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Cancer du poumon, Marseille à la pointe de la recherche

Par Olivier Martocq, le 10 mars 2020

Journaliste

Avec plus de 40 000 morts en France par an (le coronavirus a fait, à ce jour, 25 victimes), il constitue la première cause de décès par cancer chez l’homme. Et pourtant, en dehors des médecins et des spécialistes, qui connaît « The Pioneer Project » ? Il s’agit pourtant du plus gros projet de recherche au monde dans le domaine du cancer du poumon. Piloté depuis Marseille, lancé en novembre 2017 pour 5 ans, en collaboration avec trois pays, The Pioneer Project interface plus de 100 chercheurs et cliniciens, 8 laboratoires et 11 hôpitaux français pour un montant total de 25,5 millions d’euros. Au-delà des chiffres il ouvre grâce à l’immunothérapie de nouvelles perspectives de guérison pour l’un des cancers les plus graves : celui du poumon. 

 

Sur les sujets techniques ou scientifiques pointus, il faut être capable de vulgariser pour apporter une information compréhensible de tous. Le problème est de ne pas la déformer. J’anime très peu de tables rondes. Mais j’ai accepté l’invitation du cluster Marseille Immunopôle et de l’association de cliniciens RMC-MOT pour leur journée consacrée au cancer du poumon. Parce qu’elle avait pour but de faire le point sur l’état actuel des recherches en la matière et qu’elle était destinée au grand public. Les intervenants [bonus], tous des pontes dans leurs domaines, avaient accepté de s’exprimer dans un langage compréhensible, notamment des nombreux malades présents dans la salle. Plutôt qu’un article scientifique classique, j’ai préféré moi aussi rester très didactique en reprenant les questions soulevées dans le public et les réponses apportées.

 

C’est le plus mortel des cancers ?

Oui ! Avec plus de 40 000 morts par an, il constitue la première cause de décès par cancer chez l’homme (devant le cancer colorectal et le cancer de la prostate) et il est en passe de supplanter le cancer du sein chez la femme (principale cause de décès par cancer dans 28 pays dont les USA, le Canada, le Danemark, les Pays-Bas…). La France enregistre un décès par cancer du poumon toutes les 20 minutes.

 

C’est la maladie des fumeurs ?

Oui mais pas que ! Le tabac est le principal facteur de risque (substances cancérigènes,

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Le Pr Fabrice Barlesi, directeur du Pioneer Project.

inflammation chronique) mais le tabac favorise également de nombreux autres cancers : cavité́ buccale, nasale, pharynx, larynx, pancréas, vessie, reins, œsophage… Le problème c’est que ce cancer bronchique touche aussi les non-fumeurs. C’est même loin d’être une exception puisque dans le monde près d’un malade sur 4 est non-fumeur. À part l’amiante et le tabac, les spécialistes refusent de se prononcer sur les autres facteurs de risque, comme la pollution, en l’absence d’étude probante. Enfin, contrairement à une idée reçue, l’alcool n’est pas un facteur de risque pour ce cancer spécifique.

 

Il fait l’objet d’un dépistage systématique ?

Non ! Au moment du diagnostic, beaucoup de patients sont déjà aux prises avec un cancer avancé (les symptômes étant le plus souvent peu spécifiques) ce qui, évidemment, diminue leur chance de survie. Reste qu’en dépit des études qui ont démontré l’intérêt du dépistage, contrairement au dépistage du cancer du côlon, ou du sein chez la femme, le dépistage à grande échelle des sujets à risque n’a toujours pas été mis en œuvre en France ou en Europe. Mais une expérimentation sur les sujets à risque va justement être lancée sur la Corse.

 

Un tel taux de mortalité signifie que les traitements progressent peu ?

Au contraire. La médecine a beaucoup progressé et considérablement élargi la palette des traitements disponibles : ablation chirurgicale complète de la tumeur (seulement chez un tiers des patients), radiothérapie, chimiothérapie, thérapies ciblées et immunothérapie. Dans ce dernier type de traitement, on cible désormais les deux versants de la maladie : on bloque la molécule impliquée dans le cancer ou on « rééduque » les cellules immunitaires du patient, afin qu’elles recommencent à reconnaître et tuer les cellules cancéreuses. Chez un nombre significatif de patients, la survie est passée de quelques mois à plusieurs années. Et avec le recul, on peut affirmer que leurs lymphocytes ont été durablement « rééduqués » ce qui laisse pour la première fois entrevoir la possibilité de guérir et non plus seulement d’être en rémission.

 

L’immunothérapie est-elle en train de supplanter la chimiothérapie ?

La question, directe, émanait de Marie-Jo Poli, présidente de France Association Santé, représentante des usagers à l’Institut national du cancer (INCA) : « Les nouveaux bénéfices de l’immunothérapie ayant été largement relayés par les médias, voire parfois «survendus», certains patients considèrent désormais que la nature du traitement «signe» leurs chances de survie mais aussi le niveau d’expertise de leur oncologue : «parce que leur cancer est trop grave ou que leur oncologue n’est pas «assez bon», ils ne méritent que de la vieille science et ne bénéficient pas d’une immunothérapie». Avec, derrière ce constat, un sentiment de perte de chance. Et donc de colère ».

Non !  Chaque cas est un cas d’espèce. Il n’y a pas de règle. Le patient peut ne pas répondre à l’immunothérapie, ce qui ne sera peut-être pas le cas avec une chimiothérapie. La combinaison des deux peut aussi dans certains cas s’avérer la solution. Bref en l’état de la recherche il n’y a pas encore de solution miracle mais déjà plus d’options disponibles.

 

Comme les thérapies ciblées, l’immunothérapie semble avoir atteint ses limites ?

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Le Pr Éric Vivier, co-fondateur de Marseille Immunopôle.

Non ! Si elle ne bénéficie encore qu’à un peu plus de 20% des patients, nous sommes très loin de tirer parti de toutes les potentialités recelées par notre système immunitaire. Les gains de survie constatés sont le fruit d’une première génération de médicaments, qui s’appuie sur l’action des seuls lymphocytes. Pour vaincre les résistances des cellules cancéreuses, nous sommes en train d’élargir notre palette à d’autres molécules et cellules immunitaires. Et toutes les possibilités offertes par les thérapies ciblées n’ont pas été explorées. Des recherches très poussées avec des résultats encourageants portent également en amont sur le diagnostic immunologique des tumeurs, ce qui devrait permettre de prédire les patients à même de répondre à ces nouveaux traitements.

 

Les thérapies ciblées et les immunothérapies coûtent cher ?

Dans une étude conduite en 2017, l’Institut Curie révélait que les patients n’ont aucune idée du prix des traitements : seuls 3% donnent un prix en phase avec la réalité (en moyenne, 100 000 euros pour un traitement d’immunothérapie) et 21% d’entre eux imaginent que le traitement coûte moins de 500 euros ! Paradoxalement, les Français considèrent très majoritairement (92%) que l’inflation des prix remet en cause le principe d’égalité d’accès aux soins, ce qui bien sûr est faux. Le principal enjeu reste l’accès à l’innovation thérapeutique, et donc l’accès aux essais cliniques. Avec une problématique franco-française puisque les procédures d’évaluation des nouveaux médicaments sont de 400 jours en moyenne en France contre 180 pour la norme européenne. ♦

 

Bonus

 

  • Des médecins et chercheurs d’une profonde humanité

Cancer du poumon, Marseille à la pointe de la recherche 1Le grand public ne les connaît pas mais ce sont des stars dans leur domaine. Ils ont pris du temps pour expliquer l’état de leurs travaux et, au-delà, de la recherche dans le monde. Mais surtout, ils se sont attachés à vulgariser leurs propos pour les rendre compréhensibles du grand public !

Pr. Fabrice Barlesi, Professeur de Médecine à Aix-Marseille Université. Directeur médical de l’Institut Gustave Roussy. Coordinateur du RHU The Pioneer Project. Membre de l’ESMO, d’AACR, de l’IASLC et de l’ASCO Co-fondateur de Marseille Immunopôle.

Dr. Marisol Urbieta, Directeur Médical Oncologie d’Astra Zeneca France.

Pr. Eric Vivier, Professeur d’Immunologie à Aix-Marseille Université. Praticien Hospitalier à l’Assistance Publique Hôpitaux Marseille. Co-fondateur et Directeur Scientifique d’Innate Pharma. Membre de l’Académie de Médecine. Membre de l’Institut Universitaire de France. Membre de l’EMBO et de l’EATI. Membre du panel d’experts de l’ERC Co-fondateur de Marseille Immunopole. Co-auteur de l’ouvrage Immunothérapie des Cancers (Odile Jacob)

Dr. Jérôme GALON Directeur de Recherche INSERM Directeur du Laboratoire d’Immunologie et de Cancérologie Intégrative au Centre de Recherche des Cordeliers. Co-fondateur et Président du Conseil Scientifique d’HalioDx. Co-fondateur et Co-directeur de l’EATI. Co-directeur du SITC.

 

  •  The Pionneer Project – À l’initiative du cluster français de l’immunothérapie Marseille Immunopôle, Aix-Marseille Université (AMU), l’Inserm et le CNRS, quatre de leurs centres de recherche et de technologies, l’Assistance Publique Hôpitaux de Marseille (AP-HM), le Centre Léon-Bérard de Lyon, l’Oncopôle de Toulouse, la société de biotechnologie ImCheck Therapeutics, les deux leaders français de l’immuno-oncologie Innate Pharma (thérapeutique) et HalioDx (diagnostic) et l’un des leaders mondiaux du domaine, le groupe biopharmaceutique AstraZeneca, ont uni leurs forces pour tenter de mieux comprendre, prédire et surmonter ces résistances.

 

  • À l’origine de cette rencontre ouverte au grand public, fait rarissime dans ce type de congrès entre spécialistes, il y a le cluster français de l’immunologie Marseille Immunopole (coordonné par les Pr. Eric Vivier et Fabrice Barlesi), l’association d’oncologues de l’APHM RMC-MOT et les cliniciens du CEPCM-CLIP2 (Centre Essais Précoces en Cancérologie de Marseille).

 

 

 

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