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Pas de vacances pour le cyberharcèlement #1

Par Marie Le Marois, le 22 juin 2021

Journaliste

[dossier] Le harcèlement en ligne touche de plus en plus de personnes, particulièrement les jeunes et les femmes. Les victimes sont impuissantes. Les conséquences, dévastatrices. Face à ce fléau, des solutions existent. L’association e-Enfance a lancé un numéro d’urgence et l’entreprise iProtego, des services de protection numérique.

 

Marie* est une adolescente de 16 ans, sans histoires. Comme les jeunes de sa génération, elle aime acheter ses vêtements sur « Vinted », écouter du « rap français et de l’électro », sortir avec ses amies « à la plage ». Et faire défiler les stories sur « Insta ». L’été dernier, à Cassis, elle rencontre Romain via des copains. Le feeling est immédiat et une belle amitié née entre les deux jeunes.

Une histoire somme toute anodine mais qui vire à la rentrée au lynchage public sur les réseaux sociaux. Soi-disant, la lycéenne de seconde aurait ‘’couché’’ avec Romain. À son âge, ça ne se fait pas, « quand on n’est pas en couple ».

 

Déchaînement de violence
cyber harcèlement
@Daria Nepriakhina

Encore abasourdie par ce déchaînement de violence, Marie raconte : « Un matin, j’ai reçu plusieurs messages sur Snapchat (application gratuite de partage Ndlr) me demandant si ces rumeurs étaient vraies. J’ai eu beau dire qu’elles étaient fausses, rien n’y a fait. Les gens étaient persuadés que je mentais ».

Au fil des semaines, la lapidation virtuelle grossit sur les réseaux sociaux. Elle ne peut plus répondre sans recevoir des milliards d’insultes, « ‘’respecte-toi’’, ‘’sale pute’’, ‘’salope’’, ‘’va faire les trottoirs’’ ».

Des trucages photo sont diffusés sur les réseaux, la malveillance se poursuit dans la cour du lycée. Des regards insistants posés sur elle, des chuchotements derrière son dos, des amis qui font semblant de ne pas la connaître…

 

Le cyberharcèlement est « un acte agressif, intentionnel, perpétré par un individu ou un groupe d’individus au moyen de formes de communication électroniques, de façon répétée à l’encontre d’une victime qui ne peut facilement se défendre seule ».

 

Un adolescent sur dix déclare avoir été victime
Pas de vacances pour le cyber harcèlement
@LV

Intimidations, humiliations, insultes, moqueries, propagation de rumeurs, happy slapping (agression filmée), photos truquées, sexting détourné, revenge porn. Ou encore comptes ‘’ficha’’ (du verlan ‘’affiche’’, créés pour dégrader l’image d’une personne). Comme Marie, un adolescent sur dix déclare avoir déjà été victime de violences en ligne, selon une étude co-réalisée en 2020 par l’association e-Enfance.

Ce problème existe depuis la naissance d’internet mais s’est amplifié avec l’avènement des réseaux sociaux et la généralisation des smartphones. Les réseaux sociaux les plus concernés ? Instagram, Tik-tok et Twitter. Mais également Facebook et jeuxvideo.com

Si les jeunes sont les plus touchés – car plus connectés -, ce fléau frappe partout. Cyberharcèlement au travail, à l’université, en politique, chez les journalistes (pitoyable Ligue du LOL). Ou dans les tréfonds de la toile. Une constante subsiste cependant : les filles sont davantage victimes que les garçons (bonus). Un décalage qui se prolonge à l’âge adulte.

 

À regarder sur Arte, l’effrayant documentaire sur le harcèlement en ligne à l’encontre des femmes : #SalePute

 

Le cyberharcèlement peut être bref
cyber femme
@Léon Seibert

La notion de répétition est au cœur de cette violence mais peut ne durer qu’une soirée « selon la mécanique du ‘’flamming’’ », souligne Jean Pierre Bellon, spécialiste du harcèlement et co-auteur de ‘’Harcèlement et cyberharcèlement à l’école. Une souffrance scolaire en réseau”.

Une victime peut être en effet « incendiée » sur les réseaux par une dizaine, parfois une centaine de personnes en l’espace de quelques heures. Comme le résume Sébastien, un élève de terminale, tout est bon pour faire des histoires, « une fille trop jolie », « trop ronde », « trop décolletée ».

 

Sexting détourné, le drame pour la jeune génération
L'Education nationale veut lutter sur Le cyberharcèlement
@Ministère de l’Education nationale

Les origines du cyberharcèlement sont multiples. Toujours selon l’étude coréalisée par e-Enfance, les raisons invoquées sont à 42 % le physique (« apparence physique » et « look » vestimentaire). 39 % concernent la jalousie et l’envie. 22 %, la vengeance. Noémie*, élève de première, a retrouvé une photo d’elle dénudée sur les réseaux sociaux. Un ex qui n’a pas supporté qu’elle le quitte. Le drame pour cette bonne élève dont la vie a basculé en des centaines de clics.

Jean-Pierre Bellon parle d’un « classique ». Il rappelle que le danger majeur pour les adolescents aujourd’hui est le Sexting, « particulièrement employé en classe de 5ème ! ». Un rituel ‘’amoureux’’, qui consiste en l’envoi de ‘’nudes’’ ou textos à caractère sexuel, facilement diffusés et relayés sur les réseaux par un amoureux éconduit.

L’attaque est souvent sans fondement. Elle peut provenir juste du plaisir de faire du mal. La toile devient en quelque sorte un défouloir géant où les harceleurs vomissent tout ce qu’il y a de plus abject. Un père, qui avait créé une page de soutien sur Facebook pour son fils Kevin, polyhandicapé, a reçu des insultes gratuites. Telle que  »avec un prénom pareil, il vaut mieux qu’il meurt ».

 

Pas de vacances pour le cyberharcèlement
cyber anonymat
@Yudi Indrawan

Les différences avec le harcèlement ‘’classique’’ sont d’une toute autre dimension. « Au moins dans le premier cas, le domicile protège la victime. Là, il n’y a plus de différence entre le jour et la nuit, c’est non-stop », observe le spécialiste du harcèlement. D’ailleurs, malgré la fermeture des écoles une partie de cette année, e-Enfance a enregistré une hausse de 26 % de cas de cyber-harcèlement entre septembre 2019 et octobre 2020.

L’autre différence est l’anonymat des auteurs. L’agresseur, bien caché derrière son écran, désinhibé, ose écrire des propos qu’il serait bien incapable de dire en face, « t’es trop laide, va te suicider ». Sa ‘’proie’’ n’étant pas incarnée physiquement, elle ne peut manifester ni la colère, ni la souffrance qui pourraient éventuellement faire prendre conscience à l’auteur de la gravité de ses actes. Et le stopper. Le virtuel « écarte l’empathie, neutralise la compassion et accroît la violence ». L’anonymat, enfin, empêche souvent toute réparation pour les victimes.

 

Lire aussi Pour en finir avec le harcèlement scolaire

 

…et démultiplication par des gens ordinaires
harcèlement en meute
@Priscilla du preez

Le harcèlement en ligne se produit en public, rarement en message privé. Par conséquent, ce qui au départ peut émaner d’une, deux ou trois personnes devient l’affaire de tous. Les internautes s’agitent, likent un commentaire désobligeant, relaient une vidéo malveillante. Pour rigoler, se rendre intéressant, créer le buzz ou faire comme les autres. « Ces gens ordinaires ont l’impression derrière leur écran qu’ils ne font rien de méchant. Sauf que, démultiplié, ce harcèlement en ligne provoque un véritable lynchage », décrypte Jean-Pierre Bellon qui évoque une logique d’effet de groupe. Quand ce harcèlement en meute se produit dans la vraie vie, « il peut être régulé par la société. Sur les réseaux, impossible ».

Il existe également des  »raids » qui, pour le coup, impliquent des internautes parfaitement conscients et malveillants. En 2014, Maxime a dénoncé un compte néo nazi sur Twitter, dans l’idée de le faire suspendre. Le propriétaire du compte a invité ses abonnés à l’attaquer. Il a été littéralement livré en pâture. Six ans après, le jeune homme est toujours harcelé en ligne.

 

Des conséquences dramatiques

Contrairement aux idées reçus, ce n’est pas parce que la violence est virtuelle qu’elle ne provoque pas de souffrance. Au contraire. Comme dit une adolescente cible de moqueries sur son surpoids : « ça fait plus de mal sur Internet qu’en vrai car tout le monde le voit ».

Les conséquences sont dramatiques sur les victimes : peur, troubles alimentaires, du sommeil, stress, crises d’angoisse, estime de soi affaiblie. « C’est terrible car elles se retrouvent dans une extrême solitude », observe Jean-Pierre Bellon. « Le risque suicidaire est trois à quatre fois plus élevé. Idem pour les conduites addictives ».

Marie, notre lycéenne, s’est effondrée un jour, en rentrant chez elle. « Je me suis enfermée dans ma chambre, je pleurais, je n’arrivais plus à respirer. J’avais l’impression que la terre me tombait dessus ». Elle ne retourne pas à l’école le lendemain, ni les jours qui suivent. Les vacances de la Toussaint puis les cours en distanciel finissent par apaiser l’affaire. La jeune fille finit par comprendre que ces rumeurs sont nées d’une jalousie. Mais elle met des mois à reprendre confiance en elle. « Je n’arrivais plus à me regarder dans le miroir, j’étais complètement déboussolée ».

Le harcèlement peut également entraîner des victimes collatérales. Lorsque le ou les harceleurs s’en prend à la famille, en postant des photos d’elle sur la toile.

 

 

Il n’y a pas de fumée sans feu
cyber seul
@Tim Gouw

Non seulement les victimes se retrouvent dans une extrême solitude mais, en plus, n’osent pas confier leur mésaventure. De peur de ne pas être crues, entendues. Par honte, culpabilité. Ou peur d’amplifier le problème.

Juliette a compris qu’elle devait se taire. La jeune femme de 33 ans, a subi une descente en règle sur la toile en raison d’un article sur elle évoquant ses prétendus liens avec le fascisme et le racisme. « Il n’y avait aucun élément tangible, aucune preuve », soupire la metteuse en scène.

L’article posté anonymement sur Instagram est relayé des milliers de fois, « par plein de gens que je ne connaissais absolument pas ». Des gens qui « se repaissent » de son malheur. Plus ils sont nombreux à regarder l’article, plus celui-ci remonte dans le moteur de recherche Google (voir bonus). « Bloquée », « tétanisée », « au lieu de réagir », elle se tait et se referme sur elle-même.

 

Le harcèlement en ligne, nouvelle arme de destruction

La jeune Marseillaise comprend que les auteurs de l’article puis du post sont des gens du métier qui veulent « la dézinguer » en raison de son succès. Mais on lui dit d’attendre que ça « passe », qu’elle ne peut « rien faire ». Juliette perd beaucoup de contrats avec des théâtres, « ils avaient peur d’être associés à [son] image ». Car malgré tout, «  le doute subsiste toujours ». Et développe une phobie sociale. Trois ans après, la trentenaire est encore incapable d’assister à une avant-première. ♦

*Par souci de confidentialité, les prénoms ont été modifiés

Article écrit avec le concours de Luna Vandenberge, stagiaire

 

Bonus
  • Les filles se font davantage harceler que les garçons (13,4% contre 11,1% selon l’UNICEF). Ces chiffres s’expliquent notamment par la plus grande utilisation que celles-ci font des réseaux sociaux (même s’il existe du cyberharcèlement sur les jeux en ligne). Mais peut-être aussi par leur souci plus important de l’apparence. Enfin, et c’est regrettable, de l’inégalité du traitement de l’image. Une fille qui poste une photo d’elle en décolleté sera plus facilement conspuée qu’un garçon torse nu. À l’âge adulte, elles restent davantage harcelées que les hommes. Les  »raids » sexistes sont légion. Et les journalistes ne sont pas épargnées

 

  • Le nombre de vues sur Google. Ludovic Broyer est le fondateur et dirigeant d’iProtego, agence de protection de l’identité numérique. Il explique que «Google, leader depuis quinze ans, donne beaucoup d’importance à l’ancienneté du contenu, au nombre de vues et aux liens référents. En conséquence, plus un article est vieux et visité, plus il montera en tête dans les pages Google ». Il faut savoir également que les comptes Instagram, Twitter, Facebook sont indexés sur ce moteur de recherche, si on ne décoche pas cette option. C’est de cette façon qu’un tweet se retrouve sur le moteur de recherche le plus consulté.

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