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Un cinéma marseillais initie les plus jeunes aux vertus du 7e art

Par Maëva Gardet Pizzo, le 4 novembre 2021

A travers l'éducation aux images, l'Alhambra défend un cinéma qui parle à tous. Et dont chacun peut s'emparer. @MGP
Depuis sa réouverture en 1990 dans le nord de Marseille, L’Alhambra s’est donné une mission : l’éducation à l’image. À l’heure où tous les projecteurs se tournent vers cette cité que l’on rêve en Ville de cinéma, il milite pour faire du 7e art un outil d’émancipation et de vivre-ensemble, accessible à un maximum de jeunes.

 

9h15, un matin d’octobre. L’Alhambra sommeille encore. Le ciel, d’un bleu sans faille, est traversé par un de ces premiers mistrals d’automne qui glacent les mains et font frissonner la nuque. On n’entend que le crépitement des branches d’arbre et le tintement de la vaisselle du bar, juste en face. Puis des voix d’enfants qui approchent.

Emmitouflés dans des manteaux de toutes les couleurs, les voilà qui apparaissent rue du Cinéma. Trois classes. Du CP au CE2. En provenance de Septèmes-les-Vallons, à une bonne trentaine de minutes d’ici.

Ce matin le cinéma leur est réservé. Avec une seule salle de projection, difficile de faire autrement. Et depuis sa réouverture en 1990, l’Alhambra fait de l’éducation au cinéma une de ses priorités. Assurant d’ailleurs la mission de Pôle régional d’éducation aux images (bonus).

 

Soigner l’expérience de spectateur

Dans le hall, à l’abri du vent, les enfants commencent à ouvrir leurs manteaux pendant que leur regard ricoche sur les affiches de films. Ils ont beau venir en groupe, chacun passe à la caisse pour recevoir son ticket. « C’est très important de leur fait vivre pleinement l’expérience de spectateur », explique Prune Paquereau, coordinatrice de l’action éducative.

Un cinéma de Marseille initie aux vertus du 7e art dès le plus jeune âge 1
Prune Paquereau, coordinatrice de l’action éducative @MGP

Après une inévitable pause pipi, ils entrent dans la salle de projection d’un pas doux et se mettent à leur aise. Prune leur adresse un mot de bienvenue. Ce matin, ils s’apprêtent à voir Ernest et Célestine. L’histoire d’une improbable amitié entre une souris et un ours, deux espèces censées se terrifier l’une et l’autre. « À tout à l’heure ! » leur lance Prune Paquereau. « À tout à l’heure », rétorquent-ils par grappes vocales successives. Les lumières s’éteignent. Les discussions laissent place à des chuchotements. Les chuchotements à quelques rares bourdonnements. Puis le silence. Le film commence.

 

Des images pour rêver et s’émanciper

Dans un territoire où l’offre culturelle est assez maigre, ces séances constituent un moment d’évasion. Une parenthèse dans un monde ultra-connecté. Un voyage vers d’autres réalités. « Les films choisis portent une certaine puissance. Que ce soit sur le fond en abordant des sujets qui ne sont pas neutres, ou sur la forme, avec le noir et blanc ou le muet », explique William Benedetto, le directeur des lieux. Il cite les œuvres de Charlie Chaplin. « Même de jeunes Marseillais sont encore subjugués par la puissance du personnage, son côté rebelle qui détraque l’ordre du monde. Notre enjeu, c’est de défendre le cinéma. De faire vivre cette expérience à côté de toutes les autres images ».

Ce qui implique de dépasser les lieux communs véhiculés par certains objets culturels très consommés par ce public, pour qui la drogue et la violence sont souvent présentées comme des évidences. « Les jeunes Marseillais peuvent grandir avec d’autres modèles ».

 

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@MGP

Surprendre et ouvrir l’esprit

Frédérique Bichat est enseignante à l’école de la Cabucelle (15e). Elle fréquente le cinéma de l’Alhambra avec ses élèves depuis six ans dans le cadre du programme « École et cinéma ». Le principe : assister à trois séances annuelles, selon un catalogue proposé par l’Éducation nationale. Les séances sont complétées par différents travaux en classe.

Plusieurs fois, elle s’étonne de voir ses élèves apprécier des films très différents de ce qu’ils ont l’habitude de voir. « Il y avait un film sur la ferme, très loin de leur réalité de petits urbains. Mais ils ont beaucoup accroché et ont appris des tas de choses ».

Elle se souvient aussi du visionnage de Jiburo. L’histoire d’un petit Coréen urbain qui passe un été chez sa grand-mère en montagne. Celle-ci lui offre tout l’amour dont il manque dans un quotidien surchargé. « C’est un film qui interroge sur la société de consommation. Est-ce qu’on a besoin d’avoir tous ces jouets en plastique que nous vendent la publicité ? » Une manière d’utiliser le cinéma pour aiguiser l’esprit critique des jeunes. Et contribuer à leur émancipation.

 

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@MGP

Sortir de l’image de « cinéma de l’école »

« Le principal obstacle, c’est de sortir de l’image de cinéma d’école. Certains adolescents nous appellent « le cinéma noir et blanc », ou encore « le cinéma prise de tête », s’amuse William Benedetto. Ils le disent gentiment. Mais c’est vrai que nous sommes le cinéma de l’enfance plus que de l’adolescence. À cet âge-là, les jeunes préfèrent aller au multiplexe de Plan-de-Campagne où ils peuvent manger du pop-corn devant un film d’horreur avec leurs copains. C’est normal et c’est sain. Mais il nous faut rendre les séances toujours plus amusantes pour les fidéliser ».

D’où l’utilisation de divers outils comme Graphinéma, un panneau en bois aimanté qui permet de réaliser des affiches de films en abordant certaines notions de design graphique. L’Alhambra utilise aussi le 7e art pour libérer la parole. Ce qu’il fait avec un programme à destination des classes Segpa (sections d’enseignement général et professionnel adapté). Les jeunes participants sont impliqués dans la réalisation de petits films. Pour découvrir les coulisses du cinéma, améliorer leurs capacités d’expression et mettre à mal les préjugés et moqueries qu’ils subissent souvent. « Tous ces projets sont salvateurs pour le cinéma comme domaine artistique. Car ils montrent que ce n’est pas un truc de privilégiés dans sa dimension art et essai ».

 

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@MGP

Permettre aux jeunes de s’approprier le cinéma

Le cinéma pour tous à commencer par les jeunes, c’est bien le message que l’Alhambra veut porter haut et fort alors que Marseille se mue en Ville de cinéma. En témoignent les longues minutes consacrées par Emmanuel Macron à ce sujet lors de sa visite dans le cadre du projet Marseille en grand. « C’est le bon moment pour impliquer les 80 000 élèves que compte cette ville », juge William Benedetto. Un chiffre qu’il compare aux 10 000 élèves déjà inscrits dans ce type de dispositifs, auprès des 7 cinémas partenaires.

Avec l’ouverture à venir d’une seconde salle de projection, l’Alhambra pourrait accueillir davantage. Des jeunes issus des quatre coins de la ville. Mais il se heurte néanmoins à une barrière : l’accessibilité. « Pour les écoliers on affrête des bus. Mais pour les collégiens qui passent par la RTM, c’est plus compliqué ».

Dans les cartons également, le projet de se doter d’un espace de restauration et de devenir un véritable tiers-lieu. Symbole d’un cinéma qui se mêle à la ville, ouvert à elle et s’en inspirant.

 

 

Il est onze heures. Ernest et Célestine sont venus à bout de leurs péripéties. Dans la salle, les lumières se rallument et les enfants s’acheminent vers la sortie, baignant le hall d’un flot de commentaires sur le film. « Mais pourquoi les deux Mairies ont brûlé ? C’est bizarre », demande à son camarade un petit garçon sceptique. « C’était trop bien ! », s’extasie une petite fille devant son institutrice. Les récits sont aussi confus que passionnés.

Ce matin, 150 graines de cinéma ont été semées dans autant d’esprits en construction. Pour donner des fruits dont on ignore encore la teneur. Curiosité, cinéphilie, empathie… Et qui sait, peut-être, des vocations pour les métiers du cinéma. Pour un Septième Art qui ressemble à tous. Autant qu’il parle à tous. ♦

 

Bonus

  • Petite histoire de l’Alhambra – Né en 1928, l’Alhambra est, comme les nombreux cinémas de quartiers de l’entre-deux-guerres, un lieu de convivialité où chacun se retrouve le soir. Marseille en compte alors une centaine. À l’époque, on diffuse beaucoup moins de films qu’aujourd’hui, mais ceux-ci sont agrémentés d’une première partie.

Dans les années 1970, l’arrivée de la télévision, combinée à celle de la voiture, met à mal ces petits cinémas. Le soir, les habitants prennent l’habitude de sortir du quartier. Les salles ferment les unes après les autres. L’Alhambra suivra le mouvement en 1981.

Puis pour des raisons politiques, il est racheté par la Ville en 1990. Ses portes sont à nouveau ouvertes avec l’éducation à l’image comme axe fort. Depuis 1999, il assure la mission de Pôle régional d’Éducation aux images en Provence-Alpes-Côte d’Azur.

  • Cinq dispositifs de la maternelle au lycée – Dans le cadre de son action à destination des scolaires, le cinéma propose cinq dispositifs adaptés à chaque tranche d’âge. 2000 élèves de maternelle disposent ainsi de 2 séances de cinéma. Ensuite, le programme École et cinéma (2000 élèves) vise les élèves de primaire, à raison de 3 séances par an selon un catalogue défini par l’Éducation nationale. Pour le même niveau scolaire, le dispositif Grand écran (1200 élèves) est plus léger, avec deux séances seulement, sans qu’il soit exigé de travaux en aval de la séance. S’y ajoutent Collège au cinéma (1000 élèves) et Lycéens au cinéma (800 élèves).

 

 

  • Pôle régional d’éducation aux images – Créés en 1999 à l’initiative du CNC (Centre national du Cinéma et de l’image animée), ces pôles visent à renforcer la coordination et à mettre en cohérence les actions de sensibilisation et d’éducation artistique au cinéma et à l’image dans les régions. En Provence-Alpes-Côte d’Azur, on recense trois pôles à Cannes, Aix-en-Provence et, bien sûr, l’Alhambra à Marseille.
  • Financements – Si 30% de ses ressources proviennent de sa billetterie, les 70% restant proviennent de subventions. Des subventions versées par la Ville essentiellement, par le Conseil départemental, la Région (pour sa mission de Pôle régional), ainsi que l’État.

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