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Hébergement inédit pour femmes en détresse

Par Marie Le Marois, le 21 avril 2021

Journaliste

@L'Auberge marseillaise

Le 8 mars 2021, l’Auberge marseillaise a ouvert ses portes pour 33 femmes vulnérables et leurs enfants. Ce centre de mise à l’abri est unique car il réside dans un bâtiment temporairement fermé, au cœur d’un quartier privilégié et pour un public de tous horizons. Ces femmes ont en effet connu la rue, la prostitution, la toxicomanie ou les violences conjugales. Cabossées par la vie, ici elles peuvent reprendre confiance et se reconstruire. Reportage un lundi après-midi.

 

Assis en équilibre sur sa chaise dans le réfectoire de l’Auberge, Karim savoure ses macaronis à la bolognaise. « Trop bon ! », lance-t-il les yeux malicieux, tout en indiquant son âge avec ses mains. Six ans, c’est encore petit quand on est un enfant. Mais déjà grand quand on a vécu la violence. Malika*, sa maman, yeux verts et large sourire, raconte qu’elle est venue ici par SOS Femmes 13, association pour les femmes victimes de violences conjugales.

Elle est l’une des 33 femmes logées à l’Auberge marseillaise, seules ou avec enfants. La plus âgée s’appelle Josette, la soixantaine, dont une partie passée dans la rue. La plus jeune est Mounia, 18 ans, orientée par la même association que Malika.

*Tous les prénoms de l'article ont été modifiés pour protéger les résidents

 

Un bâtiment vacant de la mairie de Marseille
L'Auberge marseillaise
@Marcelle. Karim au réfectoire de l’Auberge

En temps normal, cette bâtisse au fond d’une impasse est investie par des voyageurs sac à dos. C’est une auberge de jeunesse tout ce qu’il y a de plus classique : chambres en enfilade, sanitaires séparés et réfectoire.

Le bâtiment est fermé depuis le premier confinement en raison de la crise sanitaire. Depuis le 8 mars 2021 et pour un an, la Mairie de Marseille le met à disposition et paye les fluides (eau, gaz, électricité).

La Préfecture finance le coût de l’équipe encadrante de L’Auberge marseillaise – une quinzaine de personnes – et la nourriture pour tout le monde. Soit 9 euros par femme par jour, dont 1,70 euro par repas.

 

Un consortium de sept associations

Ce projet d’envergure est le fruit de sept structures dont JUST, Nouvelle Aube, SOS Femmes 13, H.A.S et l’Amicale du Nid (voir bonus). Elles possèdent une organisation et un public différents mais chacune « a fait un pas de côté pour écrire ce projet ensemble », se félicite Théo Ribière, coordinateur avec Cécile Baranger pour Yes We Camp.

Cette association, spécialiste de la transformation des espaces vacants en endroits féconds, assure aujourd’hui l’intermédiaire avec les collectivités et la bonne marche de l’Auberge. Les cinq autres accompagnent sur place les résidentes, avec leurs compétences et leurs ressources.

 

 

Des femmes orientées directement par les associations

À la différence de certains centres d’hébergement, l’Auberge marseillaise n’est pas un endroit fermé. D’ailleurs, la grille reste toujours ouverte pendant la journée et quelques femmes sortent. « Pour se promener, faire des courses, voir des amis… Mais la plupart restent dans le centre », détaille Cécile Baranger.

Cette architecte de formation explique qu’il n’est pas nécessaire de le sécuriser outre mesure car « aucune n’est activement menacée ». Les victimes de violences conjugales ou de réseaux de prostitution ne sont pas confrontées « à un danger imminent ». Elles sont déjà suivies depuis longtemps par leur association respective, « l’Auberge est une deuxième orientation ». Avec un toit, sûr et bienveillant, ces femmes peuvent quitter leur manteau de survie pour souffler et se recentrer.

 

Un endroit pour se poser
Hébergement inédit pour femmes en détresse 3
Le fils de Sophie avec Karim.

Sophie ne voulait pas venir ici. Encore moins y rester. Après quinze jours à l’Auberge, cette femme élancée se détend peu à peu. Sa vie paraît une escalade d’injustices. Un ex-conjoint violent mis en prison pour tentative d’assassinat, un placement dans un foyer pour femmes battues à Grenoble, un signalement puis deux auprès des services sociaux pour soi-disant maltraitance envers ses enfants. Ils ont failli lui être enlevés.

À l’Auberge marseillaise, son fils et sa fille de 6 et 9 ans semblent heureux. Il suffit d’observer son fils enchaîner un tour de vélo avec Djilali ou un jeu imaginaire dans un siège-bébé, un des nombreux dons effectués pour l’Auberge.

Les trente enfants forment une sacrée bande. Et remplissent les lieux avec leurs cris joyeux.

 

Et se reconstruire

De multiples activités sont proposées aux femmes. Cet après-midi-là, dans un coin aménagé du réfectoire, Malika savoure les mains expertes de Myriam sur son visage. Les ateliers d’esthétique – manucure, soin du visage, maquillage – rencontrent beaucoup de succès. Cette entrepreneuse vient ici éprouver son projet de création d’institut de beauté social et solidaire. Il s’appellera Sublimes’Elles.

La cuisine est également un moment apprécié. Elle est même au cœur de l’Auberge marseillaise. « Pour offrir aux femmes la possibilité de manger ce qu’elles aiment, les sensibiliser à la cuisine et ‘’au bien manger’’ et accompagner celles qui sont en demande d’un métier dans la restauration », égrène Cécile Baranger. Mais aussi bien sûr pour tisser du lien entre les femmes, dont les cultures et les trajectoires de vie sont multiples.

 

Mobiliser les femmes à travers la cuisine…

Les résidentes peuvent cuisiner à tour de rôle un plat de leur choix avec Florian, cuisinier salarié de Yes We Camp. Une proposition plébiscitée de plus en plus. Par exemple, Catherine a choisi une recette de son pays, le Nigéria : poulet, riz, tomate, « c’était tellement bon qu’il n’en restait plus du tout », confie Cécile Baranger.

Pour Mélinda, un plat rom constitué de pommes de terre et poulet. Florian en garde un bon souvenir : « c’était génial de cuisiner avec elle ». La cuisine a été un moyen d’échanger avec cette femme qui ne parle pas un mot de français.

Cet après-midi-là, elle a prévu de faire un gâteau avec les enfants.

 

… et le jardinage

Les ateliers jardinage, encadrés par Le Paysan Urbain dans l’immense jardin à l’arrière du bâtiment, plaisent également beaucoup. Surtout aux enfants.

Ils mettent les mains dans la terre, fabriquent des carrés potagers, plantent, paillent… L’idée est de panacher plantes aromatiques, légumes ratatouilles mais aussi manioc ou igname, « qui poussent très bien ici et que les femmes ont l’habitude de cuisiner », relève Camille.

En projet également : la construction d’un poulailler.

 

Ouvrir le centre sur le quartier
Des femmes en détresse sont à l’abri dans centre inédit 6
Soutien Scolaire avec Agnès

De nombreux autres ateliers sont prévus, « du yoga, de la sophro… », se réjouit Cécile Baranger qui souligne le nombre de propositions bénévoles sur sa boîte mail. C’est le cas d’Agnès, enseignante, qui prend sur sa semaine de vacances pour donner des cours de soutien et raconter des histoires aux enfants.

Ou Mika et Thomas, deux bricoleurs qui viennent régulièrement réparer ou construire, par exemple, une barrière pour les enfants.

Ouvrir l’Auberge marseillaise aux Marseillais est un point important pour l’équipe. « Car l’échange est une richesse pour tout le monde », ajoute la coordinatrice de 28 ans.

 

La force de l’équipe encadrante est sa diversité

La particularité et la force de ce centre d’hébergement sont son équipe hétéroclite, « salariés formés, éducateurs spécialisés ou simplement expérimentés », commente-t-elle. Chaque membre s’attèle à l’organisation de la vie quotidienne, « un peu avec son super pouvoir ». Ainsi l’un sera plus enclin à aider les femmes seules en prise avec un problème d’addiction. L’autre, à animer des jeux.

C’est le cas de Mickey au parcours foisonnant – intermittent du spectacle, réalisateur de film, voyageur…  Les enfants l’adorent. Il possède deux armes secrètes : ‘’Momo la marmotte’’, une peluche marionnette qu’il manie à merveille. Et Jean-Jacques le Lapin, un vrai celui-là. C’est la mascotte de l’Auberge. « Dès que des enfants se chamaillent ou ont besoin d’être consolés, tu leur mets Jean-Jacques et tout est résolu ! », résume cet homme tout sourire.

Les enfants sont pour la plupart scolarisés loin de l’Auberge marseillaise, dans le centre de Marseille ou le quartier de la Belle de Mai. Mais l’association L’École au Présent, dédiée à la scolarisation des enfants, s’occupe actuellement de les inscrire dans les écoles du quartier.

 

 

Le projet de l’Auberge se construit aussi avec les résidentes

Comme toute vie en communauté, tout n’est pas rose. Des petits clashs entre femmes surgissent ici et là. « Il y a trop d’enfants, on s’embrouille parfois à cause d’eux », dit l’une d’elle. « On ne donne pas la même éducation », renchérit une autre. « Je n’arrive plus à me faire obéir », confie une troisième. Côté vaisselle ou ménage des parties communes, il arrive parfois qu’il y ait du laisser-aller. L’équipe encadrante doit alors rappeler à l’ordre.

Les groupes de parole du mercredi – les Agoras – sont l’occasion pour chacun de s’exprimer. Sur ce qui ne va pas, leurs souhaits, aussi. Sophie, celle qui ne voulait pas rester au centre, a proposé de faire intervenir une psychologue pour les enfants et de réaliser un tableau des émotions pour eux : « heureux, fatigué, triste ».

 

À l’écoute, sans projection
Des femmes en détresse sont à l’abri dans centre inédit 4
@l’Auberge marseillaise. Atelier jardinage. réalisation de carrés potagers avec plante comestibles, légumes ratatouilles et autres.

L’équipe est à l’écoute des désirs et besoins des résidentes. Et fait attention à ne pas calquer les siennes. Par exemple, un des projets de départ était de les amener à apprécier les plats composés uniquement de légumes. « Dans cet objectif, nous ne voulions proposer du poulet qu’une fois par semaine. Mais nous nous sommes rendu compte que nous étions en décalage avec leur culture et nous sommes repassés à trois fois par semaine », confie la coordinatrice.

L’équipe a donc mis en place un système hybride : les femmes participent au repas commun ou cuisinent leur propre repas. Elles ont désormais un frigo dans leur chambre – financé par la Fondation Vinci. L’Auberge marseillaise leur fournit les matières premières – pâtes, farine, légumes -, sauf la viande.

 

 

L’entraide existe

Dans l’espace salon, habillé d’un coin café, fauteuils, tables et baby-foot, des femmes se réjouissent de la naissance du petit garçon de Shalima, né la veille. Cette maman a perdu les eaux à l’Auberge, un grand moment de joie pour le centre. Dans deux jours, elle reviendra avec son petit. C’est Fatima, une personne de sa culture qui garde son aîné pendant ce temps. « Il y a de l’entraide au sein des communautés mais aussi plus largement entre les femmes », affirme Cécile Baranger.

Un peu plus loin dans la salle, Nathalie confie à ses deux voisines sa tristesse. Sa vie « de carambolages ». Orientée par Nouvelle Aube, association qui œuvre en faveur des personnes en situation précaire, cette femme aux yeux bleu électrique rembobine son parcours. Dépression, psychiatre, alcool, rue, « une escalade vertigineuse dans laquelle j’ai perdu ma santé ».

Ces derniers mois, cette femme de 49 ans était logée dans un hôtel d’urgence géré par H.A.S (Habitat Alternatif Social), « au Prado Ibis avec ma fille de 17 ans. Mais elle a pété un plomb, elle m’a cassé des côtes ».

 

Leur permettre de se réinsérer dans la société…

Assise à côté d’elle, tout en pianotant sur son téléphone, Jaeda tente de trouver les mots justes pour alléger la peine de Nathalie, « c’est notre tata à toutes, elle adore les enfants ». Cette Albanaise de 26 ans, deux filles de 4 et 8 ans, est là depuis deux semaines. D’abord logée dans un hôtel pendant trois mois par le Samu Social, elle a atterri à l’Auberge marseillaise par l’Amicale du Nid, qui accompagne des personnes engagées dans la prostitution.

Elle n’a qu’une idée en tête : ’marcher’’ toute seule, travailler. Le problème est qu’elle ne peut pas, faute de titre de séjour.

 

…et à trouver un toit

Après avoir accueilli et mis à l’abri ces femmes, la mission de l’Auberge est de dénouer chaque problème qui empêche leur réinsertion. Pour Jaeda, ce sera obtenir ses papiers de demandeur d‘asile à la Préfecture. Pour d’autres, résoudre un souci de santé, refaire des papiers d’identité, entreprendre les démarches pour bénéficier de la CAF, etc. L’équipe encadrante les accompagne pas à pas. « Ainsi que deux assistantes sociales qui viennent à la journée », ajoute Cécile Baranger.

Une fois leur situation résolue, elles pourront avoir accès à ce à quoi elles ont droit. « C’est-à-dire à un toit à soi », martèle la jeune femme. Étape essentielle avant de trouver un emploi.

L’objectif de l’Auberge est bien là : aider ces femmes à obtenir un logement social lorsque le centre fermera en mars 2022. Grâce à son réseau, l’organisation est en mesure de les aider à en trouver un en six mois au lieu des dix ans traditionnels.

 

 

Un contrat pour chaque résidente

centre d'hébergement d'urgence l'Auberge marseillaiseLa dernière pensionnaire vient d’arriver, elle a 18 ans. Cette migrante a dormi cinq nuits dans la rue près de la gare, avant d’être prise en charge par le formidable réseau Ramina. C’est lui qui l’a conduite à l’Auberge.

Comme les autres femmes, cette jeune fille doit approuver un contrat d’hébergement avant d’intégrer l’Auberge marseillaise. Il est très simple mais stipule quelques règles de base, notamment l’interdiction de toute violence et le respect des horaires des repas.

Une fois signé, la jeune fille peut intégrer à l’étage sa nouvelle chambre. Et dormir sur ses deux oreilles, enfin. ♦

 

Bonus
  • JUST, Nouvelle Aube, SOS Femmes 13, H.A.S et l’Amicale du Nid, qui sont-ils ?

H.A.S (Habitat Alternatif Social) défendre la dignité des personnes fragilisées par le droit au logement et le droit à la santé.

JUST s’occupe de réduire les risques dans les bidonvilles et les squats, en installant les besoins de première nécessité. Comme eau, électricité, douche et toilette…

Nouvelle Aube travaille pour la prévention et la réduction des risques et des dommages (drogue, alcool..). Ainsi que la promotion de la santé auprès des personnes en situation précaire (ils sont à l’origine de la revue Sang d’Encre).

SOS Femmes 13 oeuvre auprès des victimes de violence conjugale et Amicale du Nid, des femmes en prise avec la prostitution.

 

  • Un précédent avec le Village Club du Soleil. L’Auberge Marseillaise s’inspire d’une première expérience qui a très bien fonctionné pendant trois mois, l’été 2020. À l’initiative de Marseille Solutions, un collectif d’associations s’est mobilisé pour reloger 180 sans-abris dans ce club-hôtel. Lire ici

L’idée de Marseille Solutions est aujourd’hui de « capitaliser sur ce qui est fait. Comprendre notamment les raisons de son bon fonctionnement pour créer un précédent et dupliquer le concept », souligne Daphné Charveriat de Marseille Solutions. Le prochain projet ? Investir un bâtiment vacant pour mettre à l’abri de grands marginaux.

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  • Les AOT, autorisation d’occupation temporaire. Le domaine public de l’État et des collectivités locales est vaste et supporte de nombreuses activités publiques ou privées propices à la vie locale. Ce patrimoine peut également être valorisé économiquement et représenter une source de revenu pour leur propriétaire. Pour concilier les différents usages, leur mise à disposition demande cependant à être organisée. C’est pourquoi, même si le domaine public est réputé «inaliénable et imprescriptible», il est possible d’accorder un droit d’usage temporaire à une personne privée et de définir les modalités d’utilisation et de gestion de ces lieux au travers de la signature d’une autorisation d’occupation temporaire (AOT).

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