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Des mégots valorisés en combustible

Par Marie Le Marois

Journaliste

Petits déchets mais grands pollueurs, les mégots représentent à eux seuls l’un des premiers facteurs de pollution des océans. À Marseille, l’association Recyclop a mis au point une filière de valorisation durable et locale. En 2020, elle a collecté et transformé une tonne de mégots en combustible.

 

Que ce soit clair : Abdes Bengorine n’est pas là pour culpabiliser les fumeurs. Il l’est déjà lui-même, comme sept personnes sur huit de son équipe. Mais surtout, cette méthode est anti-pédagogique. Le consommateur se doute que fumer est nocif pour sa santé et que jeter par terre son mégot est mal. Il connaît moins en revanche l’impact négatif sur l’environnement : ses mégots risquent de terminer leur course dans la nature et de polluer la mer.

En effet, avec leur filtre, ces petites choses d’à peine trois centimètres et 0,22 gramme représentent « 40% des déchets de la mer Méditerranée », déplore le fondateur de Recylop. Il vient du reste d’installer ses bureaux au nouveau QG des acteurs de l’économie circulaire.

 

 

Des caniveaux à la mer
RecyClop ramassage Catalans
Ramassage collectif plage des Catalans

La fondatrice de MerTerre, dont l’objet est zéro déchet marin, explique très bien le parcours macabre des mégots : les déchets descendent vers la mer par les bassins versants – l’Huveaune et les Aygalades à Marseille. Par conséquent, en cas de pluies diluviennes, les rivières débordent, charriant avec elles les détritus laissés sur leurs rives.

Autre phénomène en cas de grosses pluies : les mégots, qui stagnent dans les caniveaux, sont emportés vers la mer. En effet, les grilles sont assez larges pour éviter la pression des eaux pluviales mais pas suffisamment étroites pour retenir les macrodéchets véhiculés dans ce flux d’eau. Et ils sont légion, étant donné le nombre de Français qui confondent caniveau et poubelle.

Sans compter ceux qui abandonnent leurs mégots directement sur les plages et les rochers. Pas grave, la mer va les avaler !

 

 

Du caniveau à l’assiette
RecyClop poisson mégots
Ce qui vous attend dans votre assiette

Une fois en mer, « les poissons mangent les mégots et nous, on mange les poissons », résume Karl Falcon, consultant en communication qui offre bénévolement son savoir-faire à l’association. On ne parle même pas des poissons déjà morts empoisonnés.

Pour rappel, le mégot contient majoritairement de l’acétate de cellulose (non, ce n’est pas du coton comme pensent certains pollueurs mais une matière composite plastique), du papier, de la cendre, du tabac et beaucoup de substances toxiques. À cause de tous ces composants, on estime à douze ans en moyenne son temps de dégradation dans la nature.

Dès ses 17 ans, Abdes Bengorine était conscient de ce problème. « J’étais au Bled en train d’aider mon père agriculteur. Je fumais quand un homme s’est approché de moi et m’a lancé ‘’les clopes que tu fumes, tu ne peux pas les laisser là, ça pollue la terre et c’est la terre de tes parents’’. Il m’a sorti 15 mégots de sa poche ».

 

L’étincelle en 2013
RecyClop Abdes Bengorine
Abdes Bengorine, fondateur de RecyClop et tueur de mégots @Gabou

Après ses débuts comme directeur de centre aéré, cet ex-Parisien voyage pendant quinze ans et vend quelques mois par an de l’artisanat indien dans les festivals allemands.

Le contraste est frappant : les fumeurs des pays du Nord se distinguent par leur comportement civique : « pour eux, c’est normal de jeter leurs mégots dans un cendrier ». Tandis que les Français « pensent qu’il y a des gens pour les ramasser par terre », déplore ce quinqua à la voix énergique.

En 2013, il pose son sac à dos à Marseille et découvre la même année TerraCycle, entreprise anglaise spécialisée dans les déchets dits non recyclables, dont les mégots. Cette info est celle qui lui manquait : oui, il y a des solutions. Une « étincelle » qui lui donne envie de créer une association.

Quand il se lance, personne ne croit en lui. Sauf un : Edmund Platt de 1 Déchet par Jour, association qui incite les citoyens à ramasser quotidiennement les déchets.

 

Sensibiliser les fumeurs

Avec « Eddie », Abdes Bengorine a en commun le bagout et l’envie de faire bouger les mentalités. De la colline de Notre-Dame de La Garde aux plages du Prado, en passant par le Vieux-Port, il est de tous les nettoyages collectifs. Quand il n’en est pas l’organisateur. Une seule mission : sensibiliser les fumeurs à la pollution pour qu’ils cessent de jeter leurs mégots n’importe où. Trois à quatre personnes sur dix à Marseille « jettent leurs mégots dans la nature », estime son acolyte Karl Falcon de sa voix tranquille.

 

https://www.youtube.com/watch?app=desktop&v=3rh9CPTu8p4

RecyClop ramassage vallon des auffes
Ramassage collectif au port du Vallon des Auffes
Un réseau de 40 associations

Au fil des actions, le fondateur de Recyclop tisse un réseau « par capillarité » avec des associations de ramassage collectif en PACA. Aujourd’hui, ils sont une quarantaine : ‘’Un déchet par jour’’ bien sûr, ‘’Clean my Calanques’’, ‘’les Perles de la Côte bleue’’, ‘’Sauvage’’ – pour les Bouches-du-Rhône. Mais aussi Alternatiba à Fréjus, Explore & Preserve à Hyères, Opération Mer Propre à Nice, Otary dans le Vaucluse.

Certains de ces partenaires constituent des points d’apport volontaire, pour que d’autres associations apportent leur collecte de mégots. Ils sont stockés dans des bidons hermétiques, le temps que RecyClop vienne les chercher et les centralise dans de grands bacs à la Friche Belle-de-Mai où se situe sa couveuse d’entreprises, Inter-Made.

 

Faire adopter aux fumeurs des gestes vertueux
ReCyclop cendrier de vote
Cendrier  »sondage »

S’il est indispensable de sensibiliser les fumeurs, il l’est tout autant d’installer des cendriers là où il en manque cruellement dans l’espace public. C’est-à-dire… partout.

En conséquence, RecyClop pallie ce manque mais en appliquant la méthodologie nudge : inciter les fumeurs à adopter un comportement vertueux sans contrainte ni interdiction. Par exemple, l’association choisit des cendriers de sondage fabriqués par Cypao avec deux réservoirs personnalisés, du type ‘’OM/PSG’’ ou ‘’Tinder/Meetic’’. Ces cendriers muraux jaunes sont positionnés dans les endroits stratégiques, comme lycées et universités.

L’association propose également aux entreprises privées et publiques (Département, agences Pôle Emploi…) des dispositifs clé en main : installation de zones fumeurs, cendriers spécifiques, fûts de stockage hermétiques, affiches de sensibilisation ou campagnes comme #MaTerrassepropre (bonus).

 

 

Une tonne collectée en 2020

Pour collecter les mégots, l’association se rend environ une fois par an dans les points de dépôt. Et mutualise ses déplacements pour « limiter au maximum notre empreinte carbone », insiste Abdes Bengorine.

Une tonne a été collectée en 2020, soit 3 millions de mégots. Depuis janvier, c’est déjà 700 kg de mégots. 30% proviennent des associations. 70 %, des bars, des entreprises, des institutions et des organisateurs de festivals.

 

 

Valorisation en combustible
Recyclop stockage
Fûts de stockage à La Friche Belle de Mai

Depuis sa création, RecyClop cherche « l’exutoire idéal » pour les mégots collectés. Abdes Bengorine s’est d’abord intéressé à une entreprise bretonne qui transforme les mégots en matière.

Mais le procédé lui a paru trop énergivore. « Les mégots sont nettoyés avec de l’eau qui est ensuite dépolluée. Non seulement ce procédé utilise beaucoup d’eau et se situe à l’autre bout de la France. Mais, en plus, la matière finale reste du plastique. Donc potentiellement un futur déchet nocif pour l’environnement », argumente-t-il.

Une autre valorisation l’intéresse davantage : celle de Spur Environnement, entreprise des Bouches-du-Rhône rencontrée en 2019. Elle traite et élimine les déchets toxiques tout en rejetant des matières propres dans l’atmosphère.

 

Le fumeur devient la solution
RecyClop Des mégots transformés en combustible
Processus de valorisation des mégots

Pour faire simple, les mégots étant composés de matières combustibles, leur incinération ne nécessite aucun ajout d’énergie fossile. Mélangés avec d’autres déchets toxiques, ils sont brûlés à 1000° puis refroidis brusquement, provoquant de la vapeur. Cette dernière génère de l’électricité et permet à l’entreprise de fonctionner en autonomie. « 24 kg de mégots incinérés dans notre filière sécurisée vont produire de l’électricité correspondant à la consommation annuelle d’un foyer de deux personnes. 24 kg, ce sont 16 fumeurs annuels », martèle Abdes Bengorine.

En devenant le maillon de cette nouvelle filière de valorisation locale, « le fumeur, qui était le problème, devient la solution ».

 

Une économie circulaire en plein boom
RecyClop sensibilisation
Sensibilisation dans un collège

Cette valorisation a un coût pour RecyClop mais il est compensé par les entreprises qui payent les services de l’association.

Pourtant, pas besoin de les solliciter, « elles viennent à nous », se réjouit Paola Sgro qui en comptabilise 25. La jeune femme de 38 ans est porteuse de projets chez RecyClope, depuis sa participation en 2017 à un ramassage citoyen. La pétillante Italienne projette de déployer ce dispositif dans toute la région.

L’idée ultime ? Que les fumeurs recyclent eux-mêmes leurs mégots – au même titre que le verre ou les emballages. Et les apportent à un point de collecte. Car, même dans notre poubelle, ils restent des déchets toxiques. ♦

 

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