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La mer pour retrouver son cap professionnel

Par Agathe Perrier, le 1 mars 2022

Journaliste

© DR

L’association marseillaise Pilotine utilise la réparation de bateaux pour permettre à des jeunes et des adultes de retrouver le chemin de l’emploi. Au-delà des savoir-faire, c’est l’esprit d’équipage qu’elle leur transmet. Tous les salariés en insertion partagent par exemple le déjeuner quotidien cuisiné par leurs soins, et naviguent ensemble régulièrement. Le concept fonctionne : 80% des personnes accompagnées en sortent avec un emploi ou une formation.

 

Dans son hangar situé tout au nord de la rade de Marseille, quasiment en face du village de l’Estaque, l’association Pilotine a les pieds dans l’eau. Rien d’étonnant puisque cette structure est spécialisée dans la restauration de navires. Son public : des jeunes ou des adultes éloignés de l’emploi, accueillis en contrat d’insertion ou via des stages. « Notre objectif est de leur transmettre des savoir-être et des savoir-faire sur les métiers de la mer et qu’ils repartent de chez nous avec une opportunité d’emploi ou de formation », explique Rémy Arnaud, co-fondateur et chef de bord. Entre menuiserie et soudure navale, charpenterie, chaudronnerie, électricité et mécanique marine, voilerie-matelotage, les activités ne manquent pas. Elles couvrent en fait le cycle de vie des bateaux et servent à redonner un cadre de travail aux salariés en insertion. Libre à eux de poursuivre ensuite dans ce secteur ou de rebondir dans un autre.

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Rémy Arnaud, cofondateur et chef de bord de l’association Pilotine © Agathe Perrier

La réparation navale au centre des activités

L’association tourne avec 25 personnes environ, dont 15 salariés en insertion. À leurs côtés, des encadrants et assistants techniques ainsi que deux accompagnateurs socioprofessionnels. L’un des gros projets du moment : restaurer une yole, une embarcation légère propulsée à l’aviron ou à la voile. C’est notamment la mission de Carole, arrivée fin décembre 2021. « On a mis des bordés, étuvé pour pouvoir plier le bois, renforcé la structure et beaucoup poncé », résume-t-elle, grand sourire aux lèvres. Cette amoureuse de vieilles épaves, forte de 15 ans d’expérience dans la maintenance marine, est dans son élément chez Pilotine. Elle y a découvert la charpente marine et s’en est prise de passion. Si bien qu’elle est « à deux doigts de s’inscrire pour passer un CAP ».

En parallèle de la yole, d’autres bateaux sont chouchoutés parles salariés en insertion. Des barquettes, vedettes et même des voiliers. Différents types d’embarcations afin que les jeunes/adultes touchent à tous les matériaux. Un tiers des bateaux réparés émanent de commandes clients. Les autres sont des dons. Une fois retapés, certains sont de nouveau cédés et quelques-uns conservés. Ils constituent alors la flotte de Pilotine, dont l’équipe se sert pour initier ses bénéficiaires à la navigation.

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Carole s’est prise de passion pour la charpente marine grâce à son expérience chez Pilotine © Agathe Perrier

 

 

Créer un vrai esprit d’équipage

Car oui, les salariés en insertion et stagiaires ne font pas que réparer les navires. Ils embarquent aussi dessus régulièrement, notamment durant leur pause méridienne. « Ça permet de leur apprendre l’esprit d’équipage. Le sport comme le jeu donne un rôle, fixe des règles et apporte des rêves dans la pédagogie de Jean Bosco (ndlr : prêtre italien qui a voué sa vie à l’éducation de jeunes enfants issus de milieux défavorisés) », considère Rémy Arnaud. Et évite de les laisser livrés à leur sort à l’heure du déjeuner.

Pendant que certains naviguent, d’autres préparent le repas pour tout le monde. Là encore sous la houlette des encadrants de l’association, qui compte de fins cordons bleus. L’équipe de cuistos change tous les jours, chacun assure ainsi cette tâche une fois toutes les trois semaines environ. Au menu : poisson acheté au port voisin de Saumaty et légumes. Lorsque c’est prêt, la cloche retentit et le reste de l’équipe vient se servir. Ils s’installent ensuite ensemble sur une longue table dressée à l’extérieur. Cadre idéal les journées ensoleillées. « Même quand le mistral souffle fort, assure le chef de bord, on est protégés par le hangar ».

Cette ambiance familiale plaît à Anis. En stage initialement pour une semaine, il souhaite prolonger son expérience chez Pilotine. « Car les bateaux, c’est mon domaine ! J’aimerais faire plus d’heures ici pour me remettre dans le bain », confie-t-il. Après son diplôme de mécanique bateau, il s’est tourné vers le secteur de la sécurité. Une incartade qu’il veut laisser derrière lui, bien décidé à se remettre à niveau grâce à l’association. « On n’est pas forcément les meilleurs dans la formation mais on leur donne un cadre et une dynamique. Le but est qu’on soit un tremplin dans leur vie professionnelle », glisse Rémy Arnaud.

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Anis, diplômé en mécanique bateau, compte sur son passage à Pilotine pour se « remettre dans le bain » © AP

 

 

Un début dans les quartiers populaires

Avant de créer l’asso, Rémy Arnaud a longtemps été éducateur, d’abord bénévolement puis à mi-temps. En 2013, il participe à un chantier pédagogique pour aménager un skate park dans la cité des Cèdres (13e arrondissement). « Les jeunes du quartier, qui d’ordinaire n’avaient rien à faire, y ont été associés. Ils ont été super productifs et du coup contents et fiers ». D’où l’idée de pérenniser ce type d’actions, conscient que ces jeunes laissés à leur propre sort sont capables d’excellence.

Avec trois amis, il monte donc Pilotine et lance des chantiers éducatifs et pédagogiques aux Cèdres. Le local ? Un container aménagé et installé en plein cœur de la cité. « Avec les jeunes, on a construit des kayaks, des canoës et des chars à voile. On partait ensuite tous ensemble en séjour en Camargue pour les utiliser », se souvient le chef de bord. Des embarcations qui servent désormais de déco dans le hangar actuel.

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Les premières constructions de l’association Pilotine avec les jeunes du quartier des Cèdres servent aujourd’hui de déco dans le local © AP

En route pour de nouvelles aventures

Deux ans après sa création, l’association quitte les Cèdres et s’installe en bord de mer, dans le périmètre du grand port maritime. Les chantiers deviennent chantiers d’insertion et s’orientent davantage vers la réparation navale. Aujourd’hui, Pilotine accueille une quarantaine de jeunes et adultes chaque année, souvent entre huit et douze mois. La moyenne d’âge est de 35 ans. 60% en ressort avec un emploi durable en poche et 20% avec une formation (contrat de professionnalisation ou alternance).

La demande est telle que l’association est en discussion avec le port pour trouver un deuxième local à même d’accueillir une autre équipe. Rémy Arnaud préfère cette option à un agrandissement de la structure actuelle. « Avoir deux équipes nous permettrait de garder cette ambiance familiale et ainsi de rester proche, de mieux connaître et mieux accompagner nos publics ». D’ici l’été, Pilotine devrait en tout cas ouvrir une antenne à Port-Saint-Louis, sur le même principe que la marseillaise. Le début d’une nouvelle (et sûrement belle) aventure. ♦

 

*Tempo One, parrain de la rubrique « Solidarité », partage avec vous la lecture de cet article dans son intégralité *

 

Bonus

[pour les abonnés] – Les pilotines – Un partenariat avec le chantier naval de Marseille – Les financements –

  • Pourquoi « Pilotine » ? Une pilotine est une petite embarcation rapide qui va chercher les navires au large pour les accompagner et les aider à manœuvrer à leur arrivée et à leur départ du port. Un rôle de guide que joue également l’association, en accueillant des jeunes et des adultes en insertion afin de les accompagner dans leur orientation professionnelle. Un joli clin d’œil.
  • De la formation en plus de l’insertion – Deux fois par an pendant quatre à cinq mois, Pilotine accueille 15 jeunes supplémentaires pour leur faire découvrir les métiers de la mer et de l’industrie navale. Ces derniers suivent un cursus de pré-qualification dans le cadre du campus régional économie de la mer afin de renforcer leurs capacités de base, travailler des compétences spécifiques et s’initier à la culture maritime et aux métiers environnants. Pilotine accueille aussi des personnes en reconversion ou pour une période de mise en situation en milieu professionnel et développe la formation en situation de travail.
  • Le chantier naval de Marseille comme partenaire – Ce partenariat permet notamment à Pilotine de disposer du hangar de 500 m² – plus 200 m² de terre-plein – où elle est installée. L’association l’a réhabilité et mis aux normes. En contrepartie, l’équipe intervient parfois sur les navires réparés en cale sèche ou autres travaux associés pour le chantier naval.
  • Les financements de Pilotine – Un tiers vient des commandes qu’elle exécute pour des clients. L’association reçoit ensuite des financements publics de l’État et des collectivités locales (Région, Département, Métropole) ainsi que des financements privés.

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