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Quand la culture rencontre la photographie sous-marine

Par Rémi Baldy

Journaliste

Crédit photo Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur / Laurent Lecat.

Avec leurs nuances de cobalt et d’azur qui se mêlent au pied d’une roche calcaire, les calanques font le bonheur des photographes, amateurs ou professionnels, et des promeneurs. Mais sous cette surface qui sublime les cartes postales existe un autre paysage, souvent méconnu. Le parc national des Calanques s’est associé à la Fondation Camargo et l’Institut Pythéas pour confier à l’artiste Nicolas Floc’h la réalisation d’une série de photographies de ces lieux immergés.

Cette commande publique intitulée Invisible, la première du ministère de la Culture sur le monde sous-marin, a la particularité d’associer culture et science. Elle traduit une volonté de sensibiliser le plus grand nombre, via une exposition au Frac, mais aussi grâce à des images sur le patrimoine des calanques et sa richesse installées dans des lieux du massif ouverts au public, le long de la côte. Le travail des chercheurs apporte de la crédibilité et des données sur ce qui est observé ou mesuré. Alors que celui de l’artiste offre une vision sensible, qui peut toucher le cœur des observateurs.

Cette double approche permet au parc national des Calanques (PNC) de s’appuyer à la fois sur la force de l’opinion publique et sur des critères objectifs pour défendre les politiques menées pour protéger cet espace naturel qui s’étire depuis une zone périurbaine de Marseille jusqu’à La Ciotat.

 

Créer ensemble à partir de ce site d’exception

Au bout du port de Cassis, Julie Chénot profite pleinement du panorama exceptionnel du parc national des Calanques. De gauche à droite, le phare et des bateaux de plaisance fixés sur leurs anneaux, le cap Canaille dont la couleur ocre plonge dans la mer, et enfin, l’horizon bleu à perte de vue. « Sous l’étendue de notre regard se trouve aussi le parc, observe la présidente de la Fondation Camargo. Mais, moi la première, je n’en connais que la surface« .

La région attire artistes et chercheurs. C’est pour cette raison notamment que le réalisateur américain Jerome Hill crée la Fondation Camargo en 1967. Du travail commun de cette dernière avec le PNC et l’Institut Pythéas (un observatoire des sciences de l’Univers), une envie va grandir : créer quelque chose ensemble autour de ce site naturel. Pour chacun, l’intérêt peut être différent mais la volonté est là, de « rendre visible, ce qui ne l’est pas« , indique Julie Chénot. D’où le nom de l’exposition, Invisible, œuvre de Nicolas Floc’h, qui a déjà travaillé avec le Frac et la Fondation Camargo. Qui s’avère être, en plus de ses talents de photographe, un plongeur qualifié.

Vues de l’exposition Nicolas Floc’h, Paysages productifs, au Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur, Marseille. @ ADAGP, Paris 2020. Crédit photo Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur / Laurent Lecat.

Pour cette commande inédite, l’artiste Nicolas Floc’h s’est donc aventuré dans les profondeurs des calanques pour y capturer des photos des paysages sous-marins. Un expédition de 162 kilomètres parcourus à palmes pour délivrer plus de 30 000 images. À l’initiative du Parc des Calanques, environ 50 d’entre elles seront installées dans des lieux accueillant du public. « Nous voulons mettre les photos à proximité des lieux où elles ont été prises pour montrer au plus grand nombre le paysage sous-marin qui se trouve à côté d’eux, pour qu’il ne soit plus invisible« , explique Francis Talin, responsable du pôle éducation, culture et développement social du Parc.

 

« Les gens connaissent la barrière de corail mais pas leur patrimoine »
Vues de l’exposition Nicolas Floc’h, Paysages productifs, au Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur, Marseille. @ ADAGP, Paris 2020. Crédit photo Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur / Laurent Lecat.

Le choix de s’adresser à un public local répond au profil des visiteurs des calanques, principalement des habitants de la Région Provence-Alpes-Côte d’Azur, selon Francis Talin. « Je suis fasciné par le nombre de Marseillais qui ne mettent pas la tête sous l’eau. Mais Nicolas Floc’h nous rapporte des images du quotidien prises avec une vision et une grande qualité artistiques« , enchaîne-t-il, insistant sur la notion de « paysages accessibles« .

À la différence de l’univers, très attractif dans l’imaginaire, le monde sous-marin est plus confidentiel. Invisible est d’ailleurs la première commande publique nationale du Ministère de la Culture sur ce milieu moins connu, mais plus facile d’accès. « Les calanques sont un lieu avec lequel il est possible de créer simplement une relation« , remarque Francis Talin.

 

Un acte d’amour

Recourir à un artiste plutôt qu’aux seuls chercheurs permet de proposer un message plus audible. « L’éducation environnementale s’envisage souvent à travers le prisme de la culture scientifique. Cela peut représenter un frein pour toucher des gens pour qui ce n’est pas forcément une matière plaisante ou simple à appréhender », argumente encore le porte-parole du PNC.

Depuis plusieurs années, la nature, l’environnement et le climat s’imposent de plus en plus dans les préoccupations du grand public. « On protège ce dont on a conscience et ce que l’on aime« , poursuit Francis Talin. La commande de ces clichés vise à montrer au plus grand nombre, et pas seulement aux habitués des salles d’expositions du Frac, ce qu’abrite le Parc National des Calanques afin de sensibiliser et éduquer sur la biodiversité sous-marine de Marseille à La Ciotat. « Les gens connaissent la barrière de corail en Australie et ses problèmes, mais pas forcément leur propre patrimoine« , ajoute-t-il. Les 300 images que le Parc va ensuite récupérer doivent servir à d’autres actions, dans ce même esprit. Que ce soit pour des outils pédagogiques ou comme une porte d’entrée numérique.

 

La science mesure les politiques menées

« Pour changer les habitudes, il faut du sensible avec l’art mais aussi du concret« , juge Julie Chénot. La présence de l’Institut Pythéas, dont des chercheurs participent à la gouvernance du PNC, permet d’apporter « une caution scientifique » – assure Francis Talin. Du côté de l’observatoire des sciences de l’Univers, le responsable communication Thierry Botti confirme le rôle de « relais » de l’Institut avec l’artiste. Et d’ajouter :  « Cela permet aussi de confronter nos deux visions« .

Mais là encore, le rendu de Nicolas Floc’h doit permettre une ouverture vers le grand public. « Ce qu’il peut transmettre grâce à son regard singulier et à la qualité de sa production nous aide pour adapter notre discours, détaille Thierry Botti. Transmettre notre travail fait partie de nos missions« .

Au-delà de la prise de conscience, l’intérêt de la dimension scientifique de la démarche impacte tout un chacun indirectement. « Avec la base d’images que cela nous offre, nous récupérons un fonds documentaire exceptionnel ainsi qu’une photographie de l’état du territoire marin à un moment précis« , apprécie Thierry Botti.

Vues de l’exposition Nicolas Floc’h, Paysages productifs, au Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur, Marseille. @ ADAGP, Paris 2020. Crédit photo Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur / Laurent Lecat.

Au sein de l’Institut Pythéas, une autre équipe de chercheurs essaie d’ailleurs de reconstituer une telle cartographie avec d’anciennes photos. Des instantanés pris au fil du temps, qui permettent d’observer l’évolution du site. « Il faut de la science pour mesurer les actions que nous menons et leurs impacts sur la biodiversité« , défend Francis Talin. « Cela permet de montrer que les politiques menées sont utiles et que nous ne nous contentons pas de nous promener en bateau, embraie-t-il. Cela nous donne du poids lorsqu’il faut négocier avec nos différents partenaires« .

 

Le Congrès mondial de la nature encore reporté

Depuis sa création en 2012, le parc national des Calanques essaie de protéger au mieux la nature au sein de son espace. Or, mener des actions dans cette optique n’est pas toujours facile eu égard au statut de premier parc national périurbain d’Europe. Il faut composer avec les divers enjeux et parties prenantes.

Le Congrès mondial de la nature qui devait se tenir en janvier prochain à Marseille aurait fourni l’occasion de montrer ces travaux à des décideurs et associations du monde entier. C’est donc partie remise… ♦

Vues de l’exposition Nicolas Floc’h, Paysages productifs, au Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur, Marseille. @ ADAGP, Paris 2020. Crédit photo Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur / Laurent Lecat.

 

  • ITW de Nicolas Floc’h –
Que fait de la photo sous-marine dans un centre d’art contemporain ?

Je me considère à la fois comme artiste, plasticien, photographe, plongeur… Ce projet est une sorte d’inventaire des paysages sous-marins des côtes françaises. Ces derniers se transforment beaucoup sous l’eau. Plus vite que sur terre. Ce qui est intéressant, c’est de savoir que finalement ils n’ont jamais donné lieu à un travail dans la photographie sous-marine qui va privilégier des images animalières ou sportives ou d’expéditions, où l’homme est souvent dans le cadre. Il y a aussi la photo scientifique qui, elle, va être morcelée. On ne montre pas la photo de paysage prise au grand angle telle que les fonds marins s’offrent au regard du plongeur.

Vos photos sont en noir et blanc pourquoi ?

Je ne travaille qu’en lumière naturelle et au grand angle. Je ne transforme pas les images, même si je travaille les contrastes et la lumière. En fonction de la profondeur, je vais avoir des couleurs tirant vers le monochrome avec une dominante verte ou bleue, qui vont tasser la profondeur de champs. Le noir et blanc renvoie aussi à l’histoire de la photographie. À une construction de la photographie de paysage. Aux premières images des paysages terrestres. Et ce travail entre ainsi en résonance avec l’histoire de l’art et la représentation de ce qui se passe sous l’eau, qui ne s’est pas jouée de la même façon. Je viens interroger aussi les représentations que l’on se fait de l’océan.

Le choix des paysages ? Quels rapports entre la Bretagne et le littoral marseillais ?

Il y a trois projets dans l’exposition. Le parc des Calanques, où j’ai suivi la totalité du trait de côte de Marseille à la Ciotat, tour des îlots compris, soit 162 kilomètres. C’est ce que reprend la longue ligne dans l’exposition. Et ce qui frappe le visiteur qui connaît la photo sous-marine de la faune et la flore à travers les récifs de corail vus et revus dans les livres ou à la télévision, c’est qu’il n’a en revanche aucune représentation des paysages de nos côtes. Et même chez nous, la différence incroyable entre les fonds bretons, exubérants bourrés de plantes hautes développées et ceux de méditerranée, arides, rocheux. Ce qui m’intéresse ce sont les différentes typologies de paysages compris dans une profondeur de un à 30 mètres, mais aussi les variations de limpidité, de transparence de l’eau directement en lien avec le vivant qui se trouve dans l’océan.

Ce qui interpelle c’est que l’on voit peu de déchets dans vos photos. L’inventaire ne serait donc pas si catastrophique ?

Il y en a peu, c’est vrai. Et ce n’est pas voulu. Mais ce qui doit interpeller, c’est justement les pressions anthropiques (transformations par l’homme – ndlr) qui s’inscrivent dans le paysage, sur la côte marseillaise et dans ce parc protégé des calanques. À certains endroits, ce sont des déserts. De la roche brute. Aucun végétal. Aucun animal. Ce sont les pressions et ce qui n’est pas visible qui ont transformé ces paysages – l’acidification, le réchauffement, les rejets industriels qui aboutissent à ces paysages sans vie. C’est tout cela qui doit questionner le visiteur !

*Propos recueillis par Olivier Martocq*

  • Pratique – « Paysages productifs » de Nicolas Floc’h, du 25 septembre 2020 au 17 janvier 2021. Au FRAC, 20 bd de Dunkerque. Marseille 2e. Ouverture tous publics du mercredi au samedi de 12h à 19h, le dimanche de 14h à 18h. Plein tarif : 5 euros.

 

La Villa Médicis de Cassis