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Une écurie solidaire pour les étudiants en médecine

Par Maëva Gardet Pizzo, le 24 août 2021

Etudiante en troisième année de médecine, Lisa est aussi tutrice au sein de l'écurie solidaire Médenkinépharma. @MGP

Bien que publiques, les universités de médecine ne laissent que peu de chances aux jeunes issus de familles modestes. Pour lutter contre ces inégalités, l’association marseillaise Le Sel de la vie a lancé Médenkinépharma, une écurie solidaire. Avec un mot d’ordre : remettre de l’humain dans un cursus parfois déshumanisant.

 

Comme ses sourires, ses gestes laissent transparaître une certaine retenue. À première vue, Lisa, la vingtaine, longs cheveux bruns, léger trait d’eyeliner sur les yeux, peut sembler assez peu sûre d’elle. En témoigne la façon dont, d’avance, elle s’excuse de son « manque de vocabulaire ». Mais il ne faut pas trop s’y fier. Car c’est une fonceuse, Lisa. Une persévérante.

Au lycée, un professeur lui promet qu’elle n’y arrivera pas, que médecine, ce n’est pas pour elle. Qu’elle ferait mieux de se tourner vers une première STMG (sciences et technologies du management et de la gestion). Peut-être parce que, dit-elle, elle est la seule élève d’origine maghrébine de sa classe. Peut-être aussi parce qu’elle vient d’une famille modeste. Alors que l’on sait combien les études de médecine sont peu ouvertes aux classes populaires (bonus). Mais elle croit en elle, en sa volonté. Et elle y va, même si elle n’a pas toutes les clés en main.

 

«Les valeurs d’entraide passaient vraiment après l’argent»

« La première année, je ne connaissais rien, je suis allée dans une écurie et c’était une arnaque », raconte-t-elle. Elle débourse 3500 euros pour ne finalement bénéficier d’aucun accompagnement. Les cours fournis dataient de plusieurs années.

« Tout ce qu’on avait, c’était un espace pour réviser ». Elle en rejoint ensuite une autre, en tant que tutrice. « J’étais payée pour faire de la pub pour l’écurie. Mais l’accompagnement des étudiants, c’était du bénévolat que personne ne contrôlait. Du coup, certains étudiants n’avaient aucun soutien. Les valeurs d’entraide passaient vraiment après l’argent », s’indigne-t-elle.

Si bien qu’elle finit par avoir honte d’annoncer les prix de l’écurie. « Je ne me sentais pas à ma place ».

 

 

Jusqu’à 5000 euros par an pour intégrer une écurie

Un sentiment d’injustice que partage également Axel. Grâce à son bon niveau, le jeune homme, grand et brun, qui s’exprime avec beaucoup de calme, parvient à intégrer l’écurie CML (Centre Laennec Marseille) dont les tarifs sont plus raisonnables (1500 euros la première année tout de même) et qui sélectionne ses étudiants sur dossier. « Mais ce système payant me dérangeait », confie-t-il.

Les écuries ne sont pas une création récente. « Elles ont toujours existé », assure Axel. Mais ce qui a changé depuis une dizaine d’années, ce sont leurs prix. Parce que, dans un contexte de crise et de chômage de masse combiné à une démocratisation de l’accès aux études supérieures, les universités de médecine sont devenues un espoir pour de nombreux jeunes.

Une aubaine pour les boîtes à concours. Ainsi, avant la réforme des études de médecine qui a supprimé la possibilité de redoublement en cas d’échec la première année, les prix atteignaient les 3500 euros par an. Désormais, c’est 5000 euros. Rendant ces études publiques plus coûteuses que certaines écoles privées.

C’est contre ce système que s’engagent Lisa et Axel en rejoignant l’écurie solidaire Médenkinépharma en tant que tuteurs, Axel ayant aussi été accompagné l’an dernier.

 

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L’écurie est née de la rencontre entre l’association Le Sel de la vie cofondée par Aïssa Grabsi (à droite) et le psychiatre Noé Jedwab (à gauche). @MGP
Le Sel de la vie

Au départ du projet, une rencontre entre une association et un médecin. L’association, c’est Le Sel de la vie. Depuis l’été 2020, celle-ci s’engage pour que les personnes de quartiers populaires, particulièrement impactées par les conséquences de l’épidémie, aient, elles aussi, accès aux loisirs, au soutien scolaire, à la formation…

« Dans ces quartiers, de par leur origine sociale, leurs conditions de vie, les trajectoires des personnes sont empêchées. Elles ne peuvent accéder à des positions socialement valorisées qui leur permettront de vivre les plaisirs de la vie », constate Aïssa Grabsi, cofondateur de l’association, également enseignant et formateur. Des plaisirs ? Exercer un travail qui nous plaît, pratiquer des loisirs, avoir accès à la culture, partir en vacances… tout ce qui fait le sel d’une vie. Et pour y parvenir, l’association a une méthode : identifier les besoins du territoire et fédérer le tissu local (habitants, familles, associations) pour co-construire des réponses.

En août 2020, Aïssa Grabsi, rencontre le psychiatre Noé Jedwab. Exerçant dans le 14eme arrondissement de Marseille, il constate la volonté des parents des quartiers labellisés « Nord » de voir leurs enfants réussir. Et se désole de voir que les portes des études de médecine leur sont autant fermées. Portes au-dessus desquelles une écurie solidaire pourrait bâtir une sorte de passerelle.

 

Leur offrir ce grand frère qui a fait médecine

Les deux hommes mobilisent leur réseau de connaissances. Ils constituent une première promotion de 10 étudiants, soutenus par 5 tuteurs. Pendant cette année de test, l’ADN de l’écurie se construit.

Ainsi, s’il s’agit classiquement de fournir des conseils pédagogiques, de revenir sur des points mal compris des cours, Médenkinépharma (le nom est une synthèse des métiers auxquels mène la première année de médecine) a vocation à prendre soin de ses étudiants pour maximiser leurs chances de réussite. Il s’agit d’une certaine manière de résorber les inégalités d’origine pour plus d’équité.

 

« Quand on vit dans une famille où personne n’a fait médecine, personne ne se rend compte de ce que l’on fait, de ce qu’exigent ces études. On a besoin d’encore plus d’accompagnement psychologique et de conseils », assure Axel qui s’est personnellement beaucoup appuyé sur un proche médecin. « On veut être au plus près des étudiants pour leur offrir cela ».

En d’autres termes, être ce grand frère qui a fait médecine et dont les recommandations sont de ce fait particulièrement avisées et écoutées. Des recommandations qui portent non seulement sur le contenu des cours mais aussi sur la méthodologie et l’hygiène de vie. Essentiel pour éviter ce mal qui mène bien des étudiants au décrochage : l’épuisement. Le tuteur est par ailleurs en lien avec la famille, pour lui donner des clés afin que les conditions de vie soient les plus sereines possibles.
L’accompagnement comprend également les interventions d’une sophrologue et d’une art-thérapeute, en plus de Noé pour le volet psychiatrie.

 

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«Tous disent que la première année de médecine déshumanise. Nous on veut la réhumaniser » @DR
Réhumaniser la première année de médecine

« On est vraiment dans une logique qui consiste à prendre soin », insiste Aïssa. Et Noé d’ajouter : « Quand on est soignant, il faut apprendre à respecter son propre rythme, à prendre soin de soi. Si on leur donne déjà cette culture, ils s’en inspireront. À l’inverse, si on entre dans des études en se disant qu’on doit juste mettre un paquet de fric et faire ce qu’on nous dit, ça s’imprime ». « Tous disent que la première année de médecine déshumanise, résument les deux hommes. Nous on veut la réhumaniser ».

Après une année 2020-2021 de rodage, l’écurie aimerait accompagner une promotion de 40 étudiants à partir de la rentrée. Pour le moment, elle n’en compte qu’une vingtaine, pour une quinzaine de tuteurs. Elle s’appuie sur ses partenaires associatifs tels qu’Impact Jeunes pour recruter davantage, et envisage en parallèle de mener des actions d’information au sein de la faculté de la Timone.

Pour bénéficier du dispositif, les étudiants doivent s’acquitter d’une somme symbolique de 10 euros pour l’année. Une manière de contribuer au financement du projet et à la rétribution des tuteurs. L’écurie solidaire s’appuie également sur des subventions de la Métropole (20 000 euros annuels) et des dons de la Fondation des Apprentis d’Auteuil.

 

Donner une chance à la méritocratie

Elle est également hébergée à titre gracieux au sein de trois structures, à Wellio aux Terrasses du Port, à Act 13 rue Paradis et au campus du numérique La Plateforme, rue d’Hozier. Un éparpillement qui complique l’accompagnement des étudiants. « On voudrait avoir un local au sein de l’université de la Timone », explique Aïssa Grabsi. Cela permettrait aux tuteurs étudiants comme Lisa ou Axel d’être au plus près de ceux qu’ils accompagnent, et de les voir dès que le besoin se fait sentir. « Et on pourrait organiser des concours blancs en conditions réelles », ajoute le cofondateur du Sel de la vie.
Cet espace physique, au-delà de son côté pratique pour tuteurs et jeunes accompagnés, serait aussi tout un symbole. Celui d’une université qui ouvre ses portes aux initiatives citoyennes et solidaires, et qui redonne sa chance à une méritocratie malmenée. Pas juste par philanthropie. Mais parce que la société a tout à y gagner.

Lisa en est ainsi convaincue : « Les jeunes qui vivent dans les quartiers prioritaires ne se lancent pas en médecine juste pour faire comme leurs parents. Ils le font plus par vocation. Et souvent, on voit qu’ils ont un très bon contact avec les malades. Si on leur ouvre les portes, je pense qu’on aura de meilleurs médecins ». ♦

 

*Tempo One, parrain de la rubrique « Solidarité », partage avec vous la lecture de cet article dans son intégralité *

 

Bonus

[pour les abonnés] – Les chiffres des inégalités sociales dans les études de médecine – Les 14 projets du Sel de la Vie – Intégrer cette écurie –

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