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Aline Espana, pêcheuse engagée

Par Maëva Gardet Pizzo, le 7 octobre 2021

Elle occupe un cabanon sur les rives d’une plage de Berre l’Étang. Depuis une trentaine d’années, Aline Espana pratique, avec son mentor Jean-Claude, une pêche artisanale soucieuse de la préservation de la biodiversité. Une pratique encore rare, qui la fait se sentir seule certains jours. D’autant qu’il faut parfois savoir se battre contre des géants.

Il est quinze heures sur la plage de Champigny, un mercredi de fin de septembre. Le mistral s’affole. Comme s’il voulait balayer les derniers résidus de chaleur estivale. Les palmiers et les tamaris ploient. Les goélands peinent à avancer, certains se résignant à rebrousser chemin.

Aline Espana habite à quelques pas de là. Dans un des cabanons qui font face à la plage, avec un portail noir en fer forgé. Elle a le teint hâlé de qui a la mer pour patrie et porte un T-shirt bleu ainsi qu’une casquette gris-marron. S’excuse de ses jambes encore tachées de la boue qu’ont remontée les filets. « Désolée, on était en train de décharger ». Ce matin, il n’y avait pas grand-chose à se mettre sous la dent. Une quinzaine de kilos tout au plus, quand les meilleurs jours, elle peut atteindre les 200. « Surtout des daurades », qu’elle est allée vendre plus tôt à Saumaty, le port de gros de Marseille. « Nous travaillons avec un mareyeur qui vend à des restaurants et des poissonneries locales. Et parfois, quand il y a du stock, une partie de la pêche part à Rungis ».

 

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La plage de Champigny, à Berre l’étang, secouée par le mistral @MGP

Artisane de la pêche

La pêche d’Aline a une particularité : elle est artisanale. « Nous avons trois bateaux. Le plus gros mesure 7 mètres ». Les filets sont fabriqués ici même, à l’aide d’une machine à coudre, dans une petite pièce du cabanon. « On les monte comme on veut. On peut choisir de les faire plus longs, plus hauts, ou d’avoir des mailles plus ou moins grosses ». Mais jamais trop petites, pour laisser s’échapper les plus petits spécimens. « On ne pêche pas de poissons de moins de 300 voire 500 grammes ». Une manière de permettre aux réserves de se reconstituer. Car la pêche d’Aline se veut engagée. Durable.

« On fait attention à ne pas rejeter nos filets. On ramène le plastique qu’on ramasse. Parfois, quand il y a un coup de mistral, on repêche une dizaine de sacs plastique et des bouteilles ».

Aline Espana est sensible à l’environnement depuis son plus jeune âge. « J’ai toujours été écolo. Pas au sens politique du terme, mais je fais attention à préserver ». Elle aime les animaux et quand elle n’est pas sur l’eau, elle randonne à cheval ou bien accompagnée de son chien Booba qui est, au moment où elle parle, niché dans un filet de pêche posé au sol.

L’étang, elle y est profondément attachée. C’est ici qu’elle a grandi. Son père travaillait dans une usine de raffinerie. Puis elle y a rencontré Jean-Claude, le mentor avec qui elle a toujours pêché. « Quand je l’ai connu, il faisait du recyclage de plastique. C’était dans les années 1990. Il était trop en avance et ça n’a pas fonctionné. Alors il s’est reconverti dans la pêche et je l’ai suivi ».

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Aline fabrique elle-même ses filets à l’aide d’une machine à coudre. Avec des mailles suffisamment grandes pour laisser s’échapper les plus petits spécimens. @MGP

Horizon contraint

Pendant de longues années, Aline et Jean-Claude pêchent en mer. Thons et espadons notamment. Des produits prisés à forte valeur ajoutée. Mais en 2007, les portes de la Grande bleue se ferment. « L’Europe a interdit notre méthode de travail, c’est-à-dire de pêcher les thons et espadons avec des filets maillants dérivants [de forme rectangulaire et déployés de manière verticale, ils ne sont pas retenus par un ancrage au fond de l’eau, ndlr] ». Une mesure qui vise surtout à éviter les prises massives d’espèces protégées (dauphins en particulier) par des navires de gros gabarit dont les filets peuvent atteindre plusieurs dizaines de kilomètres. Mais elle n’épargne pas les petites embarcations comme celles d’Aline dont les filets ne dépassent pourtant pas les 2500 mètres.

 

Lire aussi : Les filets de pêche se recyclent aussi

 

« Il nous est arrivé d’attraper des dauphins, admet-elle, mais nous avions trouvé une solution pour éviter cela, en partenariat avec le CNRS et l’Ifremer (Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer). Nous avons testé les premiers bateaux répulsifs, qui émettaient ce qui correspond au signal de détresse des dauphins. Ça marchait très bien ».

Mais pas assez pour échapper à la législation. Aline est donc obligée de vendre ses bateaux, qui n’ont plus de valeur puisque l’activité pour laquelle ils ont été conçus est désormais interdite. « C’était un coup dur. Depuis, on ne pêche que dans l’étang mais il n’y a pas de poisson toute l’année. On ne pêche que 6 mois par an ». Et la dépendance à l’étang rend son activité bien plus vulnérable face aux aléas que celui-ci subit. Notamment lorsqu’il s’agit de pollution industrielle.

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Le Grigri 2, un des trois bateaux d’Aline @MGP

Don Quichottes modernes

« On a eu de gros problèmes avec la centrale EDF qui rejetait sans autorisation de l’eau douce ». Des rejets qui déstabilisent l’écosystème de l’étang, salé. « Cela a tué beaucoup de moules. Et les daurades, qui ne trouvaient plus à manger, repartaient vers la mer. Avec Jean-Claude, nous nous sommes beaucoup battus contre cela ». Elle l’appelle. « Jean-Claude ? Vous voulez venir parler de notre combat ? ». Il sort du cabanon. « Oui, Don Quichotte, c’est moi ! » lance-t-il, sourire aux lèvres, avant de s’asseoir derrière une imposante pierre brute servant de table de jardin. Un instant de réflexion. Avant de prendre un air plus grave. Il raconte.

« Quinze ans de procès, de combat, et l’étang se meurt. Au début, avec des associations, nous avons déposé plainte contre EDF et avons été déboutés. Alors nous nous sommes constitués en syndicat pour défendre l’intérêt des pêcheurs qui ont de moins en moins de poisson ». Au terme d’un parcours judiciaire qui remonte jusqu’aux instances européennes, la France est condamnée : elle n’a pas pris les mesures adéquates pour faire cesser cette pollution. Elle est sommée de demander à EDF de réduire le débit de ses rejets. « Au début, ils les ont diminués de trois quarts, mais il n’y a eu aucun suivi et aucune obligation de résultat. Aujourd’hui, il n’y a plus d’herbier. Plus d’espèces de fond ». « Oui c’est vrai, on n’a pas fait de soles cet été », constate Aline.

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« La pollution, ça suffit ». @MGP

 

Un peu seule, mais libre

Ce combat. Le sentiment d’incompréhension généré par l’interdiction de poursuivre la pêche en mer. Le fait d’être peu nombreux à pratiquer une pêche artisanale. L’absence de solides organes de représentation … Tout ceci fait qu’Aline se sent « un peu seule » face à un avenir incertain. « Jean-Claude m’aide un peu. Mais s’il ne venait plus, je n’aurais pas de quoi embaucher quelqu’un ».

Ce qui lui donne la force de continuer, c’est le bien-être qu’elle ressent en mer. « Quand je suis sur le bateau, je n’ai pas l’impression de travailler. Je me sens libre ». Un sentiment d’utilité aussi. Elle sort son téléphone portable et enclenche une vidéo. On y voit un hippocampe noir avancer timidement dans l’eau. « Il était dans nos filets. On l’a mis dans un petit seau pour qu’il se refasse puis on lui a rendu la liberté ». Puis une autre vidéo du même genre, avec une tortue. « Une tortue verte, s’extasie-t-elle les yeux pleins de tendresse. Et cette méduse, regardez si elle n’est pas belle ! »

En fin d’après-midi, Aline et Jean-Claude prépareront les filets pour la prochaine pêche. Pas demain. Le mistral souffle trop fort. Après-demain certainement. Pour encore quelques semaines, jusqu’à ce que l’étang entame son repos hivernal. Puis Aline reprendra son autre vie, celle de conductrice de camion. Le boulot l’emballe moins, mais il faut bien gagner son pain. Et passer le temps avant de remonter sur le bateau au printemps. Libre. Prête à tous les combats. ♦

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