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C’est l’histoire d’un mec…

Par Nathania Cahen, le 22 décembre 2020

Journaliste

Photo JFC

Mais comment diable Jeff Carias, journaliste-animateur très urbain est-il tombé dans le chaudron de l’aide solidaire à l’Afrique ? Depuis onze ans, il s’implique auprès des habitants de Togbota, un petit village du Bénin auquel on accède en pirogue. Il mobilise et met à contribution son entourage pour des puits, des lampadaires, des salaires pour les enseignants… Petit conte de Noël.

Il y a incontestablement deux Jeff. Le showman qui assure en costard devant des parterres de congressistes ou de chefs d’entreprise et qui, à sa façon pince-sans-rire, n’a pas son pareil pour faire se tordre de rire plusieurs centaines de personnes. Il a animé la soirée lancement de Marcelle, puis son premier anniversaire ; dans l’équipe, on en sait quelque chose.
Et il y a l’autre Jeff. Le pudique, le discret, celui que cela ennuie de raconter cette histoire dont il ne veut surtout pas tirer la moindre gloire. Mais si cela peut sensibiliser à ce type de démarche, allons-y.

 

À cause d’une peine de cœur

C’est arrivé par hasard. Ou plutôt par désespoir car un grand chagrin d’amour est à l’origine de cette histoire. Celle dont il est éperdument amoureux en 2009 lui propose de l’accompagner dans un voyage humanitaire. C’est pour l’été, au Bénin. « Moi je lui ris au nez, se souvient Jeff. Je lui demande ce qu’elle pense arriver à changer là-bas et lui annonce que pendant ce temps, je ferai un raid à moto avec mes potes ». Dans la foulée de cette conversation houleuse, le couple explose. Elle préfère prendre le large plutôt que rester aux côtés d’un homme imperméable aux questions humanitaires.

C'est l'histoire d'un mec... 1Et toi, Jeff ? « J’étais comme un canard à qui on a coupé la tête, je courais dans tous les sens pour essayer de rattraper ma bévue, recoller les morceaux. Moi qui ai l’habitude de dormir dans des chambres d’hôtel climatisées sur un matelas de 50 centimètres d’épaisseur, je décide de partir au Bénin sur le champ. De précéder ses pas, comme une rédemption ».

Jeff prend contact avec l’association, réserve ses billets d’avion, écrit une très longue lettre à son aimée puis s’envole pour trois semaines. Infiniment triste, il se retrouve en terre inconnue. Dans le village de Togbota (4 000 habitants dont 3 000 enfants, pas d’eau pas d’électricité), il fait la classe aux jeunes élèves.

 

« Isidore et Blaise qui lèvent toujours la main »

C'est l'histoire d'un mec... 2La magie de l’altruisme opère peu à peu. Il panse ses plaies, se sent utile – « les enfants m’attendaient devant ma case tous les matins. Et dans ce groupe, je repère les plus curieux, les plus vifs, Isidore et Blaise, qui lèvent toujours la main ». À Isidore il fait bientôt la promesse de financer ses études tant qu’il en fera – livres, puis ordinateur, logement… « Et ça dure depuis un moment puisqu’il est actuellement en 3e année d’école de commerce à Cotonou, grince Jeff avec un évident plaisir. Il est brillantissime, peut-être un des meilleurs élèves du Bénin ». Mais il précise aussitôt : « Je l’ai prévenu : ne t’attends pas à ce que je te fasse venir en France, je veux que tu participes au développement de ton pays ! »

Mais revenons à notre histoire, et à 2009, année fondatrice. Au terme de ces 20 jours en Afrique, Jeff rentre en France. Malgré ses espoirs les plus fous, celle pour qui il a entrepris ce voyage initiatique ne l’attend pas à l’aéroport. Mais sur les cendres de cet amour, autre chose est en train de germer. « Je réalise que Togbota me manque ! », raconte notre grand voyageur, les yeux brillants.

 

Le Roi Lion sur écran géant

C'est l'histoire d'un mec... 3Le Noël de la même année, il glisse un rétroprojecteur dans sa valise et y retourne. Sur place, il achète un immense drap de coton blanc qui sera tendu entre deux arbres. Et armé de son iPhone et d’un groupe électrogène, devant le village réuni, il projette sur ce grand écran Le Roi Lion.

« En parler me donne encore la chair de poule, souffle-t-il. Une émotion inimaginable. Les enfants subjugués et les parents tout autant. Une petite-fille qui demande comment font les animaux pour parler… » Puis l’étonnement avant les rires et les gloussements quand il projette les petits films tournés au printemps, dans lesquels se reconnaissent les uns et les autres.

En 2011, un Jeff Carias mordu retourne à Togbota avec l’envie d’améliorer le quotidien des villageois, de faire des travaux indispensables. Ce sera le creusement de puits pour commencer – avant le château d’eau et le système d’irrigation. « J’étais et suis toujours très soucieux de l’argent qu’on me confie, souligne Jeff. Très solennellement, un jeune neveu m’a donné une fois un billet de 5 euros pour aider les petits Africains. Je n’imaginais pas une seconde l’utiliser pour mon billet d’avion ou le taxi à Cotonou ! »

 

L’électricité à Togbota

C'est l'histoire d'un mec... 6En Afrique de l’Ouest la situation est tendue, Ebola fait des ravages. Et l’association Urgence Afrique dépose le bilan. Jeff décide de poursuivre certains de ses projets, comme la crèche, la ferme solidaire. « Mais mon expert-comptable râle et m’enjoint de monter une association ! ». Alors en 2015, Les Enfants de Togbota (pour la France) et Les Enfants du Bénin (sur place) voient le jour. Désormais l’argent collecté sert aussi à payer les enseignants, un infirmier, Eugène le relais sur place… Surtout ce qui concerne l’éducation. « J’avais un rêve depuis quelque temps, reprend Jeff. Amener l’électricité au village». Justement il anime une convention pour l’association Lumières partagées. Plutôt qu’être rémunéré, il demande alors deux panneaux solaires. Puis en 2019, changement d’échelle quand la Fondation EDF offre pour 30 000 euros de panneaux solaires ! De quoi électrifier l’école de Togbota, celles des deux villages voisins et le dispensaire.

C'est l'histoire d'un mec... 5Plus récemment, Jeff Carias a consacré les fonds de son asso à l’achat de lampadaires solaires. « Ce n’est pas toujours simple, bougonne-t-il. Les chefs de quartier en voulaient tous un devant leurs cases. Il a fallu expliquer l’utilité générale, qui ne colle pas forcément avec leur mode de fonctionnement ! ». Le troc a aussi matché avec Marcelle, en 2018 : maître de cérémonie de la soirée de lancement d’un média qui n’existait pas encore, contre le financement d’un lampadaire solaire !

C’est Noël, Jeff ! Un vœu ? « Je rêve…, je rêve d’un pont qui enjambe le Togbo et désenclave un peu le village. Celui-là est très cher. Mais mon premier rêve, qui était la lumière, est bien devenu réalité ! »

 

Parrainer les écoliers
C'est l'histoire d'un mec qui a mis un pied au Bénin
Isidore et son oncle entourent Jeff

Comme il le fait avec Isidore, Jeff propose de parrainer la scolarité d’enfants du village, « d’abord ceux dont les familles se trouvent en difficulté ». Déjà dix d’entre eux ont trouvé une marraine ou un parrain avec qui ils correspondent régulièrement.

À l’exception de 2020 (même si le village et globalement le pays sont épargnés par le Covid), il n’y a pas eu une année sans que Jeff ne se rende à Togbota. Seul, avec ses enfants, avec des copains, des ingénieurs… « On apprend beaucoup sur soi lors d’un voyage de ce type. Je me souviens de ma fille, encore petite, qui s’étonnait : les enfants n’ont rien, même pas de jouets, et ils sont heureux quand même ! ». Et de glisser : « Finalement c’est une bonne chose qu’elle m’ait quitté, car le mec que je suis devenu après est beaucoup mieux… » ♦

 

 

 

 

 

 

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