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La plaisance amorce sa transition énergétique

Par Agathe Perrier et Olivier Martocq, le 8 septembre 2021

Photo Christo Anestev - Pixabay

#1 État des lieux – Investir des millions pour avoir des « ports propres » et multiplier les zones protégées, nurseries et autres récifs artificiels ne règle pas la première cause de pression sur l’écosystème marin : la vétusté de la flotte des bateaux de plaisance. C’est ce que révèle une étude réalisée  pour le Congrès mondial de la Nature (IUCN, toute la semaine à Marseille).

 

L’absence de circulation des navires de plaisance lors des confinements a eu un impact positif sur la faune, la flore et plus globalement l’ensemble de l’écosystème méditerranéen. Il a en effet comme particularité de se régénérer essentiellement le long des côtes. Pour les scientifiques, ONG et associations environnementales à échéance de 15 ans, sur l’ensemble du littoral méditerranéen français, la circulation des bateaux de plaisance dans les ports et la bande côtière doit se faire en mode énergie propre.C’est possible en mariant l’économie circulaire, l’écologie non punitive, les solutions globales adossées à des dispositifs techniques et juridiques innovants. Les plaisanciers auront alors intérêt à transformer leurs embarcations à voile comme à moteur en « bateaux propres ». Ce sera créateur de richesse et d’emplois non délocalisables.

 

La Méditerranée : 1/3 du littoral français, mais la moitié des immatriculations

Du golfe du Lion à la Côte d’Azur en passant par la Corse, les 1800 km du littoral méditerranéen français sont loin d’être homogènes. Les trois régions et neuf départements concernés ont en revanche en commun de s’appuyer sur la plaisance comme un outil économique à part entière de leur territoire. L’Occitanie, la Provence-Alpes-Côte d’Azur et la Corse réunissent près de la moitié des ports de plaisance français (207 sur 429). Le rapport pour le nombre de places à quai disponibles est le même (108 612 sur 219 880). Des chiffres qui témoignent d’une forte activité malgré un littoral moins étendu que la façade atlantique.Sur un million de bateaux immatriculés en France métropolitaine, la moitié naviguent en Méditerranée. Les statistiques 2020 des nouvelles immatriculations confirment cette tendance (4628 sur un total de 10 913).

Vers une transition énergétique dans la plaisance ? 3

Le nombre de places dans les ports de Méditerranée (108 612) est loin d’être en adéquation avec le nombre total de bateaux immatriculés (421 374). Ces deux chiffres illustrent la problématique des acteurs du nautisme qui réclament régulièrement des anneaux supplémentaires. Un simple coup d’œil à ces recensements permet de constater que le nombre de navires est quatre fois supérieur à celui des anneaux. Les bateaux qui ne sont pas à l’eau se retrouvent dans des ports à sec (sortes de parkings à bateaux) à proximité d’accès à la mer ou chez des particuliers. Pourtant, le nombre de bateaux sur la façade méditerranéenne augmente chaque année de 1% (+0,7% entre 2019 et 2020).

 

 

La flotte ne se renouvelle pas

Vers une transition énergétique dans la plaisance ? 1Seulement 4 628 bateaux sortis de chantiers vendus en 2020 : le marché du neuf est modeste. Celui de l’occasion en revanche reste très actif (+30% entre 2019 et 2020). Avec 30 961 ventes enregistrées entre particuliers, il représente aujourd’hui 6 fois celui du neuf. Une des explications tient à la réglementation. Changer de bateaux c’est perdre son anneau. Les propriétaires de bateaux vétustes qui ont une place au port n’en changent pas pour ne pas la perdre. Ceux qui veulent devenir propriétaires achètent les bateaux qui ont déjà une place.

Dans cette flotte, c’est le bateau à moteur qui est très largement plébiscité par les plaisanciers. Il représente en effet un peu plus de 80% des immatriculations (62 188 voiliers, 341 977 moteurs). 98,5% des bateaux à moteur qui naviguent en Méditerranée mesurent moins de 12 mètres. L’âge moyen des vedettes à moteur de 6 à 12 mètres (19 à 40 pieds), équipées de moteurs embarqués diesel considérés comme les plus polluants est de… 23 ans !

 

Le labourage des ancres, impact le plus direct et visible
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@Andromède – Océanologie

C’est la star de la Méditerranée : l’herbier de posidonie abrite plusieurs milliers d’espèces. Une réserve de biodiversité en régression, laminée chaque année par les ancres des bateaux. 10%, c’est la surface que les herbiers de posidonie ont perdue ces 100 dernières années. Une perte colossale pour cette espèce endémique à la Méditerranée, qui subit des dégâts physiques en raison d’aménagements côtiers, du chalutage, de turbidité, d’érosion… Et, bien sûr, des ancres des bateaux !

« On a vu que de grandes zones d’herbiers ont disparu et qu’il y a des traces d’ancres », expose Julie Deter, chercheuse en écologie marine au sein d’Andromède Océanologie. Concrètement, entre 2006 et 2018, 220 hectares d’herbiers ont été détruits à Golfe Juan (l’équivalent de près de 320 terrains de football). Mais aussi, cette fois entre 2010 et 2018, 145 hectares dans le golfe de Saint-Tropez, 37 hectares dans la rade de Beaulieu-sur-Mer et 25 hectares dans la baie de La Ciotat. Ces milliers de mètres carrés mettront plus de temps à repousser qu’il n’en a fallu pour les arracher.

 

 

L’ensemble des habitats marins concernés

Pour se faire une idée des conséquences de la perte des herbiers de posidonie, il faut se pencher sur leur rôle. « On les compare parfois à la forêt amazonienne, car elles produisent de l’oxygène, stockent le dioxyde de carbone, permettent la fixation des fonds meubles, atténuent la houle et les courants et protègent contre l’érosion », liste Anne Claudius-Petit, présidente de l’Agence régionale pour la biodiversité et l’environnement de Paca. Moins d’herbiers dans la Méditerranée a donc des répercussions en cascade sur l’ensemble des écosystèmes.

Ces plantes – assimilées bien souvent, et à tort, à des algues – ne sont d’ailleurs pas les seules à subir la pression des mouillages des bateaux. « On s’est principalement concentré sur elles parce que les dégâts sont faciles à montrer et à quantifier. Mais on sait que les récifs coralligènes, par exemple, construits par des algues et qui servent de support à beaucoup d’animaux, sont aussi cassés par les ancres », précise Julie Deter. Ces derniers représentent toutefois moins de 2% des habitats impactés par la grande plaisance, d’après Andromède Océanologie. Un chiffre minime de prime abord, mais aux incidences là aussi en cascade. En effet, plus de 1 800 espèces sont associées aux récifs coralligènes en Méditerranée. Les abîmer revient à toucher entre 15% à 20% des espèces connues dans la Grande Bleue. Finalement loin d’être anecdotique.

Quand la cacophonie sous-marine perturbe les animaux

S’il est prouvé que le bruit sous-marin a augmenté ces dernières années et trouble les animaux, son impact réel sur leur santé reste à définir. La recherche n’en est qu’au début. « Si vous habitez à côté d’une autoroute, vous vivez moins bien qu’à la campagne à cause du bruit généré. C’est pareil sous l’eau », métaphorise Cédric Gervaise, fondateur et directeur de l’institut de recherche Chorus, association spécialisée dans l’observation des environnements marins à partir de l’écoute. Ce bruit modifie le comportement des animaux comme l’explique Alain Barcelo, responsable scientifique au Parc naturel de Port-Cros, en charge notamment du Sanctuaire Pelagos. « Le bruit prive les mammifères marins des émissions sonores, qu’ils utilisent pour compenser leur faible visibilité sous l’eau. Il les stresse, les gêne pour repérer des proies ou des partenaires sexuels ou pour communiquer entre eux ».

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Malheureusement, le bruit ne cesse d’augmenter sous l’eau. L’institut de recherche Chorus a calculé le pourcentage de quiétude par jour dont jouissent les animaux marins, à savoir le temps pendant lequel ils vivent dans un relatif silence. « Sur les spots de grosse activité – plaisance, touristique et plongée – le temps de quiétude est de 80% hors saison. Il passe à 20% en pleine saison », alerte Cédric Gervaise. Conséquence de cette chute de la tranquillité : les animaux sont moins attentifs, moins efficaces pour se nourrir, plus agressifs envers leurs congénères. Un constat sans conclusion pour le moment. « On n’a pas la capacité d’évaluer quels sont les effets directs sur la santé des animaux », reconnaît l’expert.

 

Et puis il y a les rejets en mer

Chaque année, 200 000 tonnes de plastiques sont déversées en Méditerranée d’après l’Ifremer (l’Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer). Si nombre de déchets proviennent de la terre, les sources marines sont multiples : navigation commerciale ou de plaisance, pêche, aquaculture, décharges, zones industrielles ou urbaines.

Même problématique pour les eaux noires. « On parle ici des eaux des toilettes. Elles présentent des problèmes sanitaires en raison des pathogènes qui peuvent s’y trouver, mais aussi des éventuels produits chimiques utilisés pour l’entretien des WC », souligne Jamila Poydenot, cheffe de projets au sein du Centre Permanent d’Initiatives Pour l’Environnement des îles de Lérins et Pays d’Azur, association qui assure la coordination de la campagne ÉcoGestes Méditerranée dans la région Paca.  Après le noir, le gris. Il s’agit des eaux de nettoyage (vaisselle, douche, etc.). « Les produits chimiques utilisés dans les produits de lavage peuvent engendrer des dégradations sur la faune marine. Notamment les coquillages qui ne peuvent pas se déplacer et sont particulièrement touchés lorsque l’eau est saturée », pointe Jamila Poydenot.

 

Hydrocarbures, antifouling

Transportés par la mer et utilisés comme combustible par les bateaux, les hydrocrabures posent inévitablement des risques environnementaux. L’annexe I de la convention Marpol fixe des mesures obligatoires pour la prévention de ce type de pollution. Tout rejet en mer d’hydrocarbures ou de mélanges d’hydrocarbures de navires de 400 tonnes brutes ou plus est ainsi interdit, sauf exception.

Les peintures antifouling – dont le rôle est d’empêcher les organismes aquatiques de se fixer sur la coque des bateaux ou sur d’autres objets immergés – contiennent différents éléments polluants tels que les métaux lourds (cuivre) et des produits biocides comme le diuron. Un m² de peinture antifouling peut polluer 150 000 m3 d’eau« La réglementation européenne se resserre et fait qu’aujourd’hui il n’y a plus qu’une petite douzaine de substances actives autorisées », expose Rachel Moreau. ♦

 

  • À lire la semaine prochaine #2 : actions d’ores et déjà entreprises pour moins polluer.

 

Bonus

 

  • La plaisance amorce sa transition énergétiqueL’étude. Loin en amont du congrès de l’IUCN, Neede Méditerranée a confié au Press Club de France la réalisation d’une étude sur la plaisance en Méditerranée et l’environnement. L’objectif très concret était de donner des pistes aux politiques qui préparaient le Congrès mondial de la Nature (toute cette semaine à Marseille). Le spectre était large puisqu’il allait du poids économique de cette filière à son impact sur l’environnement. Au-delà, l’enjeu de cette étude était d’aborder les solutions pour rendre cette transition acceptable aux 4 millions de plaisanciers concernés.

 

  • Une étude confiée à des journalistes ? Explications d’Olivier de Lagarde, président du Press-Club de France :

« Dire que les journalistes n’ont pas bonne presse dans les milieux scientifiques, politiques ou économiques relève de la tautologie.

Et pour cause, ils ne sont pas considérés par les spécialistes comme des sachants. Alors, pourquoi les solliciter ici ?

La force de la rédaction constituée pour cette étude réside d’abord dans l’éclectisme des médias pour lesquels ils travaillent. Un gage d’impartialité et de crédibilité. Cela représente aussi un carnet d’adresses hors normes et l’accès à tous les interlocuteurs concernés.

Surtout, l’approche journalistique offre au plus grand nombre l’opportunité de s’informer sur des thématiques complexes, qui les concernent directement. Et de les comprendre, grâce à des articles de vulgarisation.

Ce travail enfin, nous a fait prendre conscience à nous les journalistes de la somme des documents, expérimentations et réalisations existants dans le spectre très large que nous avons exploré. Notre rôle désormais est de le faire savoir ! « .

 

  • La plaisance amorce sa transition énergétique 1L’étude a été financée par le groupe Enerlis. Elle a été réalisée durant le premier semestre 2021 par des journalistes d’une trentaine de rédactions nationales et locales, de médias spécialisés et grand public parmi lesquels plusieurs journalistes de Marcelle. Elle a donné lieu à plus de 200 interviews de plaisanciers, professionnels, scientifiques, juristes… mais aussi à des contributions d’experts sous forme de notes

 

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