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En finir avec le tabou de l’inceste

Par Marie Le Marois

Journaliste

L’inceste est le dernier des tabous. Pourtant, il concerne tout le monde, quel que soit le milieu social. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : 4 millions de victimes en France, l’équivalent de trois enfants par classe. Cette violence intrafamiliale, nimbée de silence, doit être davantage prévenue, accompagnée et reconnue par la loi. Trois combats menés par l’AIVI, Association Internationale pour les Victimes d’Inceste. J’ai rencontré Randal Do, responsable de l’antenne marseillaise qui lutte pour sortir l’inceste de l’invisibilité.

Nous sommes nombreux et nombreuses à avoir vécu l’impensable. Mes amis – Séverine, Carolina, Julien et Cécile*. Des relations professionnelles – Isabelle et Sandrine. Et moi. Le nombre de ‘’survivants’’, terme employé par l’AIVI, s’allonge dès lors qu’on aborde le sujet sous le sceau de la confidence. Comme un chuchotement. C’est vertigineux et, en même temps, révoltant. Comment en 2020 l’inceste peut-il encore être tu ?

 

Honte et culpabilité
Randal dans le documentaire  »N’en parle pas c’est un secret » @Comicstripproductions

Les raisons de ce tabou sont diverses. Adules, les victimes se sentent encore honteuses. Coupables parfois. Muselées par loyauté familiale souvent. Leur entourage ne les croit pas ou, au mieux, ne comprend pas comment elles ont pu se laisser faire par leur agresseur, sans appeler au secours. « Tu le suivais parce que tu ressentais du plaisir ? », m’a demandé un proche.

Enfin, la société ne saisit pas l’impact de cette monstruosité. « Je suis en colère contre tous ceux qui disent ‘’C’est rien, ça passera. Oublie’’. Ben non, ça ne passe pas », confie Anne dans ‘’N’en parle pas c’est un secret’’, sublime documentaire de Fanny Fontan, réalisatrice marseillaise, concernée directement elle-même par le sujet (voir bonus).

Poison lent et insidieux
 »N’en parle pas c’est un secret » @Comicstripproductions

L’inceste est un poison, lent et insidieux, qui touche toutes les sphères de notre vie, physiques et psychiques – manque de confiance en soi, impossibilité de se voir comme un sujet à force d’avoir été un objet, incapacité à tisser une relation, blocage sexuel, difficulté à être parent. « C’est un gros boulet qui nous empêche d’avancer », résume Anne dans le documentaire. « J’ai été tuée toute petite. C’est ça l’inceste pour moi », ajoute Randal, la responsable de l’antenne AIVI Marseille, également filmée.

Les conséquences potentielles sur la santé sont édifiantes : dépression, crises d’angoisse, troubles obsessionnels compulsifs (à l’image des TOC de Romain qui, dans le documentaire, nettoie plusieurs fois son appartement tellement il se sent sale dans son corps et en désordre dans sa tête), troubles du sommeil, comportements à risques, addictions, tentatives de suicide. Quand ce n’est pas le suicide lui-même. C’est l’option choisie par Sabine à 23 ans, la sœur de Randal, et par Melle-Marie à l’origine de l’AIVI (voir bonus).

 

Viol, attouchement et agression sans contact

Contrairement aux idées reçues, l’inceste ne se limite pas au viol et n’est pas forcément violent. « C’est un acte intrafamilial de nature sexuelle, ce peut être des attouchements », précise Randal. Des attouchements insidieux et répétitifs dans le temps perpétrés avec le corps de l’agresseur. Mon ami Julien a subi les caresses répétées d’un oncle sur sa cuisse : c’est un inceste. Mon amie Carolina a été pelotée aux fesses par son grand-père pendant la sieste : cela relève également de l’inceste. L’enfant peut aussi être forcé à pratiquer des gestes.

L’inceste peut même se passer de contact. « Tout ce qui concerne exhibition sexuelle, comme faire l’amour devant son enfant ou le photographier nu dans des situations érotiques », explique l’AIVI sur son site. Ainsi, Cécile, une amie encore, qui a été obligée de visionner du porno par son père. Inceste là encore.

Enfin, ce peut être du ‘’nursing pathologique’’ : sous couvert de soins, l’agresseur assouvit des pulsions en pratiquant des toilettes intimes trop fréquentes, prise de température inutile…

https://youtu.be/D3zifcDFgSk

 

80 % des violences sexuelles sur les enfants se déroulent au sein de la famille

Les viols et attouchements sexuels sont considérés comme incestueux dès lors qu’ils sont commis sur une personne mineure par un ascendant (père, mère, grand-père, grand-mère), un conjoint, une conjointe, une sœur, un frère (même mineur), un oncle, une tante, un neveu, une nièce, des parents d’adoption, le représentant d’une famille d’accueil…

« Toute personne ayant autorité sur l’enfant et un lien de confiance », résume Randal. Avant d’ajouter : « L’inceste, c’est avant tout un crime de lien ». Ces violences commencent en moyenne à 9 ans. 98% des agresseurs sont des hommes, selon l’enquête 2015 d’Harris pour AIVI.

 

Informer les parents…
 »N’en parle pas c’est un secret » @Comicstripproductions

Expliquer les ressorts de l’inceste est essentiel pour sensibiliser la société mais aussi pour informer les parents. En effet, ils ne savent pas toujours comment gérer la situation, exigent des preuves. Certains pensent que, sermonner l’agresseur suffit et qu’il n’est pas nécessaire de l’éloigner.

D’autres minimisent les faits, du style « dans les familles, il y a toujours eu des mains baladeuses, il ne faut pas en faire un drame ». Comme s’il y avait une culture de l’inceste comme il y a une culture du viol. Une notion si bien abordée dans L’Ampleur du problème, un des podcasts de Charlotte Pudlowski intitulés  ‘’Ou peut-être une nuit’’. Sensibilisée par sa mère abusée, l’auteur s’y interroge sur le silence.

 

…former les professionnels de santé et de la justice

Randal, qui enseigne à la fac de médecine à Paris, dans le cadre du DU de victimologie, explique qu’il est urgent de former les professionnels de santé (assistantes sociales, médecins…) et judiciaires (police, avocat, juge…), ainsi que toutes les personnes en lien avec les enfants, pour qu’ils puissent mieux détecter et accompagner les victimes dans leur parcours de soin.

Car l’enfant ne parle pas. Et s’il se confie, il doit être considéré comme ‘’présumé victime’’, même sans preuves. Même s’il a commis des actes de délinquance qui sont souvent des appels à l’aide. Maîtriser toutes ces données permettrait à la victime de se confier plus facilement et d’être prise en charge rapidement et non des années plus tard, quand le traumatisme a déjà fait son nid.

 

L’enfant ne parle pas

En effet, 74% des révélations se font à l’initiative de la victime, seize ans après les faits en moyenne, selon le Sondage IPSOS pour l’AIVI 2010. 15% l’ont révélé entre 20 et 25 ans après les faits et 22% plus de 25 ans après les faits.

Le premier obstacle à la dénonciation est le lien de proximité avec l’agresseur et donc, l’impossibilité de discerner l’acte du délit, comme l’explique Séverine : « mon beau-père avait pris l’habitude de nous laver avec mon frère. Puis il a commencé à me tripoter chaque soir et ainsi de suite. Comme c’était mon seul référent, je pensais qu’il était normal qu’il me tripote sous la douche. Et banal comme un autre acte de la vie courante, comme dire merci  ». Léa Belek, auteure de   »C’est un secret entre nous », explique dans une interview dans Psychologies qu’elle a « longtemps pensé que c’était ainsi pour tous les enfants du monde entier ».

Se rajoute à cette absence de clairvoyance, la manipulation de l’agresseur, rappelle l’AIVI. Pour maintenir sous emprise sa proie et lui asséner le silence, il utilise plusieurs stratagèmes : menace, chantage, humiliation, culpabilisation, harcèlement psychologique. ‘’Si tu parles, je te tue’’, ‘’Je veux bien t’aider mais en retour tu viens dans ma chambre’’, ‘’C’est normal un papa qui fait des câlins’’.

L’autre obstacle est l’attitude des parents. Une étude AIVI de 2014 indique que, dans 70% des cas, les parents adoptent une attitude de déni consistant à nier la réalité et à rejeter l’enfant victime. 18% adopteront une attitude neutre refusant toute implication. Dans les deux cas, l’enfant sera renvoyé au silence pour de longues années et contraint de cohabiter avec son agresseur. Pour Séverine, avoir été abusée par son beau-père pendant son enfance et son adolescence est une souffrance. Mais ne pas avoir été défendue et crue par sa propre mère est une douleur abyssale qu’elle ne parvient pas à dépasser.

D’autres facteurs, comme la honte, la culpabilité, la peur (des représailles, de faire éclater la famille…) et parfois l’amour qui subsiste pour l’agresseur, entrent en jeu. Enfin, il y a l’amnésie traumatique. L’agression est tellement inhumaine que, pour survivre, la victime oublie une partie ou la totalité des faits. Ils surgissent plus tard dans la mémoire, au détour d’une odeur, d’une chanson, d’une phrase. C’est ce qui est arrivé à Randal, lors de sa troisième consultation chez la psy : « Elle m’a dit : ‘’vous parlez beaucoup de l’inceste de votre sœur et vous ?’’ Cette simple question a tout à coup fait tout remonter. J’avais 33 ans ».

 

Abolir la prescription
Pour en finir avec le tabou de l’inceste 6
L’histoire de cette avignonnaise est celle d’une résilience et d’un combat gagné : son père a été condamné à sept ans de prison ferme et sa mère à cinq ans.

Révéler son agression est donc un long processus, marqué par plusieurs étapes et parfois des retours en arrière. Or, pour les victimes qui veulent porter plainte, le temps est compté. Les faits sont prescrits 30 ans après la majorité, c’est-à-dire jusqu’à 48 ans. « Il faut abolir la prescription pour laisser à la victime le temps de porter plainte quand elle en la capacité », insiste Randal qui cite les pays à avoir sauté le pas : Suisse, Canada, Californie, les pays du Commonwealth.

Porter plainte, c’est faire condamner l’agresseur, pour éviter qu’il ne s’attaque à d’autres proies, mais aussi « agir pour toutes les personnes qui ont besoin de justice et de ce parcours judiciaire pour être reconnues comme victimes », souligne Randal. Anne explique ainsi dans le documentaire que son action en justice n’a pas abouti mais combien elle s’est sentie entendue et soutenue par les gendarmes, « ma parole avait enfin de la valeur ».

 

Une lueur d’espoir

https://youtu.be/OnOKsOx3Tac

L’AIVI se bat pour que les cousins et cousines soient aussi reconnus comme incestueux s’ils commettent des agressions sexuelles. « Ils sont les grands absents et, pourtant, souvent agresseurs ! La raison ? La loi autorise le mariage entre cousins germains », s’insurge Randal. L’association se bat également pour que l’inceste soit reconnu comme tel, et « non comme simples ‘’violences sexuelles sur mineur’’ ou ‘’violences intrafamiliales’’ », martèle Randal.

Elle lutte également pour que les tribunaux désignent toujours le viol incestueux comme un crime et non comme un délit. Et que l’âge du consentement sexuel soit fixé à 18 ans en cas d’inceste (en France, il n’existe aucun minimum d’âge pour le consentement). Résultat, on se retrouve avec « des juges qui martyrisent un enfant pour savoir s’il était consentant ou pas. Or un enfant n’est jamais consentant », martèle Randal.

Il est urgent que l’inceste soit considéré comme une cause de santé publique. Une lueur d’espoir se profile avec la création cet automne d’une  »commission sur les violences sexuelles faites aux enfants » par le secrétaire d’État chargé de l’enfance et des familles, Adrien Taquet. L’inceste pourrait, enfin, sortir de l’ombre. ♦

*Les prénoms ont été changés

* Le FRAC Provence parraine la rubrique société et vous offre la lecture de cet article *

 

Besoins : l’antenne AIVI Marseille, en plein développement, cherche des bénévoles.

Bonus [pour les abonnés] – Documentaire ‘’N’en parle pas c’est un secret’’ – Histoire de l’AIVI – Les projets en cours de l’AIVI.

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