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Des boîtes aux lettres pour recueillir les maux des enfants

Par Agathe Perrier, le 2 mai 2022

Journaliste

Les enfants sont invités à glisser dans les boîtes aux lettres des mots et/ou des dessins exprimant leur détresse © DR

La parole des victimes de violence, notamment sexuelles, se libère. Y compris du côté des enfants. Pour les accompagner, l’association Les Papillons installe des boîtes aux lettres dans les lieux qu’ils fréquentent (écoles, clubs de sport, centres de loisirs, etc.) pour leur permettre d’y déposer des mots exprimant leur mal-être. Beaucoup racontent des incivilités ou des histoires de harcèlement. Les équipes pédagogiques et des bénévoles se mobilisent en aval pour y remédier.

 

En à peine plus de deux ans d’existence, l’association Les Papillons a déployé ses ailes partout en France. Quelque 220 battements, soit le nombre de boîtes aux lettres qu’elle a installé dans des lieux, publics comme privés, accueillant ou agissant auprès des enfants. À l’initiative de ce dispositif, Laurent Boyet (bonus), chenille devenue papillon lorsqu’il s’est libéré du poids du silence : les viols de son grand frère, subis entre ses 6 et 9 ans. Trois décennies lui auront été nécessaires pour réussir à l’exorciser. « Ce qu’il m’a manqué à l’époque, c’est une main tendue car je n’étais pas capable d’extérioriser ce que mon frère me faisait. J’écrivais par contre dans un journal intime. Après avoir publié mon premier témoignage une fois adulte, je me suis dit qu’il manquait quelque chose pour permettre aux enfants de libérer leur parole par l’écrit ».

 

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L’association Les Papillons compte actuellement 220 boîtes aux lettres partout en France, couvrant 55 000 enfants © DR

Pas d’anonymat


Dans chaque structure où une boîte aux lettres est positionnée, une personne au minimum est chargée de présenter et sensibiliser les enfants au dispositif. Le but est qu’ils comprennent son rôle et se l’approprient pour y confier leur détresse via des mots ou des dessins.

Les missives sont ensuite récupérées et envoyées au pôle d’analyse des courriers des Papillons. Six binômes de bénévoles – généralement des médecins, psychologues, éducateurs spécialisés ou encore enseignants – les lisent et, si besoin, font un signalement ou déposent une information préoccupante auprès de la Justice. « On ne cesse de rappeler aux enfants que les mots ne doivent pas être anonymes car, pour les aider, on doit savoir qui est derrière. 2% ne sont néanmoins pas signés mais on a toujours réussi à retrouver son auteur grâce aux comparaisons d’écriture », expose Laurent Boyet.

La première boîte aux lettres a été implantée en mars 2020 dans le Var, quelques jours avant le premier confinement. 700 mots ont à ce jour été comptabilisés au niveau national. Autant d’enfants délivrés de leur chrysalide en même temps qu’ils couchaient leur mal-être sur papier. Ce n’est souvent que la phase immergée d’un iceberg, certainement bien plus profond.

 

 

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40% des mots dénoncent des incivilités se passant à l’école. 25% des messages des situations de harcèlement scolaire © Photo d’illustration, Pixabay

Une majorité de victimes de harcèlement scolaire

Sur les 700 témoignages recueillis dans les boîtes aux lettres, 40 ont fait l’objet d’une information préoccupante et toutes ont donné lieu à des suites assure le président des Papillons. « Ce sont des enfants qui étaient en situation de danger grave. Les adultes voyaient qu’ils n’allaient pas bien sans savoir pourquoi. Sans notre dispositif, ils n’auraient peut-être jamais su », glisse Laurent Boyer.

14% des mots en moyenne concernent des situations intrafamiliales de tout type. La grande majorité (40%) dénonce cependant des incivilités se passant à l’école. Il est alors d’autant plus important d’agir pour éviter que la situation s’envenime et bascule dans du harcèlement. C’est néanmoins déjà le cas dans 25% des messages. « Le harcèlement scolaire est la problématique numéro 1. On n’imaginait pas qu’on se « spécialiserait » là-dessus, mais c’est un vrai fléau dont personne n’avait pris la mesure et qui empoisonne aujourd’hui la vie de nos enfants ».

 

 

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En 2021, 85 Boîtes aux lettres Papillons ont été installées en milieu sportif, touchant 155 clubs © DR

Un mot glissé dès le lendemain de l’installation

Selon l’association, dans 90% des cas, un mot est glissé dans une boîte aux lettres dès le lendemain ou le surlendemain de son installation. Voire carrément le jour même. « Une fois à Paris, 19 mots ont été déposés dès le premier jour. On sent que les enfants attendent qu’on leur tende la main », estime Laurent Boyet.

Marseille ne compte pour le moment qu’une seule et unique boîte aux lettres, au sein de la maison inclusive de l’association AJCM (9e arrondissement). Elle fait d’ailleurs mentir la tendance puisqu’aucun mot n’y a été laissé depuis qu’elle est apparue en juin 2021. « Ça semble être un bon signe. On peut supposer qu’aucun enfant qui fréquente la structure n’a été victime de maltraitance », expose Inamal Madi, Marseillais bénévole pour les Papillons. Il nuance toutefois : « On peut aussi émettre l’hypothèse que des enfants n’ont pas la force d’écrire une lettre par crainte de potentielles représailles, que certains subissent tellement de pression qu’ils préfèrent se taire ou encore que d’autres n’ont pas conscience de ce qu’est la maltraitance et écrire une lettre ne leur vient donc pas à l’esprit ».

 

 

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L’association souhaite ouvrir des « Maisons Papillons » regroupant une offre médico-psychologique, juridique et thérapeutique aux enfants victimes ainsi qu’à leurs parents © Photo d’illustration, Pixabay

Ouvrir des lieux d’accueil et de reconstruction

Ailleurs, les boîtes aux lettres des Papillons poursuivent leur expansion. L’association est en pourparlers avec plusieurs communes et structures privées pour en implanter. La ville d’Allauch serait notamment intéressée pour la rentrée scolaire 2022. Des discussions se poursuivent avec les municipalités de Nantes et Bordeaux. À Bastia, c’est déjà acté : il y en aura 14 à partir de septembre prochain.

L’association demande à chaque structure une participation financière de 250 euros par an par boîte aux lettres. Ce tarif dégressif, en fonction de leur nombre, couvre toutes les étapes, de l’installation à la sensibilisation jusqu’au recueil des mots et les suites à donner.

Outre le déploiement des boîtes aux lettres, l’association veut ouvrir des « Maisons Papillons ». « L’idée est de proposer, dans un même lieu, une offre médico-psychologique, juridique et thérapeutique aux enfants victimes ainsi qu’à leurs parents. Et que tout soit pris en charge pour que les familles n’aient rien à payer », souhaite Laurent Boyet. Un projet qu’il espère voir se concrétiser d’ici deux à trois ans. Pour permettre à toujours plus d’enfants de se libérer de leur chrysalide. ♦

 

Bonus

  • Aider Les Papillons – Par un don financier (défiscalisable) en ligne en cliquant ici. À partir de septembre prochain, des tirelires Les papillons seront disponibles dans tous les bureaux de tabac de France. À l’image de l’opération Pièces Jaunes, elles visent à recueillir des euros en faveur de l’association. Il est également possible de devenir bénévole ou référent afin d’aider au déploiement des boîtes aux lettres. Plus d’infos en cliquant ici.
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    Laurent Boyet, fondateur et président de l’association Les Papillons © DR

    Laurent Boyet, membre de la commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise) – En janvier 2021, Emmanuel Macron a annoncé la création de cette commission. Sa mission, d’une durée de deux ans, est de formuler des recommandations pour mieux prévenir les violences sexuelles, mieux protéger les enfants victimes et lutter contre l’impunité des agresseurs. Elle est présidée par Édouard Durand, juge des enfants, et Nathalie Mathieu, directrice générale de l’association Docteurs Bru. 26 personnalités la composent au total, dont Laurent Boyet. « Pour moi c’est comme une boucle. De victime, je me retrouve dans une commission pour déterminer les préconisations les plus fortes pour que les enfants ne connaissent pas ce que j’ai vécu », glisse-t-il.
    La commission se déplace chaque mois à la rencontre de personnes, victimes ou non, souhaitant prendre part au débat. Elle est notamment passée par Marseille début avril. En mars 2022, la Ciivise a dévoilé un rapport intermédiaire de 20 préconisations. Leur mise en œuvre doit « assurer un niveau plus élevé de protection des enfants contre les violences sexuelles ». Réalisables « rapidement », elles ont pour but d’améliorer le repérage des enfants victimes, le traitement judiciaire des violences sexuelles, la réparation par le soin et l’indemnisation et enfin la prévention des violences sexuelles.

 

  • Un numéro, un mail et une adresse postale pour témoigner – La Ciivise a déjà reçu 11 400 témoignages. Toute personne souhaitant témoigner peut le faire via le 0 805 802 804 (depuis la métropole) ou le 0 800 100 811 (depuis l’outre-mer et l’étranger). Ou par mail à l’adresse temoignages@ciivise.fr ou par courrier à : CIIVISE, 14 avenue Duquesne, 75007 Paris.

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