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L’incroyable voyage des archives yéménites restées coincées dans un garde-meuble

Par Guylaine Idoux, le 11 août 2021

Journaliste

[redif en lecture libre] Le Yémen, jusque-là, je n’en savais rien. L’histoire de cette petite république tourmentée de la péninsule arabique m’a pourtant rattrapée à Marseille, le temps d’une rencontre avec Juliette Honvault, l’une des -rares- spécialistes du Yémen. De Sanaa à Jeddah, en passant par Aix-en-Provence, la chercheuse du CNRS m’a raconté l’incroyable épopée du fonds d’archives d’Ahmad Numân, le « Victor Hugo yéménite », et à travers lui, d’un petit pays chamboulé par les guerres.

 

Il arrive que certains, parmi, nous aient des destins extraordinaires. Plus rarement, c’est aussi le cas des écrits, comme dans l’histoire qui nous est contée aujourd’hui. Celle, à peine croyable, d’un fonds d’archives d’autant plus précieux que son pays d’origine, le Yémen, n’a ni les techniques, ni les moyens de conservation des documents écrits. Quel contraste avec la situation française, où le moindre document administratif est dûment conservé aux Archives Nationales ! On comprend mieux alors l’importance des archives en question, celles d’Ahmad Numân (1909-1996).

L’incroyable voyage des archives yéménites qui étaient restées coincées dans un garde-meuble 2Poète et homme de lettres, cet homme d’État est un peu le Victor Hugo de la péninsule arabique. Il est une icône du Yémen du 20ème siècle, ce pays dont les Français -et bien d’autres d’ailleurs- ignorent tout. Et pourtant… « C’est l’ancien royaume de la Reine de Saba, et c’est aussi, pour les Arabes d’aujourd’hui, le berceau de l’arabité. En 1918, il est aussi devenu le premier pays arabe indépendant », souligne Juliette Honvault, l’une des -très rares- chercheuses, spécialiste du Yémen en particulier, de l’histoire du monde arabe contemporain en général.

 

Une chercheuse enthousiaste

Ce jour-là, j’étais arrivée piteuse au rendez-vous. Ne connaissant rien au sujet, je n’avais même pas eu le temps de lire quelques documents, histoire de le préparer un peu. Capitale ? Sanaa. Population ? 28 millions. Situation actuelle ? 12 000 L’incroyable voyage des archives yéménites qui étaient restées coincées dans un garde-meublemorts civils en six ans de guerre. Je ne savais rien de rien, ou si peu. En plus, j’avais oublié mon porte-monnaie, et j’allais devoir demander à mon invitée de m’inviter. Hum. J’en étais là quand Juliette Honvault est arrivée tout sourire. Ni une, ni deux, elle a payé nos deux bières, évacuant mes excuses et encaissant de bon gré mon ignorance sur le sujet. La classe, d’autant que j’avais à faire à une pointure.

Avant de s’installer à Marseille en 2011, pour travailler comme chercheuse CNRS à l’Institut de recherches et d’études sur les mondes arabes et musulmans (Iremam) d’Aix-en-Provence, Juliette Honvault, qui parle couramment arabe, a vécu quatre ans en Syrie. « Portée par le désir d’élargir mon champ de compétences et le plaisir de vivre dans le monde arabe », elle a aussi vécu quatre ans au Yémen (2007-2011), avec son compagnon journaliste et ses fils de 2 et 6 ans, au titre de chercheuse associée au Centre Français d’Archéologie et de Sciences Sociales (Cefas). Bref, une chercheuse recherchée, qui étudie et qui publie, qui cherche et qui… trouve !

 

 

Retrouvées dans un garde-meubles

Sa plus grosse découverte, justement ? Celle du fameux fonds d’archives yéménite, perdu de vue depuis des années, plus précisément depuis la mort d’Ahmad Numân en 1996. « Parler de ces archives, c’est parler du Yémen et de son aventure politique au 20ème siècle », estime Juliette Honvault.

Malmené par les tempêtes de son histoire nationale, entre exils, séjours en prison et retours au pays, Ahmad Numân a toujours eu soin d’emporter avec lui ses écrits, de Sanaa à Jeddah (la deuxième ville d’Arabie Saoudite), en passant par Beyrouth et Le Caire. Pour la petite communauté des chercheurs spécialistes du monde arabe, ces archives constituaient une sorte de Graal. Et c’est à Juliette Honvault que le destin -et les descendants d’Ahmad Numân- les a confiées. « En janvier 2008, j’avais rendez-vous à Genève avec l’un des fils d’Ahmad Numân. Surprise, il m’a alors emmenée dans le garde-meuble où était entreposé le fonds d’archives, sans aucun égard pour sa préservation ! », raconte la chercheuse.

yemen-pays

« Correspondances, discours, brouillons divers, articles de journaux, carnets de gestion… L’ensemble comprend 50 à 80 000 pages, soit une quinzaine de mètres linéaires de documents ! », affirme Juliette Honvault, dont le premier souci est alors de mettre le tout à l’abri. Elle obtient des descendants l’autorisation de les rapatrier dans son laboratoire d’Aix-en-Provence, où ils dorment -en sécurité- depuis 2008. Ce long délai a une explication : « Au fil de leur parcours mouvementé, les documents ont été mélangés, certains ajoutés, d’autres donnés. Tout est dans le désordre. Il nous faudrait une personne à temps plein pendant un an pour les ordonner et pouvoir ensuite les étudier », estime la chercheuse. Les financements manquent. « Le temps presse. Les gens meurent, les mémoires s’effacent ». Avis aux mécènes. ♦

*article publié le 18 février 2020

 

Bonus 
  •  Trois choses à savoir sur le Yémen
    1. Situé à la pointe sud-ouest de la péninsule arabique, bordé par le golfe d’Aden et la mer Rouge, ce pays a une grande importance stratégique : avec Djibouti, il contrôle en effet le détroit menant au canal de Suez, l’une des grandes routes maritimes mondiales.
    2. Pour gagner un camembert bleu (géographie) au Trivial, sachez faire la différence entre Sanaa (la capitale) et Aden (le grand port du sud).
    3. Beaucoup moins drôle, le Yémen, qu’on surnommait auparavant l’Arabie heureuse, est déchiré par une guerre civile dévastatrice depuis 2014.

 

  • Trois choses à savoir sur Ahmad Numân (1909-1996)
    1. Co-fondateur d’un mouvement réformiste, il est l’une des figures qui ont conduit à la création de la république du Yémen en 1962.
    2. Il a été une fois ministre des Affaires Étrangères et deux fois Premier Ministre de la République arabe du Yémen.
    3. Il s’est retiré de la vie politique après l’assassinat de son fils aîné. Il a passé le reste de sa vie en Arabie Saoudite, au Caire et à Genève, où il décède.

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