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« Entre le tout plastique et plus de plastique du tout, il y a un compromis raisonnable »

Par Hervé Vaudoit, le 10 novembre 2020

Journaliste

Jürgen Jester de Pixabay

Vous avez lu la semaine dernière notre article sur la situation de la pollution marine, dont l’Union internationale pour la Conservation de la Nature (UICN) déplore l’aggravation. Nous élargissons la réflexion avec cette interview de François-Michel Lambert, député LEF des Bouches-du-Rhône.

 

Vous avez publié en mars 2019 un rapport parlementaire qui proposait une stratégie pour en finir avec la pollution plastique. Cela a permis d’enclencher une nouvelle dynamique ou est-ce resté lettre morte ?

« Entre le tout plastique et plus de plastique du tout, il y a un compromis raisonnable » 1C’est malheureusement resté lettre morte. Et au lieu d’avancer, on a plutôt reculé puisque l’interdiction des plastiques à usage unique devait être effective à partir du 1er janvier 2020… Mais elle a été décalée au 1er janvier 2021 par Brune Poirson (1), qui a démantelé un amendement que j’avais fait voter en 2018. C’est un très mauvais signe envoyé par le gouvernement, qui essaye de circonscrire le débat sur la pollution plastique à la seule question des emballages. Alors qu’ils ne représentent qu’une petite partie des plastiques qu’on retrouve dans les océans.

La seule façon d’avancer, c’est de s’interroger sur la place et l’usage des plastiques au sens large dans notre quotidien. Aujourd’hui, on sait que l’une des principales sources de pollution marine par les microplastiques, ce sont les fibres textiles synthétiques. On n’en parle pourtant jamais. Pourtant, c’est au moins aussi problématique que les néonicotinoïdes qui ont, eux, bénéficié d’une couverture médiatique considérable.

 

Depuis 20 ans la question du plastique dans les océans est débattue sur la place publique. Quelles avancées a-t-on enregistrées en France dans la lutte contre ce phénomène ?

Pratiquement aucune. Il n’y a pas de réflexion générale, aucune stratégie à moyen et long terme. On fonctionne au coup par coup, en fonction de l’actualité, mais rien n’est inscrit dans une stratégie globale. L’interdiction des plastiques à usage unique en est une bonne illustration. Au départ, cela semblait ambitieux. Mais à force de reports, d’exclusions, de dérogations et de reculs, on se retrouve avec un texte vide de sens et qui ne change pas grand-chose sur le fond. On est même plutôt dans la régression.

Par exemple le gobelet plastique présent dans toutes les chambres d’hôtel et qui devait disparaître cette année. Non seulement on le retrouve encore dans les hôtels, mais il est aujourd’hui emballé dans un film plastique, soi-disant pour lutter contre la propagation du Covid. À force, ça fait toujours plus de plastique inutile dans les mers.

 

Les membres du gouvernement et le chef de L’État ne manquent pourtant jamais une occasion d’affirmer à quel point l’écologie les préoccupe et leur volonté farouche de lutter contre les pollutions ?

Oui, mais je le répète, cela n’est fondé sur aucune stratégie. Ce sont seulement des slogans, comme  le « 100% des plastiques recyclés en 2025 » d’Emmanuel Macron. C’est un objectif est rigoureusement impossible à atteindre, ce qu’il sait d’ailleurs. La seule stratégie, c’est une stratégie de com’. Pas une stratégie pour sortir effectivement du tout plastique dans un délai raisonnable.

 

Le plastique n’est donc pas le diable qu’il faut absolument éliminer si on veut survivre, comme le disent certaines ONG ?

Ce que je propose est une autre approche, en lien avec la réalité sociale et économique. Comme on l’a fait pour l’amiante, qui a été interdite en deux temps. Aussi longtemps qu’elle était autorisée, les utilisateurs ne cherchaient même pas des alternatives. L’amiante étant très efficace, elle ne coûtait presque rien.

Quand, en revanche, elle a été interdite, les matériaux de substitution sont sortis du chapeau comme par enchantement. Alors que, quelques mois plus tôt, les industriels continuaient d’affirmer qu’il n’y avait pas d’alternative. Avec le plastique, c’est pareil. C’est tellement performant et ça coûte si peu cher qu’aucune alternative ne pourra exister si on n’interdit pas et qu’on ne fixe pas une échéance.

 

Mais les matériaux alternatifs existent, notamment les plastiques biosourcés compostables, qui ne sont pas issus de ressources fossiles et ne persistent pas dans l’environnement. Pourquoi ne s’imposent-ils pas, d’autant qu’ils sont pour l’essentiel le fruit de la recherche publique et privée européenne ?

Ils existent, oui, mais ils coûtent encore 4 à 6 fois plus cher que le plastique pétrole. Si on n’interdit pas ces plastiques dans tous les domaines où ils ne sont pas indispensables, personne n’achètera des substituts pour 4 à 6 fois le prix, même s’ils sont beaucoup moins impactants pour l’environnement.

 

De nombreux écologistes ne veulent pas entendre parler de ces alternatives, estimant qu’elles sont aussi dangereuses pour la nature que les plastiques traditionnels. Qu’en dites-vous ?

Une société sans plastique, j’en suis convaincu, ça n’existe pas et ça n’existera jamais. On ne pourra plus se passer de ces matières, ne serait-ce que dans le domaine médical, pour les cathéters et les poches à perfusion. Dans l’alimentaire non plus. Si on remplaçait tous les contenants plastiques par du verre, on créerait une catastrophe environnementale bien plus lourde.

Mais entre le tout plastique et le plus de plastique du tout, il y a un moyen terme raisonnable avec des conséquences environnementales tout à fait maîtrisables, pour peu qu’on gère correctement le cycle de vie des plastiques qu’on continuera d’utiliser. Mais là encore, ça ne peut s’envisager que dans le cadre d’une stratégie globale qui n’existe toujours pas.

 

À quoi attribuez-vous cet attentisme ? Au poids des lobbys ? Au manque de courage des politiques ?

Le problème des politiques aujourd’hui, c’est qu’ils ne comprennent pas ces questions complexes et qu’ils ne font pas le travail nécessaire pour comprendre. Soit parce qu’ils ne veulent pas, soit parce qu’ils n’en ont pas le temps. Quand j’ai proposé d’imposer un filtre à particules de plastique sur la vidange des machines à laver le linge, Bruno Poirson n’en comprenait pas l’utilité. Avant, l’État avait la Datar pour étudier ces dossiers, dégager les avantages et les inconvénients de chaque situation et conseiller le politique sur les décisions à prendre et leurs implications. Aujourd’hui, cette expertise là n’est plus sollicitée, elle a été remplacée par des slogans.

 

Pourtant, ce que vous proposez repose aussi sur des slogans comme « zéro plastique pétrole d’ici 2030 »…

Oui, mais c’est une proposition réaliste qui repose sur une analyse fine de toutes les données du problème. L’urgence est telle que « zéro plastique pétrole en 2030 », c’est tout à fait possible si on en a la volonté et qu’on s’en donne les moyens règlementaires.

 

Hormis l’absence de stratégie globale, qu’est-ce qui selon vous empêche de progresser plus vite vers ces objectifs qu’une immense majorité de Français souhaitent atteindre ?

Une des principales raisons est qu’aujourd’hui, la seule question qu’on se pose vis-à-vis du plastique, c’est celle des emballages. Et singulièrement de la bouteille d’eau en plastique – pourtant un des problèmes les moins lourds, car ces bouteilles sont de mieux en mieux collectées et recyclées. Mais sur la place du plastique dans nos vies et dans la société en général, il n’y a aucune réflexion et très peu de débats, aussi bien au niveau national, européen ou mondial.

Une autre raison, c’est la frilosité des politiques. Aujourd’hui, je le rappelle, les plastiques biosourcés compostables ne sont pas concurrentiels vis-à-vis du plastique pétrole, qui ne coûte rien. Les industriels ont donc beau jeu de faire peur aux politiques. De leur direqu’imposer ces plastiques plus chers pèsera négativement sur le prix du panier moyen et le pouvoir d’achat des plus modestes.

 

Que préconisez-vous alors pour en sortir avant qu’il ne soit trop tard ?

Dans le rapport publié en mars 2019, je proposais un plan en 4 axes qui est toujours d’actualité. Il s’agit de mettre en place une vraie stratégie globale. De limiter au maximum les plastiques de pétrole. D’optimiser les filières de recyclage. Et d’en finir avec les rejets incontrôlés de plastiques dans le milieu marin, qui menacent ces écosystèmes et, par extension, l’humanité tout entière. Ces propositions sont toujours sur la table. ♦

(1) Ancienne secrétaire d’État à la Transition Écologique et Solidaire, non reconduite dans le gouvernement Castex. 

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