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Même à l’arrêt la croisière pollue. #1 nouveau constat accablant

Par Olivier Martocq, le 23 avril 2021

Journaliste

Une nouvelle fois, la polémique fait rage à Marseille autour de la pollution générée par les bateaux de croisière. Les treize paquebots immobilisés à quai depuis un an auraient pollué autant que l’ensemble du trafic automobile durant cette période. Partisans et détracteurs des croisières s’étripent et se renvoient des arguments difficilement vérifiables. Problème, rien n’est fait au niveau de l’État pour faciliter la transparence sur une question environnementale pourtant majeure !

 

Ce sont deux études qui ont mis le feu aux poudres. La première émane de Santé publique France. Elle analyse les conséquences sur la mortalité de la moindre pollution de l’air observée durant le premier confinement. Et fait le lien direct avec la diminution de l’exposition de la population aux particules ambiantes. Celles qui sont principalement générées par le trafic routier. En France, la baisse ponctuelle des niveaux de pollution au printemps 2020 aurait ainsi permis d’éviter environ 2 300 décès.

Or, dans le même temps, à Marseille, le confinement a produit l’effet inverse. Selon une étude d’AtmoSud (organisme en charge de l’analyse de la qualité de l’air à Marseille), les paquebots bloqués à quai ont continué à faire tourner leurs moteurs à cause des équipages à bord. Ils auraient pollué autant que tout le trafic automobile enregistré sur la ville durant cette période.

 

Les riverains lanceurs d’alerte
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Perspective depuis le quartier de Saint André, à plus de 2 km du port @Marcelle

Elisabeth Pelliccio, à la tête du comité d’intérêt de quartier de Saint-André, au nord de Marseille. Dans son bureau qui surplombe les quais où stationnent les paquebots, elle a installé un capteur qui analyse la pollution de l’air. « Bizarrement, ça fluctue beaucoup la nuit, explique-t-elle. La nuit, il y a peut-être un peu le chauffage. Mais pas de camions, pas de véhicules, puisqu’on est tous confinés. Donc, il ne reste plus que nos chers bateaux de croisière. On a des pics à 120 microgrammes : c’est effrayant. »

Et cette militante associative qui se bat depuis des années sur cette thématique de regretter que l’ARS (Agence Régionale de Santé) refuse de faire de ces quartiers sous le vent des fumées des bateaux un observatoire sur le cancer.

 

Pas d’étude épidémiologique

« La réponse est toujours la même ! C’est trop compliqué, il faudrait définir une zone précise, etc., etc… Or nous, les habitants, on sait ! Il n’y a qu’à voir dans nos jardins.

Quand on coupe une branche d’arbre, elle est toute noire, remplie de suie. Et quand on nettoie les tables, ça mousse, c’est le soufre. Surtout, il y a six cancers du sein dans un rayon de 200 mètres autour de chez moi. Il y a des tumeurs au cerveau chez plusieurs enfants dans l’arrondissement. On pourrait au moins comparer avec d’autres quartiers de Marseille pour avoir une idée. Mais les pouvoirs publics se refusent à le faire. » Élisabeth Pelliccio n’appartient pas à la mouvance complotiste. Elle s’étonne pourtant de l’attitude très en retrait de l’État sur ce dossier. Il y a trois capteurs sur l’ensemble du secteur concerné qui abrite plus de 100 000 habitants. Et aucun derrière les grilles du port, à proximité des navires.

 

 

Pas de capteurs sur le port
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Implantation actuelle des capteurs @Cap au Nord

Autre étonnement des riverains, aussi incroyable que cela puisse paraître, aucun capteur n’a été déployé à proximité des cheminées des paquebots. « Le port nous dit que ça n’a pas de sens. Que c’est comme si on mettait des capteurs sur la Corniche à hauteur des pots d’échappements des voitures », regrette Patrick Borg de l’association de défense de la qualité de vie Cap au Nord. « Or, cela permettrait de savoir la nature des polluants et leur importance. Et surtout mettrait un terme à l’argument du port qui explique qu’on ne peut pas discerner dans la pollution de l’air que l’on respire, nous les riverains, ce qui relève des navires, des voitures ou du chauffage ».

Pour autant, Dominique Robin, le directeur d’AtmoSud, a pu mesurer l’impact des rejets des navires à quai durant le confinement. « La première pollution à Marseille reste la voiture en termes de rejets mais aussi d’exposition des populations. Les navires ont à peu près le même niveau de rejet, mais leur impact sur la population est lié à la direction du vent. » À la tête d’une structure qui dépend de financements croisés publics/privés il ne peut imposer la pose de nouveaux capteurs.

« Il n’y a pas de volonté et ce n’est pas à l’ordre du jour », déplore Dominique Robin. Celui-ci relève que cependant les mentalités évoluent.

 

 

Des comparaisons abracadabrantesques

Un paquebot équivaut à un million de véhicules en marche. Quand en 2018, avant les autres, France Nature Environnement a fait claquer ce chiffre, les professionnels du maritime ont dénoncé le règne du n’importe quoi !  Un rapport publié il y a deux ans par l’ONG américaine Transport et Environnement l’a pourtant confirmé et majoré. Il affirme que le leader mondial de la croisière de luxe, Carnival Corporation, asphyxie les côtes européennes en émettant à lui seul, avec ses 94 paquebots de croisière, plus d’oxyde de soufre que l’ensemble des véhicules du continent. Soit 260 millions de voitures.

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Victor Hugo Espinosa, président de L’air et moi @DR

« Il y a des gens qui vont donner des chiffres par rapport à une moyenne théorique, analyse Victor Hugo Espinosa, le président de l’association L’Air et moi. Mais si on prend comme critère les voitures qui ont la norme euro 6, on peut dire qu’un bateau de croisière comme ça qui traverse la Méditerranée pollue autant que 400 000 voitures ». Pour Victor Hugo Espinosa, il faut arrêter de s’envoyer des anathèmes sur ce sujet. D’autant qu’entre la pollution au soufre ou aux particules fines, plus personne ne s’y retrouve. « Sur la pollution de l’air, faisons de la pédagogie et de la formation à destination des élus et des hauts fonctionnaires. Elle coûte chaque année à la France 101 milliards d’euros, selon un rapport du Sénat. C’est un poids considérable pour le budget de la nation », exhorte cet ingénieur spécialiste en risques majeurs, qui préside aussi l’association Ecoforum.

 

La mairie impuissante

La nouvelle majorité découvre la faiblesse de ses marges de manœuvre. Au-delà des questions budgétaires, la mairie n’a plus la main sur des compétences essentielles comme la voirie, les poubelles, les transports, etc. Concernant la pollution de l’air, elle peut limiter celle des voitures en créant des zones piétonnes ou en rétrécissant des axes de circulation. Mais elle ne peut pas intervenir derrière les grilles du port, propriété de l’État. « Le problème c’est celui de l’amélioration de la relation ville port, explique Sébastien Barles. L’adjoint à la transition écologique demande de vraies études ciblées sur l’impact de la pollution des navires « il faut placer pour cela des appareils de mesure sur le port mêmeEt que le port soit partie prenante en matière de lutte contre la pollution. »

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De vastes espaces à récupérer @Marcelle

L’enjeu est de taille pour la mairie de Marseille, qui entend mettre en place une zone à faible émission de matières polluantes. « Cela passe par l’électrification à quai des ferries et bateaux de croisière. C’est en cours, mais il faut accélérer. Il faut surtout que le port interdise l’accès aux bateaux les plus polluants, sans pot catalytique et utilisant du fioul lourd. Et cela, ça ne dépend que de lui. »

Autre possibilité plus radicale : obtenir que l’État libère du foncier sur le port de Marseille car la mairie a des projets écologiques urbains qui nécessitent de vastes espaces. « Il faut libérer du foncier, pour que les marseillais se réapproprient leur littoral. Je pense à la digue du large. Il y a par ailleurs beaucoup d’activités du port de Marseille qui peuvent être déplacées dans les bassins est, ceux de Fos. Pourquoi pas les paquebots et les ferries les plus polluants ? »

 

Manque de transparence et de communication

L’association Cap au Nord a pour objet la défense de l’environnement dans les 15e et 16e arrondissements de Marseille. Connue des pouvoirs publics depuis trente ans, elle a émergé à l’époque de la fermeture d’usines aux sols pollués au chrome. Ce qui à l’époque n’inquiétait personne.

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Pic de pollution du 23 avril 2021 @Cap au Nord

Depuis 2012, elle tire la sonnette d’alarme sur la pollution des gros navires et les risques pour les populations « sous le vent ». C’est-à-dire essentiellement celles des quartiers nord. « En 2012, le directeur du port de l’époque nous avait affirmé que l’électrification arriverait d’ici trois ans, souligne Patrick Borg qui regrette l’omerta du GPMM. Ils nous ont rencontré pour la première fois en avril, quand ce nouveau scandale a éclaté ».

L’activiste environnemental note que cette fois, compte tenu des acteurs impliqués dans les financements [# 2 à venir], le projet a enfin des chances d’aboutir. « On vient quand même d’apprendre que le financement pour l’électrification du terminal croisière était repoussé de 18 mois ». Les associations impliquées dans le dossier demandent donc la mise en place d’un calendrier de réunions périodiques d’information et de suivi des chantiers. « La direction du port et les principaux acteurs entendraient les remontées de terrains. Quand il y a défaut de transparence des autorités sur ce type de problématique, c’est qu’il y a un loup ». Une première réunion est prévue le 6 mai. Atmosud sera de la partie !

 

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