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Mais pourquoi Bercy s’en prend au solaire ?

Par Olivier Martocq

Journaliste

C’est une mesure technique à laquelle personne – en dehors des intéressés – ne comprend rien ! L’amendement discuté à l’Assemblée nationale dans le cadre de la loi de finance 2021 serait passé totalement inaperçu s’il ne menaçait de nombreuses entreprises de la filière photovoltaïque française. S’il est adopté, il annulera les contrats aidés signés pour 20 ans par l’État, car jugés beaucoup trop favorables !

Pour essayer de comprendre des mesures financières et technocratiques complexes, le plus simple est de partir du terrain. Direction Mallemort dans le nord du département des Bouches-du-Rhône, où se trouve le domaine Saint Vincent. Avant d’arriver à la ferme, le visiteur passe devant d’immenses serres neuves.

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Laurent Chabert

« Elles ont trois ans », précisera quelques minutes plus tard Laurent Chabert, l’agriculteur qui cultive 30 tonnes d’asperges vertes à l’abri de ces structures de verre et d’acier, sur une superficie de 33 000 m2. Le montage financier qui lui a permis de mettre en place cette petite usine solaire produisant l’équivalent de la consommation de 700 foyers est une spécificité française. « C’est Tenergie (parrain de Marcelle– ndlr) qui s’est occupé de tout. Je n’ai rien payé. Ils revendent l’électricité à EDF. Pour moi, c’est de l’énergie propre, je travaille dans des conditions optimales et je fais un geste pour la planète. À mon niveau ». Et voilà pour la spécificité du modèle français en matière de développement du solaire.

 

Les contrats aidés, c’est quoi ?

À la différence du nucléaire où l’État est intervenu directement et massivement, pour développer le solaire en France et plus généralement les énergies renouvelables il a fait appel à l’investissement privé, par le biais d’un mécanisme financier simple : des contrats d’achats d’électricité à un prix négocié et déterminé pour 20 ans. Aujourd’hui, dix fois le prix du kilowatt-heure. « Ce prix de rachat pour les premiers contrats dans les années 2008/2010 était élevé car, à l’époque, le matériel était cher et le risque financier maximum puisqu’il fallait convaincre les banques d’engager des crédits sur le long terme. Les taux étaient élevés », explique Nicolas Jeuffrain, le président de Tenergie. Et ce patron propulsé à la tête de l’association solidarité des renouvelables qui regroupe 300 acteurs du solaires opposés à cette mesure de préciser : « Renier sa signature est une première pour l’État, et ce au moment même où il cherche des investisseurs dans la filière hydrogène par le biais de ces mêmes fameux contrats d’achat d’énergie garantis ».

Au journaliste qui ne semble pas bien comprendre en quoi cette remise en cause fragilise des sociétés comme la sienne, il assène, exaspéré : « Nous avons tout réinvesti au fur et à mesure. Quand cette filière s’est lancée, la France ne produisait rien en solaire. Aujourd’hui, c’est 2,5% de l’électricité de l’hexagone. Dans 10 ans, on atteindra les 10% et des régions comme PACA seront proches de l’autosuffisance énergétique grâce au renouvelable ».

 

Qui est concerné ?

Mais pourquoi Bercy s’en prend au solaire ? 2La filière photovoltaïque française a donné lieu, ces dernières années, à de multiples fusions et acquisitions. Elle est composée aujourd’hui d’une centaine de producteurs de type industriel pour un secteur qui (avec les sous-traitants, les installateurs, les réparateurs etc…) compte 1 500 entreprises et génère autour de 7 500 emplois directs. Il convient d’y ajouter les particuliers – essentiellement des agriculteurs- qui ont investi dans le photovoltaïque. La FNSEA – principal syndicat agricole – les a d’ailleurs encouragés. Compte tenu de la taille des surfaces concernées – serres, granges, ombrières sur les champs- c’est la possibilité de revenus complémentaires non négligeables. L’image « agriculture verte » s’ajoutant de surcroît à ces gains sonnants et trébuchants.

Environ 400 contrats de ces petits exploitants privés seraient concernés par la mesure. À peu près autant chez les producteurs industriels. « Le financement de toutes ces centrales repose sur l’ensemble des revenus futurs, prévus au titre du contrat signé avec le gouvernement », expose Frédéric Fortin, le directeur fusions-acquisitions du groupe CVE. « Donc ces centrales ont été financées par de la dette. En cassant les revenus prévus au contrat, l’État prive les acteurs de la capacité à la rembourser. Les banques vont le constater. C’est un cas de défaut qui rend la dette immédiatement exigible avec la mécanique imparable de la faillite qui se met en place ».

 

Pour quel enjeu ?

Pour Bercy, il s’agit d’afficher dans la loi de finance une économie de l’ordre de 350 millions d’euros par an sur dix ans. Si la somme est loin d’être négligeable, en ces temps de lâcher prise des comptes de l’État pour cause de Covid, la mesure est difficilement compréhensible puisqu’elle met à bas une filière qui commençait à donner des résultats tangibles. Et ce d’autant que pour 90% des français, le solaire représente l’énergie de l’avenir.

Pour tenter de comprendre cette posture, il faut peut-être se tourner vers deux lobbys contradictoires à première vue, mais en l’occurrence complémentaires. Celui du nucléaire qui entend relancer une filière assurant l’indépendance énergétique de la France depuis les années 80, tout en produisant une énergie décarbonée. L’autre moins identifié, relaye l’idée selon laquelle moins d’acteurs permettent de mieux structurer une filière : EDF, Engie et Total qui se sont lancés dans l’aventure du solaire avec un temps de retard pourraient rafler la mise ! ♦

À quoi peut ressembler une start-up sociale ? 5

*RushOnGame, parrain de la rubrique « Économie », vous offre la lecture de l’article dans son intégralité *

 

Bonus
  • Pour aller plus loin – Consulter ce rapport de l’Ademe « Marchés et emplois concourant à la transition énergétique » (p 31-41 pour le photovoltaïque). Depuis 2008, l’ADEME dresse régulièrement un état des lieux des marchés et des emplois associés aux principales filières concourant en France à la transition énergétique.
    Cette nouvelle édition, composée de trois rapports sectoriels (transports, bâtiment résidentiel et énergies renouvelables) et leurs synthèses associées, présente les principaux résultats de l’étude sur la période 2006-2018, donc avant la crise sanitaire intervenue en 2020. Ces tendances sont ensuite estimées au regard de celles qu’impliqueraient la mise en oeuvre des objectifs à moyen et long terme retenus par la Loi de Transition Ecologique pour la Croissance Verte (LTECV) et la Programmation Pluriannuelle de l’Energie (PPE).

 

  • (Re)lire notre article sur l’énergie solaire renouvelable et les espoirs qui reposaient sur elle (mai 2020.

Des solutions simples pour booster le solaire en France