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Aider l’entourage des malades alcooliques

Par Marie Le Marois, le 10 novembre 2021

Journaliste

Quelque 4 millions de Français auraient un problème d’alcool. Cette réalité édifiante en cache une autre : la souffrance des proches. Les victimes collatérales sont un conjoint, un parent, une sœur, un fils. L’association Al-Anon leur est dédiée. Cette fraternité anonyme maille le territoire avec environ 200 groupes. Plusieurs de ses membres nous ont confié leur long chemin avant l’apaisement.

 

Guislaine, Cécile, Marie et son mari Dominique* se retrouvent le temps d’un déjeuner informel. Ils se connaissent peu ou prou pour avoir participé aux mêmes réunions Al-Anon, à Niort ou à La Rochelle. Les trois femmes sont mères ou épouse d’un malade alcoolique. Dominique, lui, est abstinent. Il ne boit plus d’alcool depuis 27 ans, à un jour près. Cette victoire se compte en effet en journées. Car sortir de cette maladie est un chemin long et ardu, entrecoupé parfois de rechutes. Il l’est tout autant pour les proches. « Pour une personne qui boit excessivement, cinq souffrent. C’est un mal familial », souligne Cécile, 25 ans d’Al-Anon derrière elle.

Le plus souvent, l’entourage n’est pas au courant de l’existence de cette fraternité anonyme. Le sujet reste tabou. Les proches peuvent avoir « honte » d’avoir un conjoint ou un enfant aux prises avec l’alcool, et se sentent souvent « coupables ». En outre, ils n’ont pas conscience de l’ampleur de l’impact sur eux.

 

  • Alanon est une association internationale dont le nom est dérivé des premières syllabes d’Alcooliques Anonymes. Plus de 30 000 groupes sont répartis dans 142 pays dans le monde.

 

« Donner force et espoir aux familles »

@Marcelle

Ce groupe d’entraide et de partage est composé uniquement de personnes ayant ou ayant eu un proche alcoolique. Le premier but est de « partager expérience, force et espoir aux familles en difficulté », précise Cécile.

Ce soutien est incommensurable pour ceux qui endurent ce tourment, aggravé par l’incompréhension et l’impuissance. Et qui s’ajoute parfois à des violences verbales, physiques et même sexuelles. « Qui peut mieux nous comprendre que ceux qui vivent ou ont vécu la même situation ? », confie Guislaine. Cette femme marquée par la vie est venue la première fois « sans conviction », amenée par une amie des AA (Alcooliques Anonymes). C’était il y a neuf ans et à l’époque, elle ne pouvait plus marcher. Son corps n’était que douleur, sans qu’elle comprenne pourquoi.

 

Apporter un mieux-être

Al-Anon Niort
Guislaine @Marcelle

Il lui a fallu des années avant de parler de son « fils polydépendant » depuis ses 15 ans (alcool et drogues). Et comprendre qu’elle s’était noyée dans l’alcool de son enfant, au point de devenir comme lui, « manipulatrice et menteuse ».

À partir du moment où elle a commencé à mettre des mots sur sa souffrance, à déposer son fardeau, son état s’est amélioré, là où tous les traitements médicaux avaient échoué. « J’ai pu remarcher, reconduire, je suis même redevenue coquette », sourit Guislaine qui affirme sans détour : « Al-Anon m’a sauvé la vie ».

Mêmes mots ou presque pour Marie, huit ans d’Al-Anon. Elle est arrivée en 2014 à Al-Anon « anéantie », « plein de kilos en trop pour supporter » cette souffrance. « Je ne vivais plus, je ne m’autorisais plus rien », raconte cette femme élégante, aujourd’hui responsable de la communication d’Al-Anon. « « Me mettre au service de l’association m’a redonné assurance et confiance en moi ».

 

« On ne va pas aux réunions pour aider l’autre mais pour soi »

Aider l’entourage des malades alcooliques 5
Cécile @Marcelle

Quand l’alcool de son mari a été pointé du doigt, Cécile a cru pouvoir l’aider. « Puisque son problème était la boisson, je me disais qu’il n’avait qu’à arrêter de boire et que j’allais l’aider ». Avec Al-Anon, cette maman de quatre enfants a rapidement compris que l’alcoolisme avait pour racines une grande souffrance et non un manque de volonté. Et que le mieux pour l’accompagner était de s’occuper d’elle.

L’association propose plusieurs outils. Des réunions « pour dessaouler de l’alcool de l’autre » – où chacun écoute sans jugement. Des numéros de téléphone de membres ressources « qu’on peut appeler à tout moment ». De la documentation. Des slogans – ‘’un jour à la fois’’, ‘’ça commence par moi’’, ‘’vivre et laisser vivre’’. Et le programme de rétablissement des Alcooliques Anonymes, adapté à Al-Anon (voir bonus).

 

« On fait partie du problème »

Al-Anon livre
@Marcelle

Si les proches ne sont en rien responsables de l’alcoolisme de l’autre, « ils font partie du problème, qu’ils le veuillent ou non », insiste Marie. Par le simple fait d’être en interaction avec le malade, ils participent de loin ou de près, inconsciemment, à sa conduite alcoolique. Ce peut être le déni d’une mère face au problème ou, au contraire, un surinvestissement toxique.

Guislaine a mis des années à changer son regard sur l’alcool de son fils. Elle était partie pourtant « sur des chapeaux de roue » en réalisant les 12 étapes du programme de rétablissement en 12 mois, « mais rien n’avait évolué ». Elle avait beaucoup de mal à se détacher de lui, au point d’avoir« mis de côté » ses deux filles plus jeunes. Il lui arrivait même de faire des tours la nuit dans Niort pour savoir s’il était vivant.

Cette femme de 71 ans pensait aider sa « chair » en payant son loyer, sa nourriture, ses factures. En faisant son ménage et sa lessive. Jusqu’à ce qu’elle réalise qu’il n’avait aucune raison de changer puisqu’elle subventionnait indirectement son alcool. N’ayant rien à débourser, il utilisait l’argent du RSA pour acheter les bouteilles. Guislaine a alors senti de la colère contre elle. Une énergie nouvelle qu’elle a investie dans l’association. Elle a accepté d’être personne ressource au téléphone, puis de présider la région Nouvelle-Aquitaine. Cette femme courageuse s’est mise à la méditation, s’est répétée, tel un mantra, le slogan ‘’un jour à la fois’’. Elle a ainsi puisé en elle une force insoupçonnée – qu’elle appelle « Puissance Supérieure » – et qui l’a aidée à prendre ses distances affectives.

 

 

« On apprend à se détacher avec amour »

Al-Anon livre
@Marcelle

La première fois qu’elle a dit non, Guislaine s’en souvient encore. Non pas de l’objet de son refus mais de la réaction de son fils, « ivre mort » et hurlant. « Il était au bord de la violence, j’avais heureusement mon chien à mes côtés ». Bien que tétanisée par la peur, elle a tenu bon. Cet acte a rompu le cercle vicieux dans lequel cette mère de trois enfants s’était engouffrée et qui rendait son fils « codépendant ». Se détacher avec amour de son enfant a été salvateur pour les deux. En 2019, l’appartement de son fils a pris feu. Elle lui a trouvé un logement, mais cette fois-ci loin, à 80 kilomètres de chez elle, en pleine campagne.

Marie a compris également qu’elle n’avait d’autre choix que de laisser son fils « vivre la vie qu’il s’est choisi ». Car elle avait déjà fait l’expérience avec Dominique, son mari, quitté lorsqu’il était malade de l’alcool. Mettre à la porte son conjoint est entendable mais pas son enfant. Lorsque Marie a évoqué sa décision, lors d’un congrès sur le thème des addictions, elle s’est fait taxer de « mauvaise mère » par une femme qui choisissait de fournir l’alcool à son fils de peur qu’il meure.

 

« Et à accepter les choses qu’on ne peut pas changer »

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Marie @Marcelle

Bien sûr, se détacher de son enfant a été extrêmement douloureux, bien plus que de son mari. L’outil qui l’a profondément aidée dans cette épreuve est ‘’La Prière de la Sérénité’’ récitée à chaque réunion Al-Anon (voir bonus) et inspirée de la pensée du philosophe antique Marc Aurèle : ‘Donnez-moi la Sérénité d’accepter les choses que je ne puis changer, le Courage de changer les choses que je peux changer et la Sagesse d’en connaître la différence’’.

L’association a également aidé Marie à « accepter l’inacceptable » : savoir son fils à la rue et ne plus avoir de nouvelles de lui durant huit ans. Huit années d’intense souffrance. « Je me suis juste assurée que sa vie n’était pas en danger, qu’il avait un toit. Et, il ne le sait pas, mais j’avais pris contact avec son employeur pour qu’il me prévienne en cas de disparition ». La mort peut être si près. On considère que 20 à 60 000 décès annuels sont imputables à une consommation excessive d’alcool.

 

En changeant d’attitude, l’autre change

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Cécile et Marie @Marcelle

Fréquenter l’association l’a changée en profondeur. Cette femme touchante, qui avait tendance à toujours savoir ce qu’il fallait faire, pour elle et les autres, a admis qu’elle n’était pas toute puissante. Accepter sa fragilité et son besoin de reconnaissance – « comme les malades alcooliques » – lui a permis de faire de la place à son mari, à son fils. Mais aussi à elle-même. « Je vis et laisse vivre », résume cette psychomotricienne, devenue désormais artiste-peintre.

La semaine prochaine, Marie et son mari reverront leur fils. Le lien est ténu mais possible. « Il a découvert que sa mère a fait du chemin », se réjouit Marie qui, de son côté, accepte celui de son fils, converti à une autre religion et marié à une femme de culture différente. À partir du moment où le proche accepte de changer quelque chose dans son comportement, celui du malade change. Le fonctionnement pré-établi est cassé, la relation peut évoluer.

 

Construire un nouvel avenir

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Dominique @Marcelle

Quant à Guislaine, se détacher l’a aidée à construire une relation apaisée. Son fils la trouve « plus cool » et l’appelle « maman Boudha ». Cette travailleuse sociale à la retraite reconnaît qu’elle était avant une « matriarche » qui ne reconnaissait jamais ses torts –  « un moyen de me protéger ». Ce qu’elle attendait depuis 25 ans est en train de se produire. À 41 ans, son fils « est sorti du déni ». Il accepte de se faire aider au CSAPA (Centres de Soin, d’Accompagnement et de Prévention en Addictologie) et a lui-même effectué les démarches. Il emprunte volontiers à sa mère les slogans ‘’Un jour à la fois’’ et ‘’Est-ce si important ?’’

Le jeune homme a réalisé combien il avait fait souffrir sa mère mais Guislaine a été catégorique : « Hier, c’était hier et ça n’existe plus ». La réaction de cette mère tournée vers un avenir positif donnera sans doute à son fils la force de tenir bon. Car, bien souvent, les personnes addicts, devenues sobres réalisent l’ampleur des dégâts autour d’elles et replongent. Par honte et culpabilité.

 

La question de l’aide permet de grandir

Al-Anon groupe
Al-Anon @ Marcelle

Le couple de Cécile n’a pas survécu – « Je me suis rendu compte que nous nous étions mariés pour de mauvaises raisons ». Mais cette femme joyeuse ne remerciera jamais assez son ex-mari. Il lui a permis de travailler sur un mal-être insoupçonné. « Jamais je n’aurais été de moi-même voir un psy car je pensais ne pas avoir de problème ». Bien que divorcée depuis 25 ans, elle fait toujours partie d’Al-Anon. Encore la semaine précédente, elle participait à une réunion dans le Finistère.

La raison ? L’association participe à son équilibre. « Je suis devenue actrice de ma vie, je ne subis plus ». Les trois femmes rejoignent Dominique dans sa conclusion : « Je suis allé aux réunions pour me rétablir, j’y suis resté pour apprendre à vivre ». ♦

*Guislaine, Marie, Cécile et Dominique sont des prénoms d’emprunt

 

*Tempo One, parrain de la rubrique « Solidarité », partage avec vous la lecture de cet article dans son intégralité *

 

Bonus

[pour les abonnés] – Fonctionnement – Les réunions – Anonymat et liberté –  Une religion ? – Alateen pour les adolescents –

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