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Une passionaria pour booster les entrepreneuses

Par Marie Le Marois, le 26 novembre 2020

Journaliste

Aider les femmes à monter leur boîte en confiance : c’est la mission que s’est assignée Elisabeth Luc au travers de Potentielles. À Marseille et Avignon, cette association 100% féminine est à la fois organisme de formation, couveuse d’entreprises et coopérative d’entrepreneures. Plus de 3 000 femmes ont déjà bénéficié de son accompagnement et de ses outils innovants.

Leurs têtes s’affichent sur l’écran d’ordinateur d’Elisabeth Luc. Isabelle, Stéphanie, Björn et une dizaine d’autres femmes suivent en visio les différents modules gratuits des Journées de l’Entrepreneuriat Féminin de Potentielles (voir bonus). Ces femmes, dont la moyenne d’âge avoisine 40 ans, ont en commun d’avoir créé leur entreprise ou d’en nourrir le projet : naturopathie spécialisée dans le cancer, création de robes sur mesure, conseil en allaitement, art-thérapie, immobilier, création d’un tiers-lieu…

À tour de rôle, elles s’efforcent de définir leur projet. Pas facile à résumer en dix mots. Mais cette étape est indispensable « pour clarifier ce qu’on veut entreprendre, positionner son produit, cibler sa clientèle », souligne cette quinqua pétillante qui insiste : il faut toujours commencer par se poser les bonnes questions pour, ensuite, trouver les bonnes réponses.

 

Tout maîtriser pour se lancer
Elisabeth Luc se bat pour l’entrepreunariat au féminin / ou Elisabeth Luc : la passionaria des entrepreneuses 5
Elisabeth Luc

Grâce à Potentielles, les porteuses de projet apprennent également à réaliser une étude de marché, établir un budget, communiquer, concevoir un business plan... Autant de connaissances indispensables quand on veut se lancer, ou sécuriser son activité si on ne veut pas mettre la clé sous la porte. La fondatrice de l’association en sait quelque chose. 30 ans plus tôt, elle a connu l’échec de l’entrepreneuriat.

Cette maman solo avait monté avec une amie une société d’édition d’espaces publicitaires, avec l’enthousiasme comme unique bagage. Dans la douleur, elles ont déposé le bilan deux ans plus tard. Mais cette expérience lui a servi ensuite dans ses différents jobs ultérieurs (management de projet, directrice de production dans une mutuelle, etc.).

Une association dédiée aux femmes

Bénévole dans une couveuse d’entreprise pendant des années, cette battante a décidé en 2007 de créer Potentielles pour proposer un programme sur mesure, 100% féminin. « Je me suis rendu compte que peu de femmes en création d’activité poussaient la porte d’un centre d’affaires classique. Pas assez convivial, ni assez flexible pour leur agenda – souvent complexe en raison des enfants. En outre, elles abordent l’entreprise différemment des hommes, en étant moins guerrières et plus collaboratives ». Elisabeth Luc a également réalisé que les femmes osent davantage parler, se confier, s’imposer en l’absence du sexe opposé. Et que des freins très spécifiques les empêchaient souvent de passer à l’acte.

 

Surmonter des blocages très féminins

Et des blocages, il y en a. À commencer par le sentiment d’imposture : « Elles ont souvent l’impression de ne pas avoir les capacités, ne se donnent pas le droit de se lancer, dévalorisent leur travail et n’arrivent pas à se vendre ». Autre obstacle, l’argent : « Elles veulent créer une activité qui ait du sens, utile pour l’humain, la société, l’environnement ». Ces objectifs humanistes sont, aux yeux de cette fine observatrice, une qualité mais aussi un danger : « ces femmes n’envisagent pas assez la question de leur projet en terme économique, elles ne se projettent pas. Elles disent ne pas entreprendre pour l’argent et oublient parfois qu’il est nécessaire pour mener le projet. L’argent semble presque une grossièreté ».

Elisabeth Luc le sait d’autant plus qu’elle-même a des réticences à demander des subventions. Celle qui se définit comme femme de terrain éprouve des difficultés à se mettre en avant. En conséquence, pour lancer l’aventure Potentielles, elle s’est contrainte à ouvrir une entreprise de domiciliation et emprunter personnellement de l’argent. Avant d’avoir son local en centre-ville, cette adepte de la débrouillardise recevait ses rendez-vous et animait ses ateliers collectifs à l’étage d’un bar.

 

Créer son entreprise n’est pas toujours entreprendre

Elisabeth Luc se bat pour l’entrepreunariat au féminin / ou Elisabeth Luc : la passionaria des entrepreneuses 4En treize ans d’existence, de nombreuses porteuses de projet, fortes de leur expérience à Potentielles, ont créé leur entreprise. Et celles qui l’avaient déjà créée, l’ont mieux développée. Certaines ont ouvert les yeux sur la non-viabilité de leur projet et l’ont stoppé avant qu’il ne soit trop tard. D’autres ont compris que leur motivation n’était pas la bonne. « Monter une boîte est parfois moins un objectif qu’un alibi pour s’épanouir ou s’affranchir d’une situation. Un patron pas sympa, une envie de trouver du sens, etc. ». Ce qui fait dire à Elisabeth Luc que le projet de création d’entreprise ne signifie pas toujours entreprendre.

Mais cette positive l’assure : rien n’est perdu. En travaillant sur leur projet, les femmes acquièrent de nouvelles compétences (gérer un projet, clarifier un discours, élaborer un rétroplanning…) qui sont profitables ailleurs. Et surtout, elles repartent avec une confiance en soi renforcée.

 

Des formations pour apprendre à entreprendre

Chez Potentielles, on peut suivre un parcours de formation de deux mois ou à la carte sur plusieurs mois (et même plusieurs années) avec rencontres individuelles et ateliers collectifs thématiques. Mais aussi des ‘’cafés réseaux’’ pour booster ses idées et rompre l’isolement.

Cette formule à la carte est « moins stressante et davantage cumulable avec la vie de ces femmes, souvent des familles monoparentales qui rencontrent des problématiques financières et sociales ».

 

Faire grandir son projet en couveuse

Elisabeth Luc se bat pour l’entrepreunariat au féminin / ou Elisabeth Luc : la passionaria des entrepreneuses 2Une ‘’couveuse d’entreprises’’ a été mis en place fin 2017 pour permettre aux plus décidées de tester leur projet ‘’grandeur nature’’ et en toute légalité, avant de se lancer. Cette solution leur offre en effet la possibilité de bénéficier d’un cadre juridique, fiscal et social (numéro d’immatriculation, assurance pro, etc.) Et de « tester en live la viabilité économique de leur entreprise, tout en continuant à travailler le projet et en vendant leur produit » (voir bonus).

Car, rappelle Elisabeth Luc, il ne suffit pas de créer son entreprise pour que l’argent tombe. « Une vision à long terme est également nécessaire ».

Chahrazède Djebiri Dida est l’une des 30 femmes passées par la couveuse. Pendant les deux ans d’accompagnement, elle a pu identifier sa clientèle, élaborer une stratégie, éprouver son concept et lancer en août Ambelle Déco. « Elle s’est posé les bonnes questions et son projet de vente en ligne de fleurs séchées et lyophilisées a évolué vers une boutique physique de plantes fraîches et séchées ». Avec le confinement, elle s’est adaptée en… ouvrant en plus une boutique en ligne. Auparavant, la jeune femme était pétrie de doutes et de freins. Grâce à la bienveillance et l’expertise de Potentielles, elle a osé sauter le pas, mettre les moyens financiers et même recruter.

 

Passer par la coopérative avant de lancer son entreprise
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@Maison Cassar

Sophie Cassar a également testé son projet de manufacture de céramique pendant deux ans en couveuse. Cette ancienne directrice de cinéma passée par un CAP de céramiste a évolué sur le statut de son entreprise : plutôt que devenir auto-entrepreneuse, elle a préféré le statut d’entrepreneure-salariée de Potentielles la coop’. Cette structure est une Coopérative d’Activités et d’Emploi (CAE) (voir bonus) qui permet à la porteuse de projet de se concentrer sur son activité et de limiter les risques.

En échange d’une contribution, elle bénéficie d’un CDI, de la protection sociale, de l’expérience des autres coopérateurs et de la possibilité d’entreprendre ensemble. Encouragées par Potentielles, quatre membres de la coop’ ont répondu par exemple à un appel à projet du CPER (Contrat de Plan Etat Région) sur l’égalité professionnelle hommes/femmes. « Elles ont remporté 10 000 euros pour un projet de plateforme téléphonique de soutien aux entrepreneurs ».

Une équipe, dédiée et payée par les contributeurs, assure le maintien de la Coop, arbitre les décisions, dynamise l’intelligence collective (échanges de bonnes pratiques, de pistes commerciales…), et, en ce temps de confinement, soutient le moral en proposant des solutions adaptatives. La Potentielles coop’, fondée en mai 2019, accueille déjà une trentaine de femmes aux profils très divers : architecte, personal branding, artisanat…

 

La gouvernance par les femmes

En plus de soutenir ses pairs, cette passionaria des entrepreneures s’est fixé une autre mission : travailler la gouvernance par les femmes avec l’outil qu’est la coopérative. « Elles en ont le potentiel mais ne le savent pas toujours. Il est temps qu’elles prennent le leadership, accèdent aux prises de décision, deviennent force de proposition », martèle Elisabeth Luc.

Florence Cologne en est un bel exemple. Cette ancienne dir’ com’, qui a suivi le parcours type de Potentielles pour son activité de coaching, a performé pendant le premier confinement avec « Réseau Boost », son dispositif national d’aide aux aidants. Entrepreneure-salariée de Potentielles Coop’, elle est désormais associée, pour aider à son tour les autres entrepreneures. ♦

 

Bonus – Journées de l’Entrepreneuriat Féminin – Potentielles et ses projets – La Couveuse – La Coopérative d’Activités et d’Emplois, c’est quoi ?

 

  • Les Journées de l’Entrepreneuriat Féminin ont été lancées par Potentielles en 2010 pour les femmes s’interrogeant sur la création de leur entreprise ou le développement de leur activité. 25 modules, dans lesquels elles peuvent piocher gratuitement, sont proposés à la carte.

Les prochains ? ‘’Construire le budget prévisionnel de mon activité’’ et ‘’Le budget de ma micro-entreprise’’ le 26/11, ‘’Prendre des décisions’’, ‘’Choisir un statut juridique’’ et ‘’ Coopérative d’entreprises, entreprendre tranquille !’’  le 27/11, ‘’Financer mon projet’’ le 30/11 avec intervention de ADIE, CREA-SOL, FRANCE ACTIVE, RESEAU INITIATIVE, BPI…

Tout le programme ici

  • Potentielles, c’est aujourd’hui six salariés, une antenne à Marseille et Avignon. Mais aussi une nouvelle directrice, Alexandra Beaucourt. Elisabeth Luc souhaite en effet laisser petit à petit les rênes pour concentrer son énergie sur de nouveaux projets autour des compétences, « l’adéquation personne/projet, choisir sa bonne voie professionnelle… » et devenir elle aussi entrepreneure-salariée de Potentielles Coop’.

L’association a reçu cette année pour 200 000 euros d’aides de l’État (DRDFE, service des droits des femmes et de l’égalité des chances), du Département, du Conseil régional, de la ville et du FSE (Fond Social Européen).

Les projets ? Rouvrir un « Magasin Alternatif », sans doute rue République. Les porteuses de projet pourront s’immerger dans l’ambiance boutique pendant une semaine pour tester leurs produits et aborder toutes les problématiques. Autre projet : référencer les entrepreneuses hébergées en couveuse et coopérative à Potentielles. Une quarantaine sont déjà répertoriées sur « Trouvez une entrepreneure » du site potentielles.org.

128 bd de la Libération, Marseille 4e, Tél. : 04 91 37 78 17 et 33 rue de la Balance, Avignon, Tél. : 04 90 80 06 37, potentielles.fr

 

  • Couveuse d’entreprises – Le porteur de projet signe un contrat CAPE (Contrat d’appui au projet d’entreprise) d’une dure maximale de 12 mois, renouvelable deux fois. Au sein de Potentielles, les porteuses ne dépassent pas généralement les 18 mois. La particularité est que les femmes peuvent d’abord rentrer avec une convention de formation « pour ne pas gaspiller le CAPE ». L’adhésion est 60 euros par mois et un pourcentage sur le chiffre d’affaires, « s’il y en a un » précise Elisabeth Luc.

 

  • La Coopérative d’Activités et d’Emploi est un regroupement économique solidaire de plusieurs entrepreneurs fondé sur la mutualisation et le collectif. Avec ce dispositif, inventé par une femme, Elisabeth Bost, le porteur de projet qui rejoint une CAE bénéficie d’un cadre juridique existant, d’un statut d’entrepreneur salarié en contrat à durée indéterminée et d’une protection sociale. Toute la gestion administrative, fiscale et comptable est mutualisée.

En contrepartie, l’entrepreneuse salariée verse une contribution pour le financement de ses services selon des modalités fixées dans le cadre de l’assemblée générale des CAE. Pour la Potentielles Coop’, la contribution est 12% de la marge brut du chiffre d’affaires, dégressive. L’entrepreneuse salariée peut participer au fonctionnement de la coopérative en devenant associée moyennant 100 euros la part sociale.

Il existe 150 CAE en France dont la plus importante est Coopaname avec plus de 850 personnes artisans, free-lance et prestataires de service. Les coopératives d’activités et d’emploi font partie de l’économie sociale et solidaire.

En savoir plus ici.

 

  • Tableau comparatif très intéressant entre Couveuse, Coopérative d’activités et Société de portage salarial ici

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