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Condamnée par le réchauffement, la grotte Cosquer sauvée grâce à la 3D

Par Guylaine Idoux, le 25 février 2021

Journaliste

(c) MC Drac Paca SRA - Luc Vanrell

Menacée par la montée des eaux, la grotte Cosquer, à Marseille, a été reconstituée par les scientifiques à l’aide de la 3D. En 2022, un nouveau musée marseillais abritera une reconstitution de ce bijou de la préhistoire.

Sept lettres géantes l’annoncent sur la façade : « Cosquer » ! C’est le nom d’un nouveau musée marseillais, qui ouvrira en 2022, avec la reconstitution 3D de la grotte Cosquer. Vous aussi, vous avez oublié ? Souvenez-vous : en 1991, un plongeur nommé Henri Cosquer déclare la découverte d’une grotte préhistorique aux merveilleuses parois peintes, dans les calanques de Marseille. Venu de la nuit des temps, ce trésor est en partie immergé. Son entrée se cache à 37 mètres sous la mer.

La richesse et la diversité de ses gravures et peintures stupéfient les spécialistes du monde entier. C’est la première fois qu’une grotte de ce type est retrouvée à l’est du Rhône. Et, à l’époque, cela bouleverse tout un pan de la connaissance. « Classée Monument historique, cette grotte a une importance scientifique mondiale », rappelle Xavier Delestre, conservateur régional de l’archéologie à la Drac-Paca.

Grotte cosquer
Une entrée sous la mer, à 37 mètres de profondeur (c) MC Drac Paca SRA – Luc Vanrell

 

Grandeur nature

Le futur musée décryptera tout cela, et tant d’autres choses encore. Il est programmé pour ouvrir en juin 2022 à Marseille. Il prendra place dans la Villa Méditerranée, un bâtiment public somptuaire peinant à trouver sa vocation (bonus). Mais la star du lieu, ce sera la grotte, bien sûr.

Ou plutôt sa reconstitution grandeur nature. Elle est fabriquée en ce moment même par des dizaines d’ateliers à travers toute la France. Chacun a sa spécialité : des artisans béton fabriquent la coque, d’autres moulent la résine, des fresquistes reproduisent les œuvres pariétales…

Grotte cosquer
Des oeuvres d’une extraordinaire richesse, en cours de reproduction (c) MC Drac Paca SRA – Luc Vanrell

Une fois les éléments réalisés, ils seront assemblés à Marseille. L’architecte Corinne Vezzoni orchestre ce puzzle géant : « La principale contrainte du bâtiment, avec son grand porte-à-faux, est une multitude de poteaux d’ancrage, entre lesquels je dois lover la réplique de la grotte, soit 60% de la totalité, explique l’architecte, qui a imaginé une sorte de monte-charge, pour descendre les visiteurs sous l’eau, hors de la ville, hors du temps ».

 

Menacée de disparition

Les amateurs de préhistoire le savent bien : d’autres répliques de grottes ont ouvert ces dernières années. Les deux autres pépites de la préhistoire française, Lascaux (Dordogne) et Chauvet (Ardèche), ont les leurs. L’objectif est de les protéger de l’afflux de visiteurs. Cosquer, une « simple » réplique de plus ? Pas tout à fait.

Car la situation même de Cosquer plaide pour une reconstitution. Impossible pour le grand public de la visiter : celle-ci est d’un accès périlleux, 37 mètres sous la mer ! Mais sa réplique répond à un autre souci : la préserver pour les générations futures. En réalité, l’existence de la grotte Cosquer est condamnée à plus ou moins long terme.

Grotte cosquer
L’existence de la grotte est menacée à plus ou moins long terme (c) MC Drac Paca SRA – Luc Vanrell

 

Les pattes d’un cheval déjà disparues

« Il n’est pas possible d’y travailler et d’être climatosceptique», estiment Luc Vanrell et Michel Olive. Ces deux chercheurs-plongeurs dirigent l’équipe scientifique qui travaille actuellement dans la grotte : « D’année en année, nous voyons que l’eau monte, la température se réchauffe, avec des variations de plus en plus brutales et violentes depuis 2011. Les pattes d’un cheval ont déjà disparu, avalées par la montée du niveau de la mer ».

Même protégées par la création d’un parc national (2012), les calanques abritant Cosquer ne sont pas épargnées par les pollutions. Tout près, l’exutoire de Cortiou, où se déversent les eaux usées de Marseille depuis 1896, est encore en service. Sans compter la pollution aux microplastiques. Ou les marées noires, qui ont déjà eu lieu dans la région ces dernières années. Des géologues évoquent aussi de sérieux risques d’effondrements.

 

Une réplique comme un testament

Cosquer est donc un patient sous haute surveillance. L’équipe actuelle sait que son travail pourrait être l’un des derniers effectués dans la grotte. Depuis trois ans, elle œuvre d’arrache-pied à sa reconstitution numérique. La tâche est éprouvante, difficile, inconfortable. Les scientifiques attendent des heures d’attente dans l’eau glacée, le temps que les appareils dernier cri fassent leurs mesures.

« C’est une aventure scientifique extraordinaire », estime Xavier Delestre. « Les progrès sont tels que c’est comme passer de la radio au scanner en médecine. Les parois sont très fines, certaines œuvres se chevauchent. La pénombre et l’eau glacée. Une fois terminé, cette année si tout va bien, ce relevé 3D offrira un outil extraordinaire au monde de la recherche ».

Grotte cosquer
Des supercalculateurs pour reproduire l’extrême complexité des oeuvres, mais aussi du relief (c) MC Drac Paca SRA – Luc Vanrell
Les supercalculateurs d’Aix
Kléber-Rossillon, l’entreprise qui a remporté l’appel d’offres de la Région Sud en septembre 2019 (bonus), travaille sur une reconstitution 3D. Gestionnaire de la réplique de la grotte Chauvet, voilà un moment déjà que cette société spécialisée dans la gestion de biens culturels surveillait Marseille : « Quand nous avons gagné le projet de la grotte Chauvet, en 2011, nous avons tout de suite pensé que le coup d’après serait Cosquer », raconte Kléber Rossillon, l’ex-PDG de la société (il a depuis laissé le poste à sa fille Geneviève).

Le jour de notre rencontre, l’homme est posté devant les supercalculateurs de Perspective[s], la start-up aixoise en charge de l’ultime reconstitution 3D, une sorte de patron géant envoyé aux ateliers en charge de reconstituer chaque morceau.

Grotte cosquer
L’un des trois pingouins préhistoriques. Chaque détail de la grotte aura son jumeau numérique (c) MC Drac Paca SRA – Luc Vanrell
Baptême 3D

« Nous recréons le jumeau numérique de la grotte » m’explique Stéphane Kyles, le co-fondateur de Perspective[s], en me tendant une paire de lunettes de réalité virtuelle. Pour moi, c’est une première. Et quelle première ! Me voilà transportée plus de 30 000 ans en arrière. Les pieds au sec mais les larmes aux yeux, j’ai vraiment l’impression de plonger dans les eaux glacées de la grotte. Quel privilège ! Un simple mouvement de rétine me fait évoluer au cœur des parois peintes, où galope un bestiaire d’éternité. Il y a des chevaux, des bisons, des antilopes, des bouquetins. Et même trois pingouins préhistoriques, une première mondiale !

Des pingouins en Provence ? « Voilà trente mille ans, le climat provençal était aussi rude que celui de la Scandinavie actuelle, m’explique Jean Courtin, l’un des premiers préhistoriens à être descendus dans la grotte, avec son confrère Jean Clottes. Jean Courtin a même appris à plonger à 69 ans pour découvrir la caverne merveilleuse ! « Les tribus de chasseurs-cueilleurs se déplaçaient dans une steppe immense. Le front de mer se situait cinq kilomètres plus loin. Toute la grotte était au sec. Nos ancêtres ont fait les gravures, les impressions de mains et les peintures en deux vagues différentes, vers – 30 000 puis vers – 22 000 », poursuit le préhistorien, aujourd’hui à la retraite.

Grotte cosquer
À ce jour, bien des secrets encore à percer (c) MC Drac Paca SRA – Luc Vanrell
L’interprétation des dessins

Mains imprimées avec certains doigts manquants, gravures d’animaux voire de symboles sexuels, peintures d’un réalisme parfois saisissant… Tout sera dans le futur musée et la reconstitution grandeur nature. À quoi correspondaient ces représentations successives ? Fonctions religieuses, codes de chasse, voire simple passe-temps ? Les interprétations divergent, au fil du temps, de l’avancée des connaissances et parfois même des chapelles scientifiques. Et les débats ne sont pas toujours tendres.

Le duo Olive-Vanrell reste très prudent : « On ne peut pas s’empêcher de chercher des explications. Mais la vérité, c’est que nous avons plus de questions que de réponses sur la vie de nos ancêtres ». De quoi faire musée ? Assurément. Car tous les témoins sont au moins d’accord sur la beauté de la grotte, et son intérêt pour les générations futures. Vivement. ♦

 

Bonus
  • Un bâtiment coûteux. Cette histoire se teinte aussi d’un petit parfum de règlement de compte politique, autour de la « Villa Méditerranée ». Ce coûteux bâtiment (62 millions d’euros) a été construit en 2013 par Michel Vauzelle, alors président (PS) de la Région Sud, avec le vague projet (abandonné depuis) d’abriter un parlement méditerranéen. « Ce bâtiment vide nous coûte cinq millions d’euros chaque année, juste pour son entretien » tacle Renaud Muselier, l’actuel président (Les Républicains) de Région. « En y mettant la réplique de la grotte Cosquer, j’ai transformé le boulet en pépite ».

 

  • Appel d’offres. La Région Sud a lancé un appel d’offres pour choisir l’équipe en charge du musée (en fait un centre d’interprétation) ces 25 prochaines années. Deux équipes ont répondu, Culturespaces et Kléber Rossillon. Cette dernière l’a emporté. Vingt-trois millions d’euros sont injectés dans le projet dont treize par Kléber Rossillon, qui table sur 500 000 entrées la première année.

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