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Des chambres d’étudiant en Ehpad ? Et pourquoi pas !

Par Marie Le Marois, le 21 mai 2021

Journaliste

@Pixabay

Une coloc’ pas comme les autres débarque dans la métropole lilloise : des étudiants partagent avec des personnes âgées leur maison de retraite. Ce dispositif innovant, élaboré par l’association Générations et Cultures depuis 2017, répond au problème de logement des premiers et de vieillesse des seconds. Cette formule gagnant-gagnant a essaimé dans d’autres régions. Reportage à Notre Dame des Anges.

 

La mèche est rebelle et l’œil malicieux. Raphaël est un étudiant heureux. Il vit dans un studio meublé en plein cœur du vieux Lille, avec coin cuisine et jardin d’agrément. Cet étudiant en école d’architecture a ajouté ici et là une touche personnelle. Plantes, maquettes de travail, photos d’amis et de pièces de théâtre qu’il aurait dû voir avec sa classe. Situation sanitaire oblige, les sorties culturelles n’ont pas eu lieu et les cours se sont déroulés à distance.

Comme tous ses pairs, Raphaël les a suivis de chez lui. Sauf que, chez lui, c’est l’Ehpad Notre Dame des Anges. Et ses voisins de chambrées sont des séniors. « Je me suis confiné à la maison de retraite d’octobre aux vacances de Noël », sourit ce Bordelais d’origine. À la différence d’autres étudiants, isolés et parfois en situation précaire, il n’était pas « à plaindre » avec son « super cadre de vie ». La maison de retraite est « un bâtiment ancien, très beau » qui longe la Deûle et donne sur l’esplanade de la Citadelle. « Quand je sors de cours, je vois des arbres fleuris. C’est rare dans le centre de Lille ».

 

Générations et Cultures propose deux dispositifs : Un Toit Parmi les Âges (des étudiant vivent dans des structures d’hébergement collectif pour personnes âgées ou handicapées) et Un Toit À Partager (des étudiants vivent chez des séniors).

 

62 résidents plus ou moins dépendants
@Notre Dame des Anges.

Pourtant, les 62 résidents ne sont pas tous de compagnie joyeuse. Ils sont plus ou moins dépendants, plus ou moins atteints de troubles et de pathologies. Plus que moins, d’ailleurs. « Vivre en Ehpad est une expérience particulière, confirme Marc Veniat, directeur de Notre Dame des Anges. Contrairement à ce que renvoient les médias, ce n’est ni un mouroir, ni un lieu de maltraitance. Mais ce n’est pas non plus que des papis et mamies vaillants. Il faut faire face à la vieillesse, à la maladie, à la mort ».

Raphaël savait dans quoi il s’engageait en s’installant ici en septembre – son père, aide-soignant en unité de vie pour les personnes atteintes d’Alzheimer, y a amené son fils plus d’une fois. Mais, même s’il s’attendait à « cet environnement », ce jeune de 18 ans – « bientôt 19 » –  s’est trouvé au début confronté à une réalité parfois difficile. Puis son regard a évolué au fil des semaines.

 

 

S’habituer à la vieillesse

Raphaël a pris le temps de différencier les pathologies légères des plus lourdes. D’appréhender les personnalités des résidents. De tisser des liens avec ceux qui sont en capacité. Il s’est habitué à la maladie, aux pertes de mémoire, aux propos incohérents. Avec douceur, il répète inlassablement son prénom aux résidents qui ne se souviennent plus de lui. Il prend avec humour les situations cocasses liées à la baisse des facultés cognitives. Comme cette femme qui voulait garder à tout prix ses détritus et « qui du coup m’a insulté quand j’ai voulu les lui prendre ». Il rentre avec patience dans les histoires abracadabrantes des personnes atteintes de maladies neurodégénératives. Rassure les désorientés.

Il s’est enfin habitué à la mort, même si la première fois elle l’a surpris. L’étudiant discutait avec une résidente avec laquelle il avait tissé des liens. En sortant de la pièce, elle a succombé à un arrêt cardiaque. « J’étais choqué sur le moment. Et en même temps, c’est la vie ».

 

Un Toit Parmi les Àges (UTPA) est destiné aux établissements accueillant des personnes âgées (Ehpad et résidences Autonomie) mais aussi handicapées. Ce dispositif expérimental est le premier en France. ‘’Il a inspiré d’autres associations en Rhône-Alpes et dans la Drôme’’. Anne-Sophie Lapalus, directrice de Générations et Cultures.

 

Générations et Cultures : tiers de confiance entre l’étudiant et l’établissement
Raphaël, étudiant de 18 ans vivant en Ehpad

Comment diable cet étudiant plein de vie a t-il-eu l’idée bizarre de vivre en Ehpad ? Tout simplement pour avoir son propre studio. Ce Bordelais voulait vivre dans le centre de Lille mais ne trouvait rien pour son budget. Après un reportage sur l’habitat intergénérationnel à la télévision, il a appelé Générations et Cultures qui couvre les Hauts-de-France.

« Au début, je ne voulais pas vivre en Ehpad mais chez une personne âgée. Il n’y avait hélas plus de binômes possibles. L’association m’a parlé de places en maison de retraite et en centre pour handicapés. Comme je suis moins à l’aise avec le handicap, j’ai choisi la première proposition », raconte-t-il avec un naturel désarmant.

Après un entretien avec l’association et le directeur de Notre Dame des Anges – « pour savoir si ma personnalité convenait au projet », le jeune homme visite le studio qui achève de le convaincre. « Il est incroyable ». À la fois spacieux, peu onéreux et éloigné des chambres des résidents. « Cette situation permet à l’étudiant d’avoir un pied dans l’Ehpad sans être dans le couloir de l’établissement », précise Marc Veniat.

 

Un loyer modeste pour les étudiants

Raphaël débourse 250 euros par mois pour un studio d’une trentaine de mètres carrés, charges comprises, quand ses amis payent le double pour une superficie divisée par deux. Il a accès à la lingerie – « pas de corvée de laverie ! » – et bénéficie d’un repas gratuit par semaine. En échange, il offre chaque semaine environ trois heures de son temps et un repas avec les résidents.

Le jeune homme consciencieux s’implique. Il participe aux différents ateliers. Dessin, cuisine, chant, Loto, confections de Noël, balade. Et descend tous les jours « tisser un gros lien » avec les résidents qu’il préfère appeler par leur nom de famille pour garder une certaine distance. « Comme je sais qu’elles peuvent mourir à tout moment, je préfère ne pas trop m’attacher ».

 

  • Malgré les divers confinements, les conventions UTPA ne cessent d’augmenter : 15 en 2018, 18 en 2019, 25 en 2020

 

Un temps parfois difficile à donner
@Notre Dame des Anges. Raphaël déguisé au premier plan.

Raphaël a bien sûr des affinités avec certains plus que d’autres. Comme cette femme arrivée en début d’année à l’ Ehpad avec son mari, « une grande dame qui a encore toute sa tête ». Ensemble, ils parlent mode, un milieu que Raphaël « aime beaucoup ». « Elle travaillait aux Trois Suisses, je pense que ça lui fait plaisir de parler avec moi. Elle est souvent seule, son mari a eu un AVC et elle n’a pas tellement de liens avec les autres résidents. C’est dur pour elle  »

Depuis un mois, l’étudiant participe « moins à la vie de la maison ». Désormais deux jours par semaine à l’école et en « plein rendu de projet », ce travailleur entame la « partie hard » de ses études. « Je ne parviens pas à donner mes trois heures et ça m’embête ».

 

Un souffle de jeunesse pour les personnes âgées

Raphaël œuvre bien plus qu’il ne le pense. Rien que par sa présence. Ses bonjours le matin. Les petits mots en rentrant de cours le soir. Ses sourires, ses mains posées sur une épaule, ses regards emplis de tendresse. « L’échange n’est pas que verbal, c’est tout ça aussi », argue Marc Veniat. Le directeur de cet établissement, qui emploie ce dispositif depuis trois ans, valorise ces temps informels, diffus et sincères. « Le fait que l’étudiant vive au sein de l’établissement tient un peu de la coloc’. Cette formule crée du lien entre le jeune et les personnes âgées, fait souffler un vent de fraîcheur ».

 

Une dynamique dans la maison de retraite
Etudiants vivant en EHPAD
@Notre Dame des Anges. Jour de Loto ! Raphaël à gauche.

Didier Boët, chargé de l’animation dans l’établissement et référent de Raphaël, renchérit : « La seule présence de la jeunesse dans l’établissement apporte une dynamique ». Raphaël va, vient, croise les séniors installés dans le hall d’entrée. Par ce mouvement, il provoque des sujets de conversation. « J’explique à tel ou tel résident qu’il s’appelle Raphaël, qu’il est étudiant en architecture, etc. ».

Pour l’animateur, le succès du dispositif réside dans sa durée : « l’étudiant est au moins un an dans la structure, il prend donc le temps de créer du lien avec les résidents ». Selon lui, même si la difficulté reste de trouver le bon moment entre les cours, les disponibilités des uns des autres, « ce projet est riche pour les deux côtés : riche d’enseignement pour l’étudiant, riche pour les résidents en termes de valorisation de leurs expériences de vie et de leur personnalité ».

 

Paroles de résidentes :

Madame V : « Raphaël est le romantique de notre époque. Il a du talent, de l’élégance et j’aime ça. Avoir un étudiant ici, c’est très bien. C’est une bonne rencontre, il y a eu des échanges dès mon arrivée. Il fait des études d’architecture, c’est difficile ».

Sœur BM : « Je ne l’ai pas souvent croisé mais j’ai pu échanger parfois avec lui. C’est intéressant d’avoir une personne jeune dans l’établissement qui vit avec nous ».

 

Une attraction pour l’établissement

Même si ce n’est pas la première motivation, cette formule offre un revenu supplémentaire à l’établissement, pour une chambre qui de toute façon n’est pas destinée aux résidents. Notre Dame des Anges a en effet déjà atteint le seuil maximal de 62 résidents et le studio, aménagé dans un ancien local technique, n’est pas conforme pour eux.

Enfin, cette formule « offre de l’attractivité  à l’Ehpad », observe Marc Veniat. En plus de proposer l’art thérapie, l’approche Carpe Diem « pour accompagner les résidents de manière la plus humaine et bienveillante possible » et le chariot Snoezlen multisensoriel (son, lumière, huiles essentielles) « pour éviter le matraquage médicamenteux », l’établissement loge aussi des jeunes. Important pour les futurs résidents qui apprécient « qu’il n’y ait pas que des vieux ».

 

 

Des adaptations continues
Des étudiants en Ehpad ? Et pourquoi pas !
@Notre Dame des Anges et son Jardin

Il est important que  le courant  passe entre l’établissement et l’étudiant. Le directeur est donc pleinement associé au recrutement des étudiants pour s’assurer qu’ils soient véritablement en phase avec le projet. Et que leur personnalité soit compatible avec la vie en collectivité et le public accueilli. Marc Veniat recherche  « des personnes curieuses qui ont envie d’échanger avec les personnes âgées », comme Raphaël. « Il a trouvé tout de suite sa place alors qu’il est arrivé dans la période difficile du confinement ».

Pour optimiser le dispositif, un administrateur de l’association Générations et Cultures, Arnaud Chevalier, ex-directeur d’EHPAD, rencontre systématiquement, depuis un an, les candidats à l’expérience pour leur expliquer ce qu’est concrètement un EHPAD et échanger autour de leurs représentations.

 

Pas d’obligations précises

Anne-Sophie Lapalus, la directrice de l’association, insiste sur la prise en compte des talents et des compétences des étudiants pour la réussite du projet. « L’idéal est de ne pas fixer d’obligations très précises au départ pour que l’étudiant prenne le temps de connaître les résidents et l’équipe. Il participe plus activement, il est davantage force de proposition quand il a pris ses marques. Le premier bilan avec l’association au terme d’un mois de cohabitation est idéal pour définir plus concrètement ses missions et notamment les animations ».

L’expérience prouve aussi que le choix du référent de l’étudiant sur place a de l’importance.« L’animateur ou un autre membre du personnel s’avère être parfois plus disponible que le directeur et cela peut faciliter un meilleur suivi du projet ». Plusieurs aspects de la cohabitation et du projet sont abordés et font l’objet d’ajustements lors des trois bilans approfondis proposés sur place par l’association, qui complète ce suivi de la cohabitation par un entretien téléphonique mensuel.

Marc Veniat a effectué avec Raphaël le dernier bilan il y a une semaine. L’étudiant a passé « une super année et si c’était à refaire, il le referait », mais pense partir l’année prochaine car ses études lui « prennent beaucoup de temps ». Et puis il y a les amis avec lesquels il a noué des liens au fil des mois. Pour la rentrée prochaine, Raphaël souhaite vivre une colocation avec des jeunes de son âge.

 

Ouvrir les Ehpad sur l’extérieur

Les amis, justement. Raphaël peut les recevoir dans sa chambre jusqu’à la tombée de la nuit. Excepté pour des travaux de groupe en architecture, il n’en a pas vraiment profité. Mais suffisamment pour donner des idées à Marc Veniat : « Pourquoi ne pas loger dans l’établissement trois autres étudiants qui travailleraient le soir ensemble dans la salle commune, avec à côté une table de personnes âgées jouant à la belote. À la fin de la soirée, il pourrait y avoir des échanges ! »

Ce diplômé d’un master en management d’établissement de santé n’en a ni le temps ni les moyens, mais il est convaincu qu’ouvrir les Ehpad sur l’extérieur est urgent. C’est même « leur futur ». Et de citer un café aménagé dans un établissement des Landes, un restaurant dans un deuxième à Bordeaux et un gîte dans un troisième au centre de la France. « Ouvrir les Ehpad permettrait aux résidents de pouvoir vivre dans leur quartier. Mais aussi d’y faire venir les habitants ». Un excellent moyen pour apporter de la vie et abattre les clichés.

 

 

Un bienfait non quantifiable
Des étudiants colocataire EHPAD 
@Notre Dame des Anges. Raphaël et l’équipe d’animation.

Raphaël est incapable de savoir si sa présence a un réel impact. Mais une chose est sûre : il est marqué par certaines interactions. « Un soir tard, je suis descendu faire ma lessive et suis tombé sur un monsieur qui regardait la pluie tomber. Il m’a parlé de sa jeunesse pendant la guerre et de ses années comme gymnaste ». Il est mort depuis, mais ce n’est pas grave. Raphaël garde en mémoire ces moments précieux et relativise le passage dans l’au-delà. Grâce à cette expérience en Ehpad, le jeune homme de 18 ans porte un regard tendre sur le grand âge et compte désormais profiter de la vie à « 100 % ». À commencer par ne plus se préoccuper du regard des autres. ♦

 

Bonus

Un Toit Parmi les Âges, concrètement ? – Origine de Générations et Cultures – Intervention dans les résidences Aréli – 21e Printemps de l’Intergénération

 

  • Un Toit Parmi les Âges, concrètement ? Générations et Cultures met en lien étudiants et établissements (Ehpad, Résidence autonomie, résidence pour personnes handicapées et Maison Familiale Hospitalière). L’association travaille avec dix structures partenaires, certaines prenant deux étudiants dans leur établissement. C’est le cas de la Résidence Autonomie de Loos.

Via ses chefs de projet, l’association accompagne la réflexion, puis la mise en place. Et enfin le suivi tout le long de la cohabitation. D’un établissement à l’autre, les conventions changent. Car elles sont le fruit d’une « réflexion tripartite entre le jeune, l’association et l’établissement », souligne Anne-Sophie Lapalus, directrice de l’association. Sur le plan pratique, l’association vérifie que les logements sont meublés. Et que la participation demandée au jeune n’excède pas 250 euros et 30 heures d’engagement par mois. Cela comprend les temps d’animations, les repas, les balades mais également les temps informels. Certains établissements, comme la Maison Familiale Hospitalière, ne demandent pas de loyer. Chaque jeune a un référent sur place.

 

  • @XUEIV. Rufus et Brigitte Fossey.

    Générations et Cultures. Un collectif d’associations et d’organisations, réuni à l’initiative des petits frères des Pauvres, a créé en juillet 1981 « Vieillir Autrement ». L’objectif était de combattre l’isolement et l’exclusion dont souffraient de nombreuses personnes âgées dans la région. La première action a été de produire un long métrage XUEIV (VIEUX à l’envers) réalisé par Patrick Brunie, avec Brigitte Fossey, Rufus et des centaines de figurants bénévoles. Le CNC vient d’allouer 40 000 euros pour restaurer et numériser le film.

Dès les années 1990, Vieillir Autrement, devenue Générations et Cultures, s’est donné comme mission de favoriser le rapprochement entre les personnes de générations et de cultures différentes. De lutter contre toute forme d’isolement. Enfin, de contribuer à développer des sentiments d’utilité et d’estime de soi chez les personnes.

Générations et Cultures est devenue Centre de Ressources sur l’intergénération, cofinancé principalement par le Conseil Régional Haut-de-France. Elle propose son savoir-faire aux collectivités et associations désireuses de développer ses dispositifs.

 

  • Intervention dans les résidences Aréli et Adoma. Générations et Cultures intervient depuis plusieurs années dans sept foyers ARELI du Nord où vivent plus d’un millier de migrants retraités. L’objet est le changement des représentations sociales entre les résidents et les populations vivant autour des foyers. Les outils ? Projections-débats, rencontres avec des habitants, visite du Louvre-Lens, barbecue, tournoi de pétanque, journée avec des enfants d’un centre social, etc.

 

  • Le 9e Printemps de l’Intergénération est organisé les 21 mai et 4 juin sur la thématique « Bien vivre son quartier, son village et inventer ensemble demain » par visioconférence. Seront mises en lumière des initiatives visant à créer du lien social ou du développement local solidaire sur une dizaine de territoires de la région Hauts-de-France.

Cet évènement gratuit est organisé par le Réseau Assemblage dont le bras armé est Générations et Cultures. Il réunit centres sociaux, CCAS (Centre Communal d’Action Sociale), des associations comme Les Petits Frères des Pauvres ou Poursuivre. Les livrets des précédentes éditions sont libres d’accès ici.

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