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Il veut convaincre de l’urgence climatique

Par Olivier Martocq, le 20 juillet 2021

Journaliste

@Convention citoyenne pour le climat

[bénévoleS] Dans la série de portraits de bénévoles qui émaille votre été, Benoît Baubry est singulier. Ce Marseillais âgé d’une cinquantaine d’années donne de son temps pour… convaincre ! Il faisait partie des 150 citoyens tirés au sort pour participer à la Convention citoyenne pour le climat (octobre 2019-juin 2020). Au départ peu concerné, il en est ressorti convaincu que l’urgence climatique est la priorité des priorités. Depuis un an, il témoigne dans des écoles, des facultés, des réunions d’associations, des séminaires d’entreprise…  

Le point sur son état d’esprit aujourd’hui, alors que l’Europe vient d’annoncer une série de mesures spectaculaires. Suivi d’une longue interview menée par trois professeurs de philosophie marseillais, Céline Acker, Luisa Marques Dos Santos et Marc Rosmini (compagnon de route de Marcelle depuis la première heure). 

 

Comme beaucoup, j’avais un doute sur ce panel censé représenter la société française. Non par vision complotiste – l’idée d’une possible manipulation d’un gouvernement qui venait de subir des mois de crise avec les gilets jaunes ne m’effleurait pas. Mais parce que j’ai du mal à concevoir l’ensemble des Français condensé en 150 profils.

 

« Maintenant je sais ce qui se profile si rien n’est fait »
Combattant du climatoscepticisme
Benoît Baubry

Benoît Baubry traversait une période difficile. À l’époque, il était au chômage. « Monter à Paris pour siéger au Conseil Social et Environnemental (CESE) était pour moi une respiration bienvenue ». « Mais je n’étais vraiment pas concerné par cette thématique », avoue volontiers cet agent de sécurité vivant dans les quartiers Nord de Marseille, sans réel bagage scolaire. Un an plus tard, il fait partie de ceux qui tentent de convaincre les sceptiques de se mobiliser pour sauver la planète. « Chacun à son petit niveau peut faire quelque chose. Surtout, en tant que citoyen, nous pouvons peser sur les politiques pour qu’ils fassent plus ».

Benoît Baubry reconnaît que, sur ce point, vu le peu de mobilisation lors des dernières élections, il y a encore de la pédagogie à faire. Et c’est justement son créneau.

 

 

« Ma petite-fille saura que je ne suis pas resté inactif »

Alors qu’il a retrouvé un travail, il dégage du temps libre pour aller à la rencontre de ses concitoyens, pointant que « c’est dans les écoles que [j’ai] l’impression d’être le plus efficace ». Invité à venir témoigner dans des classes du collège Jacques Prévert, Benoît Baubry a été surpris par l’écoute et les questionnements des enfants issus pour la plupart de la cité voisine (et difficile) de Frais Vallon. « Le plus curieux, c’est quand le directeur de l’école m’a proposé de revenir pour rencontrer leurs parents. J’ai compris que le message était passé. Que ces personnes qui, comme moi avant la convention, ne s’intéressaient pas à ces questions, parce que leurs mômes leur en avaient parlé… voulaient maintenant savoir ! ».

Rodrigue Coutouly, le principal du collège, confirme l’intérêt suscité par cette intervention : « Benoît Baubry est habité par cette problématique. Et comme il parle le même langage que monsieur et madame tout le monde, le courant passe ». Au-delà de ces interventions, notre super militant s’est lancé un challenge personnel : « J’ai créé une boîte mail pour ma petite-fille, qui a 5 ans. Tous les jours, je lui écris, je lui transmets mon ressenti, mes observations, ce qui me tient à cœur. Je lui donnerai le code d’accès lorsqu’elle aura 18 ans. Elle saura alors que j’ai fait partie de ceux qui ont tenté de faire quelque chose, qui ne sont pas restés inactifs ». ♦

 

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 – Au cœur de la Convention citoyenne, ITW réalisée par Les Philosophes Publics –

 

Les philosophes – Comment as-tu appris que tu avais été tiré au sort ? Comment s’est passé ton premier contact avec cette convention ?

Benoît Baubry – J’ai reçu un premier SMS qui me demandait si j’étais intéressé par le réchauffement climatique, auquel j’ai répondu oui. Il me demandait également mon âge, ma situation sociale et à quel endroit j’habitais. J’ai été tiré au sort pour la Convention citoyenne pour le climat (CCC) que je ne connaissais pas, je ne savais pas du tout de quoi on parlait. J’ai été accueilli au CESE (Conseil Économique, Social et Environnemental), dans un bâtiment place d’Iéna que je ne connaissais pas davantage. Je ne savais pas où je mettais les pieds. Au fur et à mesure, on nous a présenté le projet. Le Premier ministre de l’époque, Édouard Philippe, nous a remis notre lettre de mission, réduire de 40% les gaz à effets de serre dans un esprit de justice sociale. On nous a présenté la situation actuelle du climat et quand on se rappelle qu’il y a trente ans, Chirac avait dit : « la maison brûle et nous regardons ailleurs », je me suis dit : il y a problème. Tous les citoyens tirés au sort, on a pris une vraie claque avec ces informations sur le réchauffement climatique.

 

Par quels sentiments passe-t-on ?

Tu te dis : c’est grave ce qui se passe et puis après tu te poses la question : pourquoi moi ? Pourquoi moi, un petit Marseillais des quartiers Nord alors que ça fait 30 ans qu’on parle de ces problèmes ? Tu prends conscience que le climat ne va pas bien et tu prends conscience aussi que démocratiquement quelque chose ne tourne pas rond. Il faut savoir que cette Convention a été mise en place suite au conflit avec les Gilets jaunes. L’État avait essayé, pour contrer le réchauffement climatique, de taxer le pétrole, je n’ai plus le nom de cette loi en tête et là on se dit que quelque chose ne va pas. Et c’est là qu’on commence à réfléchir comment fonctionner. La feuille de mission indiquait 40%… Mais comment fonctionner si on veut réduire ces 40% d’effets de serre ? Dans ma tête, j’avais toujours cette question, pourquoi moi ? Pourquoi à moi de réfléchir sur ces solutions ?

 

Justement puisque tu te demandes « pourquoi moi ? » est-ce que tu pourrais nous dire ton parcours, ta profession ?

Je suis agent de sécurité dans la sécurité privée. J’ai pratiquement fait tous les postes, y compris celui de gérer 300 à 400 agents. Mais à l’époque où j’ai été tiré au sort, je venais de subir un licenciement alors je me suis raccroché à cette Convention. Je n’avais pas de rapport particulier avec la nature, je n’étais pas conscient du réchauffement climatique à ce point. Je connais seulement la valeur de la terre, concrètement, pour l’avoir travaillée étant jeune. Je suis originaire d’Angers, d’un petit village, Saint-Barthélémy d’Anjou, où pour vivre, pour survivre, comme c’était l’époque de la fermeture des mines d’ardoise, un grand nombre d’entre nous travaillait la terre.

 

Quel a été le temps de cette convention ? Comment la modification opère ? Comment décrire ce processus de prise de conscience ?

Cette convention a duré neuf mois. Un accouchement ! Hélas il y a eu cette crise Covid, on a fait alors pas mal de sessions par internet. Il a fallu échanger avec les sénateurs, avec les députés pour cette mise en place de lois climat. Après il arrive un moment où on se dit : je ne suis pas un spécialiste, mais je suis légitime. Moi je ne vote plus depuis 30 ans. La dernière fois où je suis allé aux urnes, c’était dans mon tout petit village parce que mon père m’a dit : « mon fils, si tu veux rentrer à la mairie, il faut voter ». Mais en arrivant à Marseille en 1989, en regardant un peu le parcours politique à Marseille, je me suis dit ça ne sert à rien de voter. C’est comme ça, ça sert à rien de voter. Depuis mon expérience de la Convention, il y a eu les municipales, là je me suis dit, non, il faut que tu votes. Je ne suis pas un citoyen au sens engagé du terme mais un citoyen au sens où j’ai certains droits, certaines valeurs et certains devoirs. Je me dois de voter. Et depuis je me suis réinscrit sur les listes électorales et j’essaie au niveau politique de m’inclure dans ces choix politiques.

 

La légitimité s’enracine dans le fait d’avoir été appelé ?

La légitimité n’est pas dans le fait d’avoir été tiré au sort mais dans le fait d’avoir su travailler collectivement, d’avoir su mettre quelque chose en place, d’avoir su faire vivre cette démocratie participative comme ils aiment l’appeler, bien que cela ne soit pas le terme que je préfère. Voilà, oui : le fait d’arriver avec toutes ces identités différentes, parce qu’il y a 150 identités différentes dans la Convention, d’arriver à trouver des solutions communes à un projet, c’est merveilleux. C’est vraiment ce point qui est au top. C’est à ce moment-là que tu te dis que tu es légitime pour créer quelque chose.

 

C’est ça qui est intéressant, cette idée d’une intelligence collective qui se construit peu à peu. Elle s’est aussi construite sur des connaissances puisque vous avez été beaucoup informés pendant ces 9 mois. Comment avez-vous pu vérifier que l’information qu’on vous donnait était objective ? Il y a toujours le risque qu’on soit manipulé ou orienté… Quelles ont été les manières, pour vous, de savoir que ce qu’on vous disait était fondé ?

Un des premiers week-ends, le dimanche, on a reçu Élisabeth Borne, ministre de la transition écologique et solidaire, il y avait aussi le patron de la CFDT, une autre personne engagée et le patron des aéroports de Paris. Sur ces 4 personnes sur le présentoir (nous on était en amphi) celui qui était le plus inquiet, c’était le patron des aéroports de Paris. Là je me dis qu’il y a un problème et qu’il y a quelque chose qui ne va pas. A chaque fois qu’il y avait un intervenant, je vérifiais sur Google ce qu’il disait. On savait faire la part des choses et puis ensuite on a choisi nos intervenants à partir de la 2ème session. On pouvait choisir aussi bien des patrons de gros groupes comme le président de Danone qui était venu à l’époque et comme des personnes engagées comme Nicolas Hulot. On a su faire un choix là-dessus.

 

Est-ce que tu as observé des changements sur les autres tirés au sort ? Toi tu as effectué une prise de conscience mais est-ce que parmi les citoyens tirés au sort, tu as aussi observé une évolution majeure sur leur positionnement, leur prise de conscience, leurs idées sur ces sujets ?

Oui. Si on est au départ apolitique, on le voit aujourd’hui pas mal de citoyens de la Convention se sont engagés. En revanche, comme on est assez éparpillé, l’engagement personnel sur des actions bien précises, on ne le voit pas trop.

 

Je me mets à la place de quelqu’un qui n’aurait jamais entendu parler de ça, un élève par exemple. Est-ce que tu pourrais expliquer comment ça s’est passé ? Qu’est-ce que c’est que cette Convention ? Comment ça s’est mis en place concrètement ?

BB : Au départ il y a le conflit des Gilets Jaunes. Il y a Marion Cotillard qui fait un tweet qui n’est pas trop plaisant pour Emmanuel Macron. Emmanuel Macron l’appelle en lui disant : « il faut qu’on se voie ». Elle, elle appelle Cyril Dion, elle lui raconte et il lui répond : « je viens avec toi rencontrer le président. » Ils ont pris rendez-vous avec Emmanuel Macron. Il leur a proposé cette Convention avec quelqu’un que j’aimerais citer, Mathilde Imer, qui est formidable. C’était une de nos garantes. Elle était exceptionnelle. Et donc il y avait la mise en place de cette convention avec des garants comme Cyril Dion et Mathilde Imer, le directeur de Terranova, Thierry Pech, Laurence Tubiana d’Europe écologie les verts et ensuite il y avait un organisme qui était là pour nous driver. Eux nous conseillaient sur les façons de travailler.

 

Comment travailliez-vous ?

On a été divisé en cinq groupes : consommer, produire et travailler, se loger, se déplacer et se nourrir. À chaque fois, c’était un tirage au sort. On était 30 par groupe. Chacun avait une thématique précise. Les idées fusaient et on en faisait une union. On partait de propositions. On se disait : cette proposition est valable parce qu’elle a un impact. La faisabilité, on la voyait après. Au départ, on a tout balancé. Consommer, c’est quoi consommer ? Plus je vais consommer, plus je vais produire du déchet. Consommer, c’est voir un panneau publicitaire qui me dit de consommer ça, et ainsi de suite. Petit à petit, on a détaillé nos mesures.

 

Chaque proposition était débattue entre vous ?

Oui, chaque proposition était débattue entre nous, les 30 du groupe « consommer ». Et il arrive un moment, à la 4ème ou 5ème session, où on les a présentées aux autres. Là on était 150. À 150 on a validé nos propositions ou bien les autres groupes faisaient des amendements sur ces propositions. Et après bis repetita, validation des amendements et finalisation des propositions.

 

Et que penses-tu de l’idée selon laquelle si tout le monde discute tout le temps, alors la démocratie n’aboutit jamais à rien ?

Tout le monde peut discuter, mais il faut aussi que tout le monde écoute. Si on ne sait pas écouter l’autre on n’avance pas. Quand aujourd’hui on parle de démocratie participative, c’est bien beau. Mais si à la fin de la réunion vous ne prenez pas en compte ce que j’ai dit, je n’appelle pas ça démocratie participative. C’est un peu ce qui s’est passé à la Convention, quand E. Macron nous dit « c’est sans filtre ». Mais non, en fait ce n’est pas sans filtre. Il savait très bien où il allait. Et quand au mois de juillet on a été reçus à l’Élysée et qu’on lui a remis notre travail, les 149 propositions, de suite il a mis trois jokers : les 0,4% de taxation sur les opérations financières, les 110km/h parce que soit-disant il a voulu nous protéger, et la 3e sur la Constitution.

 

Y a-t-il des mesures qui te semblent essentielles ?

Le chèque vert, le chèque alimentaire. C’est très bien. Le problème c’est que les mesures sont toutes plus ou moins rabotées. Des mesures dont on ne mesure pas l’impact. Par exemple les mesures sur les publicités qui ne sont pas mesurables mais ce sont des multiplicateurs sur les autres mesures. On peut prendre l’exemple du Malus sur les voitures, on parlait de 1400 kilos, mais le gouvernement a fixé la limit à 1800 kilos. Au regard du parc automobile en France cela touche très peu de monde, environ 2% des immatriculations, cela n’a pas d’intérêt. Le Projet de loi Climat c’est bien, il faut le reconnaître, il y a de petites avancées, mais quand vous êtes à l’intérieur, que vous êtes à l’origine de ça, qu’au départ on ne vous donne pas de freins parce qu’il n’y a pas de lobbying derrière, vous vous dites non, c’est pas possible, ce n’est pas assez ambitieux.

 

Et au niveau de l’organisation de la convention, si vous deviez refaire cette convention est-ce que vous changeriez des choses dans le mode d’organisation, ou ça vous a semblé bien fonctionner ?

Oui, ça a bien fonctionné. Je vais vous donner un exemple : en janvier 2020 E. Macron revient nous voir. L’amphithéâtre du CESE est plein, au balcon il y a Bruno Lemaire, Anne Hidalgo, etc. À ce moment-là je me dis : comment ça se fait que, nous, on n’est pas médiatisés, qu’on ne parle pas de nous ? Mais à la fin je me suis rendu compte qu’il ne fallait pas qu’on soit médiatisés. Il fallait qu’on soit protégés pour pouvoir éclore, il fallait ces 9 mois de grossesse à l’abri. Mais je ne changerai pas la méthode, même s’il y a eu des petits couacs. À un moment donné on a créé un groupe, ça s’appelait « L’escouade », parce qu’on s’était rendu compte que dans chaque groupe (consommer, travailler, tout ça) il y avait des idées communes, des liens qui pouvaient se faire. Mais nous n’avons finalement pas retenu cette option.

 

Nous aimerions maintenant passer à des questions sur ce qui a changé pour toi personnellement. Quel a été ton ressenti à la fin de ces 9 mois de gestation ? Quel est ton sentiment principal ?

On est heureux d’avoir pu créer quelque chose. Mais à titre personnel cette convention m’a permis de savoir. J’ai interpellé le président en disant que si c’était à refaire je dirais non. Quand je sais aujourd’hui que l’avenir de mes enfants et petits-enfants est entre leurs mains, que je vois la réaction qu’ont eue tous les législateurs sur le projet de loi climat je me dis : ce n’est pas possible. Le fait de savoir m’embête aujourd’hui.

 

Est-ce que tu peux préciser ?

On a pu apprendre sur l’urgence climatique, on connaît notre avenir. Et ça me fait mal, ça me fait peur pour mes enfants et petits-enfants. Et je vois que du côté du politique ça ne bouge pas, qu’ils n’en sont pas conscients, alors que c’est humain de se dire que, si demain la vie va s’arrêter, il faut faire quelque chose en urgence. C’est logique. Dans le Projet de loi Climat très peu de mesures ont été retenues. Et celles qui ont été retenues ont été rabotées. À cause de lobbyings, d’intérêts économiques, c’est ça qui fait mal.

 

Ce qui a été extraordinaire quand on a suivi les travaux de la convention, c’est qu’au départ ce sont 150 personnes tirées au sort avec, parmi elles, des gens engagés et d’autres pas du tout, des climatosceptiques, etc. Puis au bout de 9 mois d’informations, tout le monde devient très conscient à la fois de l’urgence des problèmes et des solutions à mettre en place. On voit bien que l’enjeu c’est celui de l’information. Toi, aujourd’hui, en tant que citoyen engagé, que penses-tu que nous pourrions faire pour aider à cette prise de conscience ?

Il faut réussir à supprimer l’oligarchie dans laquelle on est. Parce qu’aujourd’hui, on n’est plus en démocratie. Par quel moyen ? Je ne sais pas. La lutte est-elle le bon moyen ? À titre individuel il faut déjà faire les bons gestes a minima. Comme le colibri, les petits gestes entraîneront peut-être des chaînes de réactions.

 

En parlant de politique, je voudrais revenir à la question des institutions, et à celle de la représentation. Entre un horizon à long terme (à savoir un changement majeur des institutions dans une visée de démocratisation) et une toute petite échelle à court terme (trier ses déchets, diminuer individuellement sa consommation d’énergie), que penses-tu qu’on pourrait faire ? En quoi ta participation à la CCC t’a-t-elle conduit à réfléchir sur cette question des institutions, notamment à l’idée d’une « troisième chambre » ?

On pourrait transformer le CESE et étendre ses pouvoirs. Je pense qu’il faudrait réduire le nombre de membres, et surtout favoriser la diversité. Il est important d’avoir des experts, bien sûr, mais, dans la logique de la CCC, il faudrait inclure entre 15 ou 20% de citoyens, pour un mandat de deux ans – pas trop longtemps, pour éviter que ces personnes tirées au sort soient récupérées par des groupes de pression peu soucieux de l’intérêt général. Le pouvoir de ce CESE renouvelé devrait être législatif, avec un droit de regard sur les lois, comme le Sénat aujourd’hui. Ce serait une façon, avec ce quota de citoyens, d’assurer une forme de transparence. Car aujourd’hui les deux chambres sont trop coupées du monde extérieur. J’ai personnellement été déçu par ce que j’ai pu observer directement du comportement des parlementaires, surtout occupés par des enjeux partisans ou par des objectifs carriéristes. Un regard extérieur est vraiment nécessaire.

 

La CCC relevait plutôt de la démocratie « délibérative », puisqu’à la fin, il fallait prendre des décisions, proposer un projet de loi, et pas seulement « donner un avis ». Je voudrais revenir à une question personnelle. Tu as déclaré que tu regrettais d’avoir accepté de participer à la CCC car, dis-tu, il est terrible de savoir, d’être informé de la dégradation de l’environnement, et de ne pas pouvoir, et de constater que ceux qui pourraient, les dirigeants, en font vraiment trop peu. Pourtant, quand on t’écoute, en te voyant aussi investi, éclairé et éclairant, on se demande : est-ce que, vraiment, il regrette d’avoir participé à cette aventure ?

Pour être franc, en réalité, si c’était à refaire, je le referais. Mais c’est vrai qu’il y a quelque chose d’angoissant, surtout lorsque je pense à mes enfants et à mes petits-enfants, et à leur avenir. Ça m’embête de savoir.

 

Tout le monde n’est pas d’accord sur les sujets que la CCC a abordés. As-tu le souvenir de débats qui auraient opposé des arguments « écologistes » et des arguments évoquant la croissance, la rentabilité, la productivité ? Peut-on selon toi trouver un consensus entre le regard de certains chefs d’entreprises, qui mettent en avant des arguments économiques, et l’exigence environnementale ?

Un des débats majeurs a concerné le financement des mesures. Par exemple, certains participants défendaient la légalisation du cannabis qui, taxé par l’État, ferait rentrer des recettes conséquentes, qui pourraient financer des mesures favorables à la transition écologique. Mais c’est sur ce type de sujets qu’il est important d’avoir, grâce au tirage au sort, des gens d’origines diverses, qui peuvent tirer parti de leurs expériences vécues.

Personnellement, j’ai une connaissance directe des quartiers où le trafic de cannabis fait vivre des familles entières, qui se trouveraient sans revenu en cas de dépénalisation et d’organisation d’un commerce légal. J’ai dit à ceux qui soutenaient cette mesure : venez avec moi à la cité de La Castellane, il y a des gens, des gens « comme tout le monde », qui depuis des décennies vivent du trafic. Parfois, ils n’ont pas vraiment d’alternatives. S’ils perdent ces revenus, ils n’auront plus rien. Alors oui, on peut chercher à légaliser ce commerce mais, auparavant, il faut imaginer des solutions pour ces gens. Quant au contact avec les patrons, nous avons rencontré l’ancien PDG de Danone. Il avait un vrai discours social, il a mis des choses en place qui étaient favorables aux travailleurs. Mais il vient, et c’est lié, d’être débarqué par les actionnaires. C’est fou.

 

Avez-vous connu des moments de conflit, non pas forcément entre les personnes, mais entre des idées ; des idées qui auraient été radicalement irréconciliables ? Et à partir de ces moments, y a-t-il eu tout de même la possibilité de créer quelque chose de commun ?

La première dispute a concerné la taxe carbone. Nous, nous ne voulions pas en entendre parler. On savait que ce thème, l’expression même « taxe carbone », avait un pouvoir clivant et explosif. Le conflit des Gilets jaunes était parti de là. Et puis nous avions peur d’être instrumentalisés, d’être les « hommes sandwiches » du président de la République, de l’État. Or je crois qu’au départ, c’était ça qu’Emmanuel Macron avait en tête. Nous, nous avons vraiment fait le travail qui nous était demandé, on a vraiment joué le jeu, les propositions qu’on a faites auraient vraiment pour effet de réduire de 40% les gaz à effet de serre dans un esprit de justice sociale. Et donc, on a été déçus de voir ce qui a été finalement retenu. ♦

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