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Alternative à la prison : une ferme pour les femmes en fin de peine

Par Marie Le Marois, le 21 avril 2022

Journaliste

Femmes sous main de justice à la Ferme Baudonne @Oliver Petri/Hans Lucas

Intégrer une prison est un choc, en sortir sans accompagnement l’est tout autant. Après des années d’enfermement, les détenus se retrouvent dehors. Libres, mais souvent sans travail ni logement. Pour les aider à se réinsérer et éviter une récidive, le mouvement Emmaüs propose des fins de peine dans ses fermes, aux quatre coins de France. Comme Baudonne, dans les Landes. Ouverte fin 2020, elle est fondée sur le maraîchage bio et la seule à accueillir des femmes.

 

La Ferme Emmaüs Baudonne, à Tarnos au sud des Landes, est étrangement calme en ce début d’après-midi. Pas âme qui vive sur les 2,8 hectares de culture, dans la salle à manger ou la cuisine. Seul un gâteau dans le four, dont les effluves embaument la maison, signale une récente présence.

Après avoir travaillé quatre heures aux champs, les sept pensionnaires se reposent dans leur chambre. L’après-midi sera consacré aux activités d’insertion et « tout ce qui contribue à leur projet de vie », souligne Gabriel Mouesca, dit Gabi, directeur et fondateur de ce dispositif innovant. Ce peut être « consulter un dentiste, réaliser les démarches pour ouvrir un compte bancaire, refaire une carte d’identité, chercher un appartement ou une formation, participer à l’activité shiatsu… », égrène ce Basque, regard droit et poigne ferme, dans son bureau dont les murs sont ornés des trois fondateurs d’Emmaüs (voir bonus).

 

Un lieu transitoire entre détention et liberté

ferme Baudonne
Champ de 2,8 hectares à la ferme Baudonne

Ces femmes ont la quarantaine en moyenne, viennent de toute la France – particulièrement d’Outre-mer – et sont condamnées à de longues peines – « au moins cinq ans selon la définition du Conseil de l’Europe ». Elles sont passées par la case prison – « entre deux et huit ans », avant de terminer leur peine à Baudonne dans le cadre d’un placement extérieur (voir bonus).

Cette mesure d’aménagement de peine, déterminée par le juge, varie entre quatre mois et deux ans. Les pensionnaires de la ferme restent en moyenne huit mois. Depuis l’ouverture du lieu en décembre 2020, cinq femmes sont déjà sorties dont une qui s’est évadée, « puis a été reprise et condamnée ». Pour s’enfuir, il lui a suffi de passer la frontière invisible de la ferme, symbolisée par le bout du chemin.

 

En décembre 2021, la France comptait 69 992 personnes incarcérées, dont 249 condamnés ‘’en placement extérieur hébergé’’, selon le ministère de la Justice.

 

Logement, travail et accompagnement

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Gabi Mouesca, le fondateur et directeur de la ferme dans son bureau

Ici, point de surveillant de prison. Juste une équipe de cinq salariés (voir bonus) et des bénévoles. Comme toutes les fermes du Mouvement Emmaüs, Baudonne repose sur trois piliers fondateurs : offrir une chambre de qualité dans une ambiance familiale, un accompagnement socio-professionnel soutenu et un retour à la dignité par le travail rémunéré – un CDD d’insertion (CDDI) de vingt-six heures par semaine (voir bonus).

« Pour ces femmes, c’est une révolution, elles peuvent mettre de l’argent de côté. L’envoyer à leur famille, payer les victimes (de leurs actes – NDLR) », explique Gabriel Mouesca tout en regardant par la fenêtre de son bureau. Une habitude qu’il a prise pour surveiller les allées et venues.

 

Un  »sas » pour prévenir la récidive…

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Femme sous main de justice à la Ferme Baudonne @Oliver Petri/Hans Lucas

L’objet de ces mesures est d’accompagner les femmes pour mieux préparer leur sortie, « atténuer le passage du dedans au dehors ». Il existe un choc au moment de l’incarcération, « mais on ne parle jamais du choc de la remise en liberté », martèle cet ancien président de l’OIP (Observatoire international des prisons) section France. Ce choc est d’autant plus violent lorsque la détenue n’a pu ni travailler, ni se former derrière les barreaux. « On est des laissées-pour-compte. Par rapport aux hommes, on a par exemple moins souvent accès aux soins médicaux ou à la salle de sport. L’excuse étant qu’on est moins nombreuses », confie Céline qui a passé six mois à Baudonne, après deux ans d’incarcération.

Hors les murs, les femmes doivent retrouver leur place dans la société, un emploi, parfois un logement. Souvent reconstruire des liens familiaux abîmés par la longue peine. À cette problématique peuvent s’ajouter des enfants placés ou vivant loin, et l’absence de soutien de l’entourage. Sans travail ni logement, ou encore avec des problèmes de santé ou d’addiction, la réinsertion est difficile. La récidive jamais loin.

 

34% des femmes condamnées à des peines de prison ferme sont recondamnées dans les cinq ans (60% chez les hommes). La récidive est moindre avec l’aménagement de peine.

 

… plus adapté à la situation de ces femmes

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Vente directe à la ferme Baudonne @Baudonne

En outre, pour Gabi Mouesca, les femmes n’ont pas leur place en prison, tout au moins celles que la ferme accueille. « Elles sont en grosse majorité des victimes, souvent d’hommes malfaisants. Elles ont une trajectoire tragique, elles ont subi la violence, y compris en détention ». Certaines ont servi de ‘’mule’’ pour passer de la drogue, d’autres subi des violences conjugales ou familiales. Certes, elles ont commis des actes répréhensibles et doivent être sanctionnées, mais la détention reste inappropriée. 

Selon ce fils de gendarme, ancien terroriste basque incarcéré 17 ans et défenseur de l’insertion (voir bonus), le placement à la ferme est un outil performant tout en restant une sanction. « Ce n’est pas le Club Med’, loin s’en faut ! Il y a des contraintes de temps, de travail, de vie en communauté… » Et des règles, comme l’interdiction de se rendre au-delà du chemin. En revanche, ce dispositif montre qu’il est possible de sanctionner autrement, « sans briser les individus, ni les humilier ». Sanctionner positivement en « mettant debout ». En offrant « une dynamique de travail, de vie, d’horizon qui se dessine ».

 

 

Ouvert sur la culture biologique

marché Bayonne
« ce n’est pas la tomate ou la patate qui est importante mais les femmes qu’on accompagne », Gaby Mouesca

À Baudonne, les détenues sont valorisées par le travail de la terre et la production qui en découle. Des légumes certifiés AB cultivés toute l’année sous serre et plein champ. Qu’elles vendent à la ferme le jeudi et au marché de Bayonne le samedi, et mangent tous les jours. En effet, leurs déjeuners, qu’elles préparent à tour de rôle, sont exclusivement végétariens, avec les légumes du jardin. Une directive de l’équipe pour les initier à « une autre façon de consommer ». 

La production rapporte de 15 à 20 000 euros par an. Une misère comparée au budget de Baudonne, 575 000 euros prévus pour 2022 (voir bonus). Mais l’association ne cherche pas à atteindre la rentabilité économique. Le maraîchage reste « un prétexte ». Une activité d’insertion – « ça aurait pu être la pisciculture », sourit ce militant de 60 ans qui déclare ne pas avoir du tout « la main verte ».

Aux personnes qui pourraient s’étonner du coût élevé du dispositif, cet abolitionniste rétorque que la récidive coûte plus cher à la société. Un coût économique bien sûr, mais aussi humain puisqu’elle produit des victimes.

 

Le coût moyen d’une journée de détention est 105 euros par jour, 33 euros pour un placement extérieur. De manière générale, le coût moyen d’une année de prison pour une personne détenue est estimé à 32 000 euros.

 

…Et sur la vie d’une école 

Ose
Entrée de l’école Ose, pédagogie alternative @Marcelle

Si Gabi Mouesca regarde par la fenêtre, c’est aussi parce que « n’importe qui ne peut pas rentrer ici ». Or du passage, il y en a. La ferme accueille en effet en son sein Ose, une école primaire à la pédagogie alternative. L’école, située en rez-de-jardin à l’arrière de la ferme, ouverte sur sept hectares de forêt, est totalement indépendante. Les deux publics se croisent lors d’événements : fête du printemps, de fin d’année, vide-greniers, etc. 

Les enfants et leurs parents ont parfaitement connaissance de la situation des femmes. Ce n’est pas un frein. Au contraire : Ose compte 43 élèves de 3 à 11 ans et « une liste d’attente de 130 élèves », souligne ce père de deux enfants de 5 et 8 ans scolarisés ici. Pourquoi ce projet ? Il cite une maxime de Victor Hugo : « Ouvrir une école, c’est fermer une prison » (voir bonus).

 

Des débuts difficiles pour les résidentes 

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 »Il est possible de sanctionner positivement  »

Les premiers jours des pensionnaires restent compliqués. Comme la jeune femme de 22 ans qui vient d’arriver, elles ont souvent des maux de tête car « leur cerveau doit intégrer mille infos ici, contrairement en prison ». Elles doivent réapprendre à préparer les repas, remplir leurs papiers, laver leur linge. Devenir autonomes. Certaines ont des « comportements de taulards », notamment à cause de l’agressivité emmagasinée en prison. Néanmoins, elles parviennent petit à petit à s’acclimater et même à s’entraider – « la sororité existe ici ». Enfin, à retrouver une dynamique.

« La ferme m’a permis de me réapproprier ma dignité, reprendre confiance en moi, retrouver un lien social », confie Céline qui, après sa « levée d’écrous », en juillet 2021, a demandé à être bénévole à la ferme. Elle a été embauchée comme salariée (voir bonus). Les autres femmes déjà sorties ont un emploi ou une formation professionnelle rémunérée : couturière, blanchisseuse, infirmière…

 

 

…Et pour la ferme elle-même

Vide grenier Baudonne
Vide grenier à la ferme Baudonne avec les enfants de l’école Ose

En un an et demi d’existence, le constat est positif. Pourtant, les trois ans précédant l’ouverture ont été tumultueux. Avant de transformer l’ancienne Mission Africaine en Atelier et Chantier d’Insertion (ACI), Gabi Mouesca a reçu une pétition de 71 riverains s’alarmant que la présence de femmes détenues impacte le prix de l’immobilier. Des tags ont orné les murs avec « retourne chez toi ! » en gascon et basque. Des agriculteurs, désireux de récupérer les terres pour cultiver du maïs, ont occupé le champ. Enfin l’acquisition a pris du temps. La Safer, qui dispose d’un droit de préemption, est connue « pour privilégier les grosses exploitations et non les petites », dénonce le fondateur de Baudonne. Sur sa proposition, la mairie a racheté les terres qu’elle loue à l’association 1 euro par an.

 

Christiane Taubira, marraine

Christiane Taubira
Christiane Taubira lors de sa visite à la ferme @Baudonne

Concernant le mécontentement des riverains, « tout passe », balaie cet esprit philosophe. Une personne signataire est même venue acheter des légumes. La ferme est reconnue par les acteurs locaux, soutenue par des associations et inspirante pour le ministère de la Justice. Début septembre 2021, Eric Dupond-Morretti, qui fait de la réinsertion par le travail sa priorité, est venu à la ferme.

Elle est en outre parrainée par deux figures emblématiques. Jean Marie Delarue, ancien président de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH). Et Christiane Taubira qui avait validé le projet lorsqu’elle était Garde des Sceaux. Pour la petite anecdote, l’ancienne ministre a visité les lieux en décembre. Son TGV ayant été annulé, elle a dû rester dormir, « et une prisonnière lui a prêté un pyjama ».

 

Repenser la prison. Écouter ici Gabi Mouesca sur radio MDM

  

Un projet qui s’étend à l’accueil de douze femmes

Ose enfants
Les enfants de l’école Ose dans le champ @Marcelle

L’équipe travaille sur de multiples projets dont l’exploitation de la seconde moitié du champ et la transformation d’une grange en menuiserie. « Pour fabriquer du mobilier de jardin en bois de palette, mais aussi des ruches ». Les deux premières viennent d’être installées par l’apiculteur. « Tout un symbole : c’est un ancien prisonnier, 31 ans de vie derrière les barreaux, aujourd’hui passionné par les abeilles ». 

La menuiserie permettra surtout d’édifier deux lieux d’activité pour gérer les potentielles tensions quand la ferme accueillera douze femmes. Car la Ferme Emmaüs Baudonne n’est pas à son maximum d’occupation. Cinq chambres sont en cours de rénovation, bientôt prêtes. Avec 3,8% de femmes détenues en France, nombreuses sont celles qui pourront bénéficier de ce dispositif. La balle est dans le camp des juges de l’application des peines. ♦

 

Le Fonds Épicurien, parrain de la rubrique « Alimentation durable », vous offre la lecture de cet article mais n’a en rien influencé le choix ou le traitement de ce sujet. Il espère que cela vous donnera envie de vous abonner et de soutenir l’engagement de Marcelle *

 

Bonus 

[pour les abonnés] – Le mouvement Emmaüs et ses neuf fermes – Emmaüs, histoire d’une rencontre -Personnes transgenres à Baudonne – L’aménagement de peine, c’est quoi ?-  L’équipe de cinq personnes – les financements – le parcours de Gabi Mouesca – la réforme du travail pénitentiaire.

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