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S’inspirer du vivant pour mieux le préserver

Par Maëva Gardet Pizzo, le 31 août 2021

Journaliste

Dans son dernier livre « Biomiméthique, répondre à la crise du vivant par le biomimétisme », Emmanuel Delannoy nous invite à la curiosité vis-à-vis de la nature, pour nouer « une nouvelle alliance avec le vivant et retrouver les marges de manœuvre perdues » @DR

IUCN #3 – Destruction de la biodiversité, réchauffement climatique… Dès que l’on parle d’environnement, les perspectives sont bien sombres. Et si le biomimétisme nous aidait à sortir de cette spirale ? C’est ce que suggère Emmanuel Delannoy dans son ouvrage « Biomiméthique, répondre à la crise du vivant par le biomimétisme »*. Pourquoi ? Parce que le fait d’imiter le vivant nous oblige à être curieux, à nous émerveiller de ses prouesses. Et donc à le respecter. Pour mieux cohabiter avec et s’en inspirer. Dessinant ainsi une alternative : face à une quête infinie de maîtrise sur la nature, il est possible de transformer notre rapport avec elle. Pour un avenir plus désirable.

 

Rapports du Giec, liste des espèces en danger de l’IUCN (Union internationale pour la conservation de la nature)… Concernant l’avenir de la planète, les nouvelles se succèdent et s’assombrissent. Certains pensaient que l’épidémie de covid-19 marquerait un tournant. Le « monde d’après », espérait-on. En opposition à celui « d’avant » marqué par une consommation démesurée, une mondialisation polluant sans scrupules et un désintérêt pour la nature.

Mais dix-huit mois plus tard, la révolution, ou tout du moins l’évolution, semble bien discrète. Cette année, le jour du dépassement -celui où l’humain a consommé toutes les ressources que la Terre est capable de produire en un an- a été atteint le 29 juillet. Revenant ainsi au niveau de 2019. L’embellie de 2020 aura été de courte durée.
Et cet été, les canicules et incendies qui embrasent les forêts du monde dessinent un avenir inquiétant. Comment pourrons-nous vivre sur une planète que nous aurons poussée à bout ?

 

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@DR
Dompter le vivant

Certains envisagent de s’expatrier sur Mars. D’autres de se diriger vers une artificialisation poussée à son paroxysme, explique Emmanuel Delannoy dans la conclusion de son ouvrage. Et de citer : « le climat, par le recours massif à la géo-ingénierie, l’agriculture et les sols par un recours massif aux cultures hors-sol et aux OGM, l’évolution du vivant, par un recours massif aux techniques de forçage génétique ». Poursuivant ainsi coûte que coûte une quête de maîtrise du vivant entamée depuis le Néolithique, renforcée ensuite par l’émergence des technologies et la révolution industrielle. Une recherche de contrôle qui nous a conduits à concevoir la diversité et la spontanéité du vivant comme une gêne. Et donc à la détruire.

En témoigne l’usage d’un faible panel de semences, clonées à l’infini, pour nourrir l’humanité. Un rejet de la diversité qui, selon l’auteur, touche l’ensemble de notre civilisation, les défenseurs de langues régionales pouvant notamment en témoigner. Et cette quête de maîtrise a généré une érosion brutale de la biodiversité. En attestent ces chiffres saisissants portant sur la biomasse totale de l’ensemble des mammifères : le poids cumulé des humains représenterait aujourd’hui 29,8% de la biomasse totale. Celui des animaux d’élevage 67,6%. Et celui de l’ensemble des mammifères sauvages 2,6%.

 

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La nature regorge de technologies de pointe. @DR
Le biomimétisme : source d’inspiration autant que d’émerveillement

Mais comment faire autrement ? Pour l’auteur, le biomimétisme, qui consiste en l’imitation des processus mis en œuvre par la nature, est une voie prometteuse. Parce que le vivant constitue une intarissable source d’inspirations en faveur de solutions nouvelles. Mais aussi, insiste-t-il, parce qu’il nous oblige à jeter un regard nouveau sur le vivant. À en être curieux. À s’émerveiller devant des espèces, animales ou végétales, que l’on aurait pu négliger autrement. Le biomimétisme, selon Emmanuel Delannoy, nous invite à « renouveler notre regard sur la biodiversité, en suggérant un rapport au vivant qui ne serait plus un rapport d’exploitation, de domination, de conquête, de maîtrise. Mais plutôt d’écoute, d’attention, de partage, de soin et de réciprocité ».

À condition de ne pas tomber dans certains écueils qu’il décrit. Parmi eux, la quête de performance pour elle-même, ou une utilisation du biomimétisme à des fins contraires à la préservation de la biodiversité. Il cite ainsi à plusieurs reprises ces mini-drones pollinisateurs qui visent à remplacer des insectes dont on accepterait alors l’extinction.

 

 

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S’inspirer du vivant, c’est aussi apprendre à raisonner selon une approche systémique. Où la diversité et la complexité sont une force plutôt qu’une gêne. @DR
Un premier jalon

L’ouvrage dresse par ailleurs plusieurs principes à même de transformer nos rapports avec le vivant et de nous aider à nous engager dans une civilisation nouvelle. Une civilisation où nos besoins seraient assurés dans le respect des limites planétaires, grâce notamment à une nouvelle conception de l’économie qui prendrait pleinement en considération les externalités (effets collatéraux des activités humaines). Que celles-ci soient positives (favorables à la biodiversité, à la cohésion sociale …) ou négatives (pollutions, mise en danger d’espèces).

Grâce aux principes qu’il définit, ce spécialiste de la perma-économie entend poser « un premier jalon dans un chemin encore long, une contribution à une réflexion qui doit être élargie et complétée ».

Des outils de réflexion dont il aimerait voir s’emparer tout un chacun, du chercheur au décideur politique en passant par l’artiste, l’entrepreneur et le citoyen. Le biomimétisme ne peut pas tout. Mais sa contribution peut être déterminante pour nouer « une nouvelle alliance avec le vivant et à retrouver, pour lui comme pour nous, les marges de manœuvre perdues ». Et ce, à un moment où une bifurcation est inévitable. « La transformation à l’œuvre […] est de l’ordre d’un changement d’ère dans notre relation au vivant, pas moins ».
Le défi est titanesque. Mais le livre s’achève par ces mots : « Nous avons encore le choix. »♦

 

*Éditions Rue de l’échiquier, 2021. 136 pages, 15 euros

 

Bonus
  • S'inspirer du vivant pour mieux le préserver
    Emmanuel Delannoy @DR

    L’auteur – Après une carrière dans les technologies de l’information, Emmanuel Delannoy se consacre au développement durable. Il contribue alors à la construction de l’Agence française de la biodiversité et est chargé par le gouvernement d’une mission sur les emplois de la biodiversité. Pionnier du biomimétisme, il fonde l’institut Inspire. Associé et cofondateur de Pikaia, il œuvre à favoriser la métamorphose des entreprises vers des modèles résilients, régénératifs et inspirés par le vivant.
    Il est l’auteur de plusieurs ouvrages comme « L’économie expliquée aux humains » et « Permaéconomie », publiés en 2011 et 2016 aux éditions Wildproject.

 

  • Le biomimétisme intéresse de plus en plus – Encore émergent il y a une décennie, ce concept occupe de plus en plus l’espace. En France, il est porté par le réseau Ceebios qui fédère les énergies et coordonne les efforts des entreprises et des chercheurs. Le sujet est au cœur de divers rapports institutionnels et a désormais trouvé une place dans les programmes pédagogiques d’écoles d’ingénieurs, de designers et de managers. Localement, on constate la mise en place de pôles de compétences régionaux. C’est le cas en Nouvelle-Aquitaine (biomimétisme marin) et, prochainement, en Région PACA, annonce Emmanuel Delannoy.

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