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Migrants : pourquoi et comment SOS Méditerranée continue

Par Nathania Cahen, le 19 janvier 2021

Journaliste

@Hannah Wallace Bowman_MSF_Rescue

L’Ocean Viking a repris la mer et effectué son premier sauvetage de l’année : 117 personnes secourues au large de la Libye. Ni les procédures, ni les menaces, ni le manque d’argent n’ont entamé la détermination de l’ONG SOS Méditerranée, qui a déjà secouru près de 32 000 personnes depuis 2016.

 

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Le 11 janvier, l’Ocean Viking a quitté Marseille @Fabian Mondl / SOS Méditerranée

Derrière son masque, Sophie Beau respire. Ce nouveau départ de l’Ocean Viking est un soulagement. Savoir que des catastrophes ou des naufrages pourront être évités. Même si tout peut encore arriver, elle le sait bien, elle qui a encaissé tant d’attaques juridiques, d’immobilisations forcées, de guerres des nerfs… L’interview a eu lieu dans les bureaux de Marcelle. Depuis l’attaque de l’ancien siège par des militants de Génération Identitaire, en 2018, la nouvelle adresse est tenue secrète.

Ce qui porte Sophie Beau malgré les déconvenues, les menaces et le cynisme politique ? « La nécessité d’intervenir pour parer aux défaillances de l’Europe. La mobilisation citoyenne et la force collective à nos côtés. »

Contre vents et marées, la dernière bataille engagée a été gagnée. Face à l’Italie qui, depuis l’ère Salvini, n’a de cesse de chasser SOS Méditerranée de ses eaux. Mais l’Ocean Viking est de retour.

 

Naissance
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Sophie Beau @David Orme / SOS Méditerranée

Pour mieux comprendre, il faut revenir aux sources de cette association, cofondée avec par Klaus Vogel. Ce capitaine de marine allemand n’avait pas supporté qu’en 2014 l’Italie mette un terme à  « Mare Nostrum » (bonus), une opération qui avait permis de sauver 150 000 vies en une seule année. Il imagine une association européenne pour prendre le relais.

Une connaissance commune le met en contact avec Sophie Beau. Elle a travaillé pour Médecins du Monde et Médecins sans Frontières, est très au fait des rouages de l’humanitaire et des recherches de financement. Ce qui devait être une mise en réseau s’est mué pour cette dernière en un plein temps de pasionaria. On vous passe les détails de droit et de procédure, mais la dimension associative européenne n’existant pas, plusieurs associations seront créées, en France, Allemagne, Italie et Suisse.

 

Premier sauvetage en mars 2016 avec l’Aquarius
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La première personne sauvée par l’Aquarius @Patrick Bar

Un bateau est trouvé pour permettre des opérations de sauvetage : c’est le mythique Aquarius. Affrété dans le port de Marseille, il se positionne en Méditerranée, entre Libye et Italie. Le 7 mars 2016, l’équipage récupère 74 personnes qui dérivent à bord d’un canot pneumatique. 269 autres sauvetages auront lieu dans les mois suivants.

Côté opérationnel, tout est en ordre de marche, mais il faut des fonds pour financer les aménagements à bord. « On a tapé à toutes les portes, beaucoup sont restées fermées, y compris celles de nombreuses fondations privées. J’étais estomaquée. Dès le départ, on nous a reproché d’être politiquement trop clivants, on nous a pris pour des fous », raconte Sophie Beau. Mais il y a aussi de bonnes surprises : l’opération de crowdfunding lancée sur Ullule va rapporter 275 000 euros en six semaines. « On était loin du million d’euros nécessaire à une expédition de trois mois, mais c’était énorme et témoignait de l’intérêt citoyen. Les dons n’ont cessé d’affluer depuis ».

Aux dons financiers s’ajouteront des dons en nature : espaces médiatiques, prestations diverses (réparation bateaux, avocats, graphistes, photographes, traducteurs…), dons de matériel de sauvetage, dons de temps de la part des 650 bénévoles.

Autre bonne nouvelle, une « plateforme des collectivités solidaires » vient de voir le jour. Villes (dont Marseille, Paris, Grenoble, Lille…), départements, ou régions, ils sont déjà 27 à avoir adhéré. Pour affirmer l’inconditionnalité du sauvetage en mer et apporter une aide financière.

 

 

2018-2020, les années terribles
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@Hannah Wallace Bowman_MSF_Rescue

Du statut de héros, l’équipe de SOS Méditerranée va insidieusement passer à celui de diable. De l’autre côté des Alpes, Matteo Salvini, leader du parti d’extrême-droite La Ligue et farouche anti-immigration, devient ministre de l’Intérieur en 2018. Le populisme grandit en Italie. Là-bas certains estiment désormais que la présence de navires de sauvetage comme l’Aquarius provoque un appel d’air et incite les migrants à tenter leur chance.

L’association est même accusée de collusion avec les passeurs ! L’Europe n’est d’aucun secours et légitimera même un temps les interceptions en pleine mer par des garde-côtes libyens armés.

 

La difficulté d’accoster

Jusqu’à fin juin 2018, les garde-côtes italiens coordonnent les sauvetages avec l’attribution de ports pour accoster. Mais à compter de cette date, les États côtiers vont cesser d’appliquer le droit maritime et entamer systématiquement des discussions de plusieurs jours pour se répartir les migrants, en nombre et… nationalité !

Puis les procédures vont se multiplier. À la suite d’une saisie des déchets du bord par les garde-côtes siciliens, des restes alimentaires et vêtements de migrants « hautement infectieux » sont repérés – il est avéré qu’en matière de déchets, les Siciliens sont fins connaisseurs… Menacé de séquestre, l’Aquarius est finalement rendu à son armateur.

 

L’Ocean Viking assure la relève
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L’Ocean Viking @Laila Sieber

Au printemps de l’année suivante, un remplaçant lui a été trouvé. L’Ocean Viking quitte son port polonais pour Marseille au début de l’été 2019. Équipé d’une clinique et d’abris aménagés dans des containeurs sur le pont arrière, il lève l’ancre au cours de l’été. Un mieux se dessine avec le départ de Salvani et la déclaration de Malte sur les migrations. C’est sans compter sur la déferlante Covid qui voit les frontières et les ports fermer les uns après les autres. Suite à un décret interdisant le débarquement de réfugiés, les opérations de sauvetage sont interrompues en février pour reprendre en juin 2020.

Mais les États européens freinent toujours. Un sauvetage frôle la catastrophe quand l’Ocean Viking se retrouve bloqué en mer 11 jours durant avec à son bord 180 naufragés en détresse psychologique et physique. Les demandes de débarquement sont toutes suivies par des fins de non-recevoir. En ce début juillet, à bord, la situation devient critique. Entre bagarres, tentatives de suicide et menaces à l’encontre de l’équipage, le navire humanitaire se déclare en état d’urgence. Peu après, à l’issue d’une nouvelle inspection, les autorités italiennes immobilisent de nouveau le navire au motif qu’il ne dispose pas de la certification permettant d’embarquer plusieurs centaines de « passagers ».

 

Migrants : SOS Méditerranée reprend ses patrouilles 42021, l’espoir à nouveau

Les aménagements et démarches exigés ont coûté 200 000 euros – huit radeaux de survie supplémentaires, des gilets, des combinaisons d’immersion… Le bateau a levé l’ancre et quitté Marseille le 11 janvier dernier avec ses 31 membres d’équipage et deux journalistes – « toujours des journalistes à bord, ils sont indispensables, pour informer les dirigeants et les opinions publiques », indique Sophie Beau.

31 799 personnes avaient été déjà secourues en mer par l’ONG depuis sa création. C’est 117 de plus depuis le 21 janvier dernier. Les migrants se trouvaient à bord d’un canot surchargé à 37 milles nautiques (environ 68,5 km) des côtes libyennes. Parmi les rescapés en provenance d’Afrique subsaharienne, 58 mineurs ainsi que quatre bébés étaient à bord. C’est le premier sauvetage de l’année pour l’Ocean Viking. Faut-il en souhaiter d’autres ? ♦

 

* Le FRAC Provence parraine la rubrique société et vous offre la lecture de cet article *

 

Bonus [pour les abonnés] Les chiffres des naufrages en Méditerranée – L’opération Mare Nostrum – Budget et données SOS Méditerranée – Lecture –

  • Les chiffres qui affolent – L’OIM, Organisation Internationale des Migrations, a recensé en 2020 environ 85 000 traversées en Méditerranée par la mer. Les principales routes sont Turquie-Grèce, Maroc-Espagne et Libye-Italie (la plus importante avec entre 30 et 35 000 traversées et la plus meurtrière avec 739 morts). Des chiffres auxquels échappent bien sûr les « naufrages invisibles ».

En 2020, les départs des côtes libyennes ont augmenté de 290%, soit 6 629 tentatives entre janvier et fin avril, comparé à la même période l’an dernier, et de 156% au départ de la Tunisie, selon le HCR.

Huit ONG présentes en Méditerranée : outre SOS Méditerranée, les Allemandes Sea Watch, Sea Eye, Jugend Rettet et Life Line, les Espagnoles Salvamento Maritimo Humanitario et Open rames, et l’Italienne Mediterranea.

 

L’opération Mare Nostrum (octobre 2013-octobre 2014) s’est hissée au rang de véritable « politique publique de sauvetage ». Elle combinait à la fois registres sécuritaires (dissuader les personnes de migrer clandestinement, interpeller les trafiquants et les passeurs) et humanitaires (venir concrètement en aide aux naufragés). Cette opération a bénéficié d’un budget, relativement élevé, de 9 millions d’euros par mois. Et fait appel principalement aux équipements, aux ressources et aux savoir-faire de la marine de guerre et de l’aviation militaire italiennes (900 personnes) sur une zone d’intervention assez vaste (100 milles nautiques à partir de Lampedusa). Cela a permis des interventions au large des côtes libyennes et tunisiennes, où surviennent la majorité des naufrages et des drames humains. […]

Au total, Mare Nostrum aurait secouru plus de 150 000 migrants, soit environ 400 par jour, et interpellé plus de 350 passeurs et trafiquants. Faute de soutiens suffisants des États européens, l’Italie a dû mettre fin à l’opération Mare Nostrum après un an de fonctionnement. Elle a laissé la place à l’opération Triton — d’abord nommée Frontex Plus — menée sous l’égide de l’Union via l’agence Frontex.

 

  • Migrants : SOS Méditerranée reprend ses patrouilles 5Budget et données SOS Méditerranée – Environ 8 millions d’euros pour 2021. 90% abondés par des dons privés et du mécénat. Il y a 30 salariés. 650 bénévoles répartis dans 17 antennes. En 2019, ils sont intervenus pour sensibiliser 16 640 élèves (en 2020 il y a au la Covid). 32 000 donateurs particuliers en France. 300 mécènes.

 

  • À lire – « Les naufragés de l’enfer », témoignages recueillis sur l’Aquarius. Récit Marie Rajablat, photos Laurin Schmid (Ed Digobar, 15 euros). Commander en ligne sur le site de l’éditeur.

La première édition de cet ouvrage a reçu le prix Seligmann 2018 contre le racisme décerné par la chancellerie des universités de Paris.

 

 

 

 

 

 

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