème de Chiara. Elle n’en a aucune. Son seul horizon est le Foyer de Vie, centre occupationnel pour adultes. Mais la jeune fille refuse : elle souhaite travailler. Sa maman décide alors de quitter son poste de gérante dans une chaudronnerie pour monter sa propre entreprise inclusive.

La quadra pense au départ à une activité qui contient du lien social, type commerce de vêtements ou déco, « mais le contact avec la clientèle est trop rapide, je voulais qu’il y ait un vrai échange, pour que les gens se confrontent avec la différence et dépassent leur peur ». Elle pense alors à la restauration et s’aperçoit via Internet que le concept existe déjà, notamment Le Reflet et le Café Joyeux (voir Bonus). Avec sa fille, elle fait le tour de ces établissements et se lance.

 

Quatre jeunes en CDI, deux en stage

Un restaurant emploie des jeunes porteurs de la trisomie 21 4Aucune banque ne veut la suivre dans son projet car elle n’est pas issue de la restauration, « mon expérience de gestion d’entreprise ne suffisait pas« , lâche Myriam qui n’est pas du genre à se laisser abattre. Elle investit son argent personnel, remplit des dossiers pour obtenir des aides (voir bonus) et ouvre le 9 mars L’oiseau rieur avec une équipe composée de six jeunes porteurs de la Trisomie 21. Trois par service : deux en salle, un en cuisine.

Parmi les salariés embauchés en CDI, il y a Suzanne, 20 ans, qui vient de terminer une formation dans la restauration en classe ULIS « son premier stage à L’oiseau rieur s’est transformé en job » ; Célia qui a sensiblement le même parcours mais qui, entre 20 et 24 ans, a été bénévole en maison de retraite, faute de trouver un emploi.

L’équipe compte aussi Sami qui s’est retrouvé plus d’un an inactif après la fin de son CDD en CAE (Contrat d’accompagnement dans l’emploi) dans une maison de retraite. Enfin, Amandine, 34 ans, également inactive après avoir enchaîné des stages bénévoles dans la restauration. Côté stagiaires, il y a Mathieu, actuellement en fin d’IME à Marseille, et bien sûr Chiara.

 

La différence est dans les coulisses

À voir s’activer ces salariés singuliers, on perçoit à peine leur différence. Alors oui, Amandine se trompe de table et tapote l’épaule d’un monsieur en costume-cravate pour lui donner sa bière. Chiara reste cachée dans un coin et intervient seulement pour débarrasser et dresser les tables. Mais ces petites erreurs touchent plus qu’elles n’agacent.

« La différence se situe dans les coulisses », confie Myriam. « Il faut toujours s’assurer que la consigne ait bien été comprise et s’adapter aux différentes compétences des salariés – certains savent lire, d’autres pas », souligne Audrey, la responsable de salle recrutée pour sa double expérience d’éducatrice spécialisée et d’employée dans la restauration.

Pour remédier à ces petites défaillances, la jeune femme a adapté son tempo et son discours. Mais aussi créé deux fiches illustrées pour expliquer chaque étape de la matinée – se mettre en tenue, passer l’aspirateur… Et détailler le dressage de la table.

Il reste encore beaucoup de choses à apprendre, notamment pour répondre aux demandes directes des clients, comme du pain ou de l’eau. « Les jeunes sont souvent monotâches et font donc leur mission jusqu’au bout. Mais ils ne peuvent pas faire autre chose en même temps, comme aller au devant des clients. Ça les paralyse. On y travaille ».

 

Des effets positifs sur les équipes…
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Laver et dresser les tables sont les tâches favorites de Chiara

En cuisine, le chef Sébastien Godec, recruté pour son côté « calme et pédagogue », ne quitte pas du regard Sami, son commis. « Il faut toujours vérifier ce qu’il fait et sans cesse répéter. J’ai beau lui dire de prendre la grosse casserole pour les œufs, il préfère la petite », sourit le chef. Avant d’ajouter : « Humainement, je m’éclate et il y a une bonne ambiance en cuisine ».

Intégrer des adultes déficients intellectuels rejaillit sur l’entreprise. Ils sont « un levier pour les équipes, confirme Eva Gigan, de l’ESAT Hors Murs Le Robec. Ils créent une émulation ». Car ces femmes et ces hommes singuliers obligent les autres à faire preuve de douceur et de bienveillance. Et surtout à remettre l’humain au cœur de la relation.

Les entreprises qui embauchent ces jeunes en sont convaincues. « Toutes celles avec lesquelles on travaille nous reprennent des travailleurs », se réjouit Eva Gigan. Elle pense notamment à une entreprise de restauration rapide qui, après avoir embauché un jeune en CDI l’année dernière, a fait appel à l’ESAT hors les murs pour quatre nouveaux profils. 

 

…sur les clients et sur le salarié lui-même

Même si Myriam peine encore à trouver un équilibre financier – en raison notamment des deux mois de confinement et des aides de l’État qui tardent à venir -, elle se réjouit de voir s’attabler cette clientèle peu coutumière du handicap et qui pose un autre regard sur lui. Elle se félicite aussi de voir ses salariés venir tous les jours avec le sourire.

Grâce à son emploi en CDI, Amandine, qui « aime bien faire le service, la table, la serpillère et le chiffon » et trouve que son job « c’est bien, ce n’est pas difficile », est en bonne voie d’autonomie. Cette originaire du Pont-du-Gard prend le bus et va bientôt pouvoir vivre seule dans un studio à La Ciotat. « C’est en tout cas l’objectif », précise Audrey.

Quant à Chiara, certes elle reste mal à l’aise dans le contact avec la clientèle et refuse encore de servir, mais sa maman a constaté une nette évolution. Chiara prend son envol. « Elle est dans cet élan de vouloir grandir et faire les choses seule. Déjà, elle est beaucoup plus ouverte. Quand je sors voir des amis, elle souhaite venir avec moi alors qu’avant elle ne voulait jamais. Elle demande à faire des trajets seule à La Ciotat. Et elle acquiert la notion de l’argent grâce aux pourboires qu’elle reçoit. C’est un détail mais, avant, elle n’en voyait pas l’intérêt ». À 20 ans à peine, la jeune fille a tout l’avenir devant elle. ♦

 

*Tempo One, parrain de la rubrique « Solidarité », partage avec vous la lecture de cet article dans son intégralité *

 

Bonus [pour les abonnés] La trisomie 21, c’est quoi ? – Emploi des personnes en situation de handicap : ce que dit la loi – L’ESAT Hors Murs Le Robec – le Café Joyeux et témoignage de Marie – Les aides pour l’embauche de travailleurs handicapés – Les Français favorables à l’inclusion scolaire – Le fabuleux parcours de Collette Divitto.

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