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Jean Viard : « La pandémie, une tragédie créatrice »

Par Nathania Cahen, le 15 juin 2021

Journaliste

Photo @ Lubos Houska - Pixabay

Jean Viard en est certain, le Covid nous a changés. La pandémie nous a mis au pied du mur, acculés à dresser l’état des lieux de nos existences, de nos envies. Divorcer, déménager, travailler autrement, changer de métier… ? Les questions ont été posées, ont ébranlés certains d’entre nous, ont parfois eu des conséquences. C’est ce besoin de changements qu’évoque le sociologue dans son dernier essai paru fin mai, « La révolution que l’on attendait est arrivée » *. Il répond à nos questions depuis cette campagne du Luberon où il est installé depuis bien des années.

 

Vous estimez que la pandémie a, pour un certain nombre de nos concitoyens, débouché sur des lendemains meilleurs ?
Jean Viard : "La pandémie, une tragédie créatrice"
Jean Viard © Hamilton_REA

Je suis un sociologue de terrain, j’écoute, je regarde, je voyage… ! Et oui, j’en retire l’idée, que cette période de confinement, de peurs, est une tragédie mais créatrice. Il y a eu des morts, des souffrances, une économie à l’arrêt. Mais dans ce sillage s’ouvre aujourd’hui une immense période de joie de vivre, d’optimisme, de bousculement de la société qui peut mener au pire comme au meilleur. Tout dépendra des politiques menées… Nous avons chacun réfléchi au sens de notre existence, à notre manière de vivre. Nous sommes nombreux à avoir réalisé une sorte d’audit. Et pour 10% d’entre nous, soit 4 millions de personnes quand même, cela a débouché sur des projets de ruptures. Changer de lieu de vie, de partenaire, de boulot… Tout cela va mettre deux ou trois ans à se réaliser.

Au niveau mondial aussi, des changements et non des moindres ont déjà eu lieu : Joe Biden a remplacé Donald Trump. En Italie, l’extrême droite a reflué et les allocations familiales ont été revalorisées. Le G7 s’est accordé sur une taxe d’au moins 15% sur les bénéfices des multinationales, la COP21 s’est renforcée : les sociétés ont envie de joie, de paix et de changement. La période d’affrontement entre ultra libéralisme et nationalisme est derrière nous au profit d’un nouvel enjeu : lier coopérations et frontières comme on a appris à le faire durant la grande pandémie.

 

Cette période étrange s’est également traduite par des investissements dans le mieux-être… chez soi ?

Tout à fait. Et d’autant plus volontiers qu’on a amassé près 180 milliards d’euros d’économie privée forcée ! Individuellement, on a investi pour être mieux chez nous. On a ainsi construit 146 000 nouvelles piscines depuis un an…Mais on a aussi changé de matelas, de TV, jardiné (63% des français ont un jardin !)…  Un autre exemple illustrant cet état d’esprit, mais dans un autre domaine, c’est la vente de guitares, en augmentation de 20%. D’une manière générale, les pratiques amateurs ont beaucoup progressé – la danse, la musique, la peinture…Tout le monde a dû moins consommer mais le revenu des français est resté stable- sauf le travail au black et les services à domiciles qui ont beaucoup souffert.

 

« Avant, le marché de l’occasion était un truc de pauvre »

 

Jean Viard : "La pandémie, une tragédie créatrice" 2
Le charme et les avantages du village @Pixabay

L’envie dominante est que ce soit « différent » d’avant. N’oublions pas que 5 milliards de personnes ont limité leur vie – de travailler, de sortir- pour sauver la vie des plus « improductifs ». C’est magnifique ! Nous devons construire un récit positif de cette épreuve. Et il me semble que, pour le moment, cela aille dans ce sens.

 

C’est de l’ordre de la révolution culturelle ?

Pour moi, c’est mai 68 puissance dix ! Une énorme révolution culturelle avec chaque jour un nouveau libraire qui demande une immatriculation. En dépit d’une société très technologique, ultra numérique, qui permet de se voir et de parler via Internet.

Un autre exemple ? Le développement du marché de l’occasion et du recyclé. Qui pourrait doubler le marché du neuf. Avant l’occasion restait un truc de pauvre, sauf pour les voitures et les maisons. Aujourd’hui, c’est une tendance de fonds qui prend de l’ampleur. Qui a du sens : plus écolo, moins énergivore. La pandémie a renforcé de tels mouvements. Me too, Greta Grunberg…, sortent grandit de cette période.

 

« On passe du rêve de la résidence secondaire à celui du deuxième bureau »

 

Observe-t-on une mise au vert, un retour vers la campagne, la province ?

Les 40% de français qui peuvent télétravailler sont en pleine interrogation. Ce n’est pas un refus de la ville comme après 68 et une utopie communautaire, c’est une volonté d’art de vivre familial, à une heure en train des grandes cités dans des villes moyennes biens équipées. On devrait aller vers un modèle de temps partagé, deux jours dans la métropoles, le reste à la maison, ou à côté de la maison. Le vrai projet ce sont des tiers lieux et des lieux de coworking pour se créer un deuxième bureau à côté de chez soi, où se créer des réseaux de vie avec des voisins, ceux du marché, du collège des enfants, de la salle de sport, de la vie associative et municipale. On passe du rêve de la résidence secondaire à celui du deuxième bureau. Et on accélère un mouvement qui avait déjà vu Paris avoir un solde net négatif de 59 000 habitants ces dix dernières années

 

Un chapitre de votre ouvrage s’intitule « 16 leçons pour avancer ». Un exemple ?

Jean Viard : "La pandémie, une tragédie créatrice" 1

Je considère qu’il faut donner plus de pouvoir aux régions. IL faut des responsabilités entières sinon personne ne va plus voter pour des bouts de responsabilité ! Les Agences de santé, la sécurité, l’aménagement du territoire, la culture et le tourisme…notamment. On a pu constater le rôle important joué durant la crise par les Présidents de région. Il faut sans doute reprendre la loi Sarkosy avec un conseil régional qui rassemble des élus départementaux et un Bureau de la région autour du Président de Région avec les Président de départements et de métropoles. On a trop multiplié les instances élus à responsabilités partielles et les électeurs refusent cette obscurité.

Autre exemple, la nécessité de pouvoir voter deux fois lors des élections municipales : dans la commune où l’on vit et dans celle où l’on travaille. Les villes sont dirigées par ceux qui dorment sur place, qui ne sont pas forcément ceux qui y travaillent. Plus d’un million de personnes entrent chaque jour dans Paris. Mais elles ne peuvent pas déposer leur enfant dans la crèche ou l’école voisine de leur lieu de travail ! Certains modèles sont dépassés, à repenser.

 

 

Le télétravail va-t-il être un nouveau modèle ?

Oui, s’il est bien dosé. Le télétravail est génial s’il est négocié, si ça n’est pas loin de chez soi et si ce n’est pas « toujours ».  Mais le télétravail n’est pas compatible avec toutes les situations. Durant les confinements, trois groupes se sont détachés. Les travailleurs du « care service » (le soin au sens large). Des gilets jaunes aux deux tiers, petits propriétaires qui vivent dans du périurbain, sont très mal payés alors que le secteur n’est pas concurrentiel et devraient être prioritaires sur le logement social.

Le deuxième groupe, l’industrie et la paysannerie, a le vent en poupe et va sortir gagnant de la crise. Dans le troisième groupe entrent les 45% qui ont télétravaillé, qui peuvent habiter plus loin, avoir deux maisons. Sachant que le télétravailleur a une productivité supérieure de 22%, qu’il ne réclame pas le paiement d’heures supplémentaires et ne nécessite pas toutes les contingences d’un bureau… grosses économies patronales !

Il y a là de nouvelles souplesses à sonder. Ce qui va être une référence, c’est peut-être moins la « ville du quart d’heure » (1), que le tiers lieu, où travailler, avaler un morceau et conserver le lien social. De mon avis, il y a 10 000 tiers lieux à créer en France !

 

« Les tiers lieux sont les nouvelles maisons de la solidarité »

 

Vous vous êtes pris de passion pour ces espaces communs ?

C’est vrai. À telle enseigne que je suis actionnaire d’un projet de tiers lieu à Pont L’Abbé (Finistère), dans un ancien hôtel. Nous sommes 99 actionnaires à avoir investi chacun entre 5 000 et 10 000 euros – des locaux, et… des touristes ! Nous allons créer un marché du numérique qui voisinera avec celui des fruits et légumes. Réserver dix chambres pour des artistes en résidence ou des séminaires…

On trouve de nos jours des modèles de tiers lieu qui fonctionnent très bien, comme Ground Control à Paris ou Darwin à Bordeaux. Ce sont les nouvelles maisons du peuple, qui mixent service et solidarité. Mais peu de politiques publiques s’y consacrent à ce jour, c’est dommage.

 

Vous vous refusez à dramatiser la question climatique, pourquoi ?

De mon point de vue, deux politiques distinctes s’imposent. Le réchauffement climatique, c’est 1,5 °C en plus d’ici 40 ans. Marseille aura le climat d’Alger et Lille celui de Marseille. Pas de quoi dramatiser, mais il faut se préparer. La sécurité civile doit devenir un axe politique majeur. Il faut ainsi sécuriser les populations et, en même temps, engager la grande bataille pour la COP 21, pour les générations à venir et pour bloquer la hausse des températures au déjà certain. Mais paniquer les gens ne mènera à rien, sauf à la violence… ♦

 

* Éditions de l’Aube. 240 pages. 17 euros

 

 

 

(1) La ville du quart d’heure est un concept co-créé par l’universitaire franco-colombien Carlos Moreno, professeur associé à l’Institut d’administration des entreprises de Paris. Il dégage six fonctions sociales qui doivent être rapidement accessibles – c’est-à-dire en un quart d’heure – depuis n’importe quel point de la ville : se loger, travailler, accéder aux soins, s’approvisionner, apprendre et s’épanouir (sports, loisirs).

 

 

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