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Jouques, village zéro chômage

 
Muriel dans l'atelier recyclerie. Photo MGP

Situé entre le pays d’Aix et le Lubéron, ce village rural fait partie des dix premiers « Territoires zéro chômeur de longue durée », une expérimentation nationale qui pourrait concerner 50 nouveaux territoires. En plus de redonner confiance aux bénéficiaires, le projet revitalise le village grâce à de nouveaux services.

Il est un peu plus de treize heures à Jouques. Le parc municipal du Couloubleau est calme. Perchés au sommet d’une cabane en bois, quelques enfants s’attardent malgré les incessants appels à table du petit frère de l’un d’entre eux. Au milieu de ce gentil remue-ménage, deux hommes vêtus de pantalons de chantier s’affairent. Cet après-midi, ils doivent installer des toilettes sèches.

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Christian et Jean-Louis, au parc du Couloubeau. Photo MGP

Parmi eux, Christian, soixantenaire à la mine joviale, les mains usées par des décennies de chantiers. « Avant d’être ici, j’étais en intérim. Je faisais la merde que personne ne veut faire. À mon âge, c’est difficile. Il faut se lever tôt et physiquement, ça ne suit plus ». Alors lorsque l’association Elan Jouques lui propose un emploi stable, il est ravi. « J’avais 59 ans. Un CDI à cet âge, ça fait plaisir, sourit-il. Je m’occupe de l’atelier bois. C’est nous qui avons posé les tables de pique-nique qui se trouvent ici. Ce qui me rend le plus fier, ce sont les toilettes sèches. Au début, j’étais le seul à y croire. Et puis finalement, ça marche très bien. On en a vendu à Marseille, à Toulon. On fait de la location un peu partout ».

À ses côtés, Jean-Louis, cinquante ans. « J’ai passé cinq ans au chômage avant d’arriver ici. Séparation, divorce, liquidation. Vous devez souvent entendre la même histoire ».

 

Un travail qui s’adapte à l’humain, et non l’inverse

Comme eux, ils sont une petite cinquantaine à travailler au sein de l’association Elan Jouques, entreprise à but d’emploi constituée dans le cadre de l’expérimentation nationale Territoires zéro chômeur de longue durée (TZCLD). Une expérimentation conduite dès 2016 sur dix territoires, dont Jouques, commune rurale de presque 5 000 habitants au nord d’Aix-en-Provence. L’association embauche des personnes qu’elle rémunère au Smic pour réaliser des activités en phase avec leurs compétences et avec les besoins du territoire.

Pour être salarié, il faut avoir été inscrit au moins un an à Pôle Emploi. Les horaires sont choisis. Car ici, c’est le travail qui s’adapte à l’humain et non l’inverse.

Au départ du projet, 140 volontaires sont recensés à l’issue d’un travail de fourmi visant à n’oublier personne, y compris ceux qui auraient pu échapper aux radars faute de percevoir une quelconque aide sociale. Tous sont impliqués dans la définition des activités. Alice, qui a eu du mal à retrouver du boulot après une grossesse, est là depuis le début. « On est allé interroger les commerçants pour savoir ce dont ils avaient besoin. Mais il fallait respecter une condition : la non-concurrence aux entreprises existantes ».

Ce travail occupe les volontaires pendant plusieurs mois. C’est l’occasion de rompre l’isolement et de refaire son CV. Au cours de cette première étape, 70 personnes retrouvent du travail avant même d’avoir été embauchées par l’association. « Il s’agissait des profils les moins éloignés de l’emploi », juge Ludwig Rouault, directeur de l’association, le seul à ne pas avoir été salarié sous condition de chômage. Soixante-quatre personnes ont été embauchées depuis le début. Dix-huit sont parties, soit pour un CDI, soit pour une activité d’autoentrepreneur. Quelques-uns n’ont pas réussi à s’adapter. Aujourd’hui, 46 sont toujours en poste, pour la plupart au sein d’un local tout neuf, aménagé de leurs mains.

 

Des mères de famille, des seniors, des précaires

Lorsque l’on circule entre les différentes pièces du lieu, on trouve des profils variés. Beaucoup de femmes. « Elles représentent 60% de l’effectif, précise Karen Stiz, directrice adjointe de la structure. Ce sont en majorité des mamans que le temps choisi aide beaucoup ». On remarque également la présence de plusieurs cinquantenaires éloignés du marché du travail en raison de leur âge malgré un CV bien fourni. Après un master en communication et une carrière dans la formation, la pétillante Laurence a brutalement vu les portes se fermer. « On arrive à un âge où on n’a jamais su autant. Et pourtant, plus personne ne veut de nous ».

D’autres ont été lassés de la précarité, des contrats courts, des intérims qui les obligeaient à des heures de trajets quotidiens. D’autant qu’à Jouques, la mobilité est un enjeu majeur. « Les bassins d’emploi sont loin, pointe Ludwig Rouault. Il faut une heure pour aller à Aix-en-Provence en bus. Il y a Pertuis mais comme ce n’est pas le même département, c’est très mal desservi ».

Alors beaucoup viennent à pied. Et lorsqu’on est payé au Smic, l’économie de frais de transports se ressent. Le CDI leur permet par ailleurs de se projeter. Ils sont plusieurs à dire que leur embauche ici a « changé leur vie ». « Maintenant, je peux payer mes charges, m’occuper de ma fille et moi. J’ai retrouvé la joie de vivre », souffle Alimata. Elle fait partie des neuf salariés à avoir obtenu le financement de leur permis de conduire par l’association. Une compétence qui ouvre bien des portes, en plus de toutes celles développées dans cette structure où la polyvalence est de mise.

 

Booster la confiance en soi… et le territoire

« J’adore faire de la bétonnière le matin, laver des vitres et tailler des arbres l’après-midi », s’enthousiasme Morgane, 25 ans. Près d’elle, Muriel, qui s’attelle à restaurer une table basse, vient du monde de la couture. Elle a appris la restauration de meubles ici, « sur le tas », dit-elle. Elle a également, comme d’autres, bénéficié d’une formation de « valoriste » (bonus) qui lui a permis d’affiner sa technique. Elle apprécie de pouvoir travailler à son rythme, elle qui rencontre quelques soucis de santé. L’ambiance du lieu lui plaît. « On s’intègre vite ici », complète Alimata. De quoi restaurer une confiance en soi parfois bien amochée.

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Morgane, une créative qui adore la polyvalence de son travail. Crédit : MGP

Nombreux sont ceux qui se disent fiers du travail réalisé. Un travail qui a du sens puisqu’il rend service de manière visible et profite à l’ensemble du village. Les équipes d’Élan Jouques ont ainsi rénové un restaurant de la commune qui accueille des habitants des alentours. « C’est une jolie vitrine pour nous, observe Ludwig Rouault. Quant à la recyclerie, elle est reconnue sur tout le territoire. Quand les gens veulent se débarrasser de choses, ils nous les emmènent ».

Parmi ces autres activités qui profitent au territoire : Jouques Box, un projet porté par Laurence et Jean-Noël, informaticien et ex-entrepreneur. « Ici, beaucoup d’agriculteurs sont isolés et pas assez costauds pour avoir leur propre site internet. On a voulu les aider », expliquent-ils avec l’enthousiasme de jeunes entrepreneurs. Ils ont alors conçu un site où ils proposent des box comprenant les produits de dix agriculteurs partenaires, ainsi que de quatre artisans créateurs. « Ce qui est super, c’est que l’on se rend compte que ce sont des commandes qui n’auraient pas eu lieu sans nous », assure Laurence. De quoi bousculer les préjugés. « Au départ, ils nous voyaient comme un tas de chômeurs, se rappelle Jean-Noël. Puis finalement, quand ils ont vu leurs produits sur notre site, ils ont fini par changer d’avis ».

 

Bientôt du lavage de voitures et un traitement des biodéchets

Depuis peu, une laverie et un service de reproduction de clés ont vu le jour. « Prochainement, on devrait proposer du lavage de voitures et le traitement des biodéchets », annonce le directeur d’Élan Jouques. De quoi générer un peu plus de chiffre d’affaires et gagner en autonomie. Un enjeu majeur tant la question du financement est épineuse.

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Une partie de l’équipe devant les nouveaux locaux de l’association. Crédit MGP

« On perçoit 60% d’aides à l’emploi par l’État ». S’ajoutent à cela quelques subventions du Conseil de territoire du pays d’Aix et « beaucoup de mécénat ». Des soutiens privés (bonus) qui ont permis de financer le démarrage de l’activité, les formations, des permis de conduire, et de combler le reste à charge : les cotisations sociales, les taxes sur les salaires ainsi que tous les frais courants. « Lorsque la loi a été votée, ils n’ont pensé qu’au financement des salaires, pas au reste », regrette Karen Stiz. Et le projet de loi qui vient d’être adopté en première lecture à l’Assemblée nationale n’apporte rien de plus sur ce point.

Alors il faudra continuer à toquer à toutes les portes. « Notre présidente Évelyne Juignet a un gros réseau, cela nous aide beaucoup », reconnaît Ludwig Rouault. Les entreprises soutiennent le projet pour ce qu’il apporte au territoire. Car transformer des chômeurs en travailleurs, c’est alimenter une demande nouvelle. Elles aiment aussi l’idée d’offrir un tremplin à des personnes éloignées de l’emploi. Un rôle qui reste néanmoins à améliorer, peu de personnes ici se projetant sur un après. Morgane le reconnaît : « Quand on est une maman avec des enfants à l’école, c’est difficile de travailler loin avec des horaires imposés. Alors j’aimerais bien rester ici ».

« Le projet est top, mais il manque un suivi », juge Ludwig Rouault. « Il faut aider les gens à s’en sortir. On a parfois des femmes battues, des personnes alcooliques, des gens abîmés par la vie. On manque de soutien ». Il mise sur la reconstitution du comité local (bonus) pour combler cette carence. Il aimerait aussi bénéficier de davantage de soutien des pouvoirs publics sur le volet formation. D’autant qu’il anticipe une hausse de demandes suite à la crise post-covid : « Ce sera dur de répondre à tout le monde ».

Malgré tout, certains se projettent. Raphaël, du pôle agroforesterie, envoie des CV par-ci par-là. Ce jeune papa espère trouver quelque chose pas trop loin. Quant à Romain, musicien de 43 ans épuisé par le statut d’intermittent, il nourrit le projet de donner des cours de musique et de dessin. « Au début, je vais me mettre en autoentrepreneur et je verrai si ça mord un peu. Ici, ils sont conciliants. Je pourrai réduire mon temps de travail pour me diriger progressivement vers mes nouvelles activités ». Un filet de sécurité pour éviter la chute, dans un monde du travail souvent abrupt. ♦

À quoi peut ressembler une start-up sociale ? 5

*RushOnGame, parrain de la rubrique « Économie », vous offre la lecture de l’article dans son intégralité *

 

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