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Atelier Luma crée du design à partir du patrimoine naturel

Par Nathania Cahen, le 29 juin 2022

Journaliste

Atelier Luma, un labo de recherche expérimental qui utilise le design pour accompagner des problématiques sociales, économiques et environnementales ©DR

Depuis six ans, les équipes d’Atelier Luma arpentent et sondent le bassin arlésien, pour identifier puis décortiquer ses ressources naturelles – des plantes tinctoriales à la paille de riz – et savoir-faire traditionnels. Puis les confronter avec des problématiques environnementales, territoriales ou sociales pour trouver de nouveaux usages. Et ça fonctionne, comme en témoigne la tour de Frank Gehry qui en est ici et là une vitrine : revêtement mural à base de moelle de tournesol, ascenseurs encadrés de panneaux en cristaux de sel, banquettes tapissées de laine mérinos feutrée…

 

À Arles, l’Atelier a pris corps en même temps que la tour montait. En 2016, le designer belge Jan Boelen est en effet sollicité par Maja Hoffmann pour sourcer les matériaux et artisans de la région. Il associe à ce qui ne doit alors être qu’un workshop Caroline Bianco, ex-consultante pour le groupe de design américain Steelcase. Le projet va prendre du galon, de la temporalité. Et quand le célèbre architecte de Luma, Frank Gehry, se penche sur le premier échantillonnage (« dans une mise en scène extrêmement soignée », souffle Caroline Bianco), il passe derechef commande de plusieurs matériaux, « et dans des quantités très importantes ».

 

Sortir des schémas classiques

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Caroline Bianco, codirectrice d’Atelier Luma ©DR

« Il n’y a pas un cadre avec des règles ou des protocoles, souligne encore celle qui est très vite devenue codirectrice de l’Atelier Luma. L’enjeu, c’est de sortir des schémas classiques pour disséquer, analyser jusque dans les plus petites particules de matière. Ne pas s’en tenir aux seules informations que donne le regard ».

La matière ? D’une part les ressources naturelles comme les plantes invasives (agave), les plantes tinctoriales (spiruline, réséda, garance), les champignons, les argiles, les algues vertes, les coquilles de moules ou la laine de mérinos. Les résidus de l’agriculture que sont la paille de riz ou la moelle de tournesol… Ainsi que les savoir-faire : la vannerie et l’extraction du sel à Beauduc, par exemple. Comment les exploiter pour construire aujourd’hui et demain ? Comment les sublimer au moyen de nouveaux usages ? Leur permettre de jouer un rôle social sur leur territoire ? Dans ce labo axé design, justement, les sciences et l’imagination se fertilisent mutuellement.

 

De 20 à 30 biologistes, ingénieurs et designers

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Biologistes, ingénieurs et designers partagent connaissances, réflexions et expériences ©Luma

L’équipe de l’atelier a récemment quitté le bâtiment de la Mécanique Générale pour emménager dans le Magasin Électrique de l’ancien parc des ateliers SNCF. L’esprit ruche demeure, vaste espace bourdonnant avec mezzanine, meublé de grandes tables, d’outils et de machines plus ou moins identifiables, d’échantillons colorés.

Là, entre 20 et 30 biologistes, ingénieurs et designers partagent inspiration, connaissances, réflexions et expériences. Le low-tech côtoie l’ultra-technique. « La force de l’atelier est que la recherche prime sur la rentabilité. Nous n’avons pas de pression financière, précise Caroline Bianco. Mais il y a une contrepartie : l’exigence ». Cette dernière passe par des partenariats avec des laboratoires de recherche comme l’INRA ou l’école des Mines d’Alès. « Cela enrichit le sujet, la réflexion ».

Tout s’est mis en place selon un schéma bien ordonné que nous détaille Marie Pradayrol, coordinatrice des programmes d’Atelier Luma. « D’abord des investigations assorties d’une cartographie de la région et la création de réseaux associant botanistes, cultivateurs, associations. Suivies de R&D, notamment sur les déchets produits par l’agriculture. Puis le prototypage. L’implémentation a ensuite pu démarrer en 2020. La diffusion et l’essaimage sont désormais à l’ordre du jour ».

 

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Une tapisserie d’Aubusson en laine mérinos d’Arles

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Une tapisserie monumental de 10 x4 mètres, tissée à Aubusson ©dR

Le premier exercice en taille réelle a été la Tour Luma, inaugurée début juillet 2021. Des collaborations et investigations pour du mobilier, de la déco, des matériaux. Ainsi du Drum Café, qui recèle un trésor : la tapisserie « Untitled 2021 (le bonheur n’est pas drôle toujours) ». Tissée à la manufacture d’Aubusson, cette œuvre d’art représentant un champ de tournesols brûlé par l’été est signée de l’artiste thaïlandais Rirkrit Tiravanija. Elle a nécessité 100 kilos laine de mouton mérinos (fournis par les éleveurs camarguais)  tandis que ses 72 nuances ont été réalisées avec des plantes tinctoriales. Le reste des murs est habillé de panneaux en moelle de tournesol (lire bonus)… Quant aux sous-verres, ils sont fabriqués dans un bioplastique à base d’algues vertes.

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Panneaux en sel cristallisé ©Adrian Deweerdt

Un peu plus loin, il faut prendre le temps d’observer les ascenseurs. Ils sont bordés de cristaux de sel agrégés sur des cadres en titane, réalisés en collaboration avec les Salins du Midi. Voilà qui fait bien la synthèse de l’esprit Luma : art contemporain, expérimentation, innovation, collaborations et territoire.

Le Réfectoire mérite aussi que l’on s’y attarde. Il a fait l’objet d’une résidence du Studio Martino Gamper. Baptisé Tutti Frutti, ce projet a ainsi débouché sur des chaises en fer forgé habillées de bioplastiques (à partir de grignons d’olives et d’ocres), des bancs et banquettes feutrés en laine mérinos, teints en garance et garnies de paille de riz. Mais aussi des tables, des lampes en vannerie, des moustiquaires en fil de papier, des voiles d’ombrage teintes en Indigo. Les enduits sont un mélange de paille de riz et d’ocres. Les panneaux muraux en biolaminé, réalisés à partir de coquilles de moules, ont également été développés par les équipes de l’Atelier avec les ressources qu’offre la Provence.

 

Les vertus insoupçonnées des algues vertes ou de la paille de riz

L’expérimentation et l’usage des ressources recensées ne se cantonnent pas à une utilisation 100% Luma. Mais vont bien au-delà. L’algue verte a déroulé tout un écheveau de possibles : fil d’algues, colorant, sans oublier ses vertus alimentaires. Liées à de l’amidon, on en tire notamment un bioplastique souple et coloré. Avec lequel ont par exemple été fabriquées en 3D des reproductions de pièces de vaisselle romaines présentes au musée d’Arles Antique. Un article qui rejoindra la collection d’objets en cours de constitution. Mais aussi un matériau qui pourrait par exemple intéresser des pays comme la Sardaigne, l’Égypte ou la Turquie.

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Des émaux à base de résidus de lavande, grignon d’olive ou sarments de vigne résidus de lavande, grignon d’olive ou sarments de vigne ©Luma

Les déchets agricoles du tournesol ou de la paille de riz ont été valorisés pour constituer la matière première de panneaux acoustiques ou isolants. La même paille de riz, mais aussi des résidus de lavande, grignon d’olive ou sarments de vigne, se sont vus upcyclés en émaux. La paille de riz encore, est aussi utilisée pour des filets en corde qui contiennent les dunes de Camargue menacées d’affaissement ou du rembourrage pour des assises. Pourquoi ne pas imaginer que leur fabrication devienne même une source de revenus supplémentaire pour les agriculteurs ?

 

♦ re(lire) : Sapid, cantine écolo pour les Parisiens

 

Partenariats et essaimage

Les partenariats se multiplient, et pas seulement avec des laboratoires. Avec la maison de design Artek, pour des créations textiles en mérinos coloré naturellement. Depuis 2020, avec BC Architects et Assemble Studio, deux studios d’architecture qui planchent sur la valorisation des matériaux de construction et la collaboration. Ensemble, ils mènent le projet de rénovation du Magasin Électrique en un espace fonctionnel et modulable.

Des réseaux de réflexion se créent, des conventions s’organisent. L’algue et ses applications alimentaire, cosmétique, artistique. Les créations de mobilier avec du rembourrage en paille de riz compressée. De la marqueterie à partir de plantes invasives. Des scénarios d’implantation se dessinent.

« En six ans, les recherches et données se sont accumulées. Nous souhaitons aujourd’hui essaimer avec méthode, nous rapprocher de territoires présentant les mêmes spécificités. Monter également des pilotes à même d’être déclinés autour de ce qui fait sens pour eux », projette Caroline Bianco. Des contacts ont ainsi été noués avec la Champagne et les Émirats Arabes.

Quant au public, il aura accès au printemps 2023 aux locaux d’Atelier Luma pour y découvrir en grandeur nature les fonctionnalités, matériaux et nouveaux usages expérimentés pour ce deuxième bâtiment modèle.

 

Bonus 
  • Sur les murs du Drum Café, des lés en tournesol teintés à l’ocre vert. Henna Burney, jeune designer produit a mené le « projet tournesol ». La grande fleur solaire est avant tout cultivée pour ses graines riches en huile. Elle est donc, avec l’olivier et le colza, une de trois principales sources d’huile alimentaire en Europe. Sa tige qui est très forte peut dépasser les deux mètres de hauteur. Et recèle une ressource méconnue : la moelle dont elle est emplie.

Agglomérée avec une colle végétale à base de protéines de tournesol (présente dans le « tourteau », à savoir les résidus solides des graines lors de l’extraction d’huile) devient un composant parfait pour des panneaux acoustiques, grâce à un procédé de thermo-compression. Ce matériau peut être teinté avec des plantes comme l’indigo, la garance ou le réséda. « La fibre s’imprègne du pigment. Et aucune dégradation de couleur n’est possible, même au contact des UV », précise encore Henna Burney.

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La moelle de tournesol dans tous ses états @Adrian Deweerdt

Lors de son passage à Atelier Luma, Rirkrit Tiravanija en avait apprécié les qualités. « Nous avons donc fait des tests pour obtenir une version plus souple, proche du papier peint, explique la jeune designer. Rirkrit a choisi une teinte verte obtenue à partir d’un ocre vert ».

Pour tapisser les murs du café, 150 kilos de moelle de tournesol ont été nécessaires ; ils proviennent du domaine de L’Armellière, propriété de la famille de Maja Hoffmann. La récolte du tournesol ne concerne que les têtes, les tiges décapitées restant dans les champs. Il faut donc faucher et ramasser les tiges avec une ensileuse. Puis séparer le bois de la moelle, grâce à un système qui vibre et aspire la matière selon sa densité.

 

♦ (re)lire : Miki Nectoux, Écotrouvetout du design

 

  • À propos de Caroline Bianco. « Quand j’ai une idée, une vision, je fonce. On dit souvent de moi que je suis un vrai bulldozer ! », plaisante cette jeune quadra originaire d’Annecy. Élève douée et grande bosseuse, elle est admise à la prestigieuse ENSCI (École nationale supérieure de création industrielle) puis fait ses armes chez Steelcase, le leader mondial de l’aménagement de bureau. Depuis 2016, elle a pris Arles en affection, « surtout les habitants qui, comme les Savoyards, sont des personnages fiers de leur culture et de leur territoire ».

Son job la passionne, donc l’accapare beaucoup : « J’ai tellement de plaisir à accompagner les jeunes designers qui nous rejoignent ». Elle trouve pourtant, parfois, le temps de randonner (à la recherche d’asperges sauvages), de courir (le marathon du lac d’Annecy), et de cuisiner : « Comme pour le design, je ne suis pas une recette mais je teste beaucoup : déshydratation, fermentation et associations inédites ! »

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