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Carla Melki : « L’humanitaire répond à un besoin de sens »

Par Nathania Cahen, le 13 avril 2022

Journaliste

Qu’est-ce qui motive une jeune femme à s’engager auprès des populations en souffrance au sortir de l’adolescence ? À orienter ses choix et ses études vers l’humanitaire ? Pas celui qui se vit de loin non, l’humanitaire de contact, au plus près des catastrophes et des guerres. Carla Melki, Marseillaise de 32 ans, raconte son métier de coordinatrice pour des ONG dont Médecins sans Frontières. Au fil de ses missions, de ses motivations et convictions.

 

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Carla Melki © MSF

Dans ses souvenirs, c’est arrivé au lycée. Elle se rappelle que ses sujets de prédilection lors des exposés de TPE (travaux personnels encadrés) pouvaient être la non-intervention de la France dans les conflits de l’ex-Yougoslavie ou du Rwanda. De choix de stages très orientés. De ses premiers projets. À 20 ans, elle monte un cinéma itinérant au Burkina Faso. L’année suivante, c’est une coopérative agricole à Madagascar – projet doté d’un budget de 20 000 euros réuni par une association de Cassis, Main dans la main autour du monde.

Le choix de ses études ne laisse rien au hasard. Du droit, du management public, de la géographie avant un master « Culture de la paix et des conflits » suivi en Espagne. Ses stages de 3e cycle la conduisent en Colombie, où une éruption du volcan Nevado del Ruiz vient de se produire. « Je me frotte pour la première fois à une situation de post catastrophe naturelle, note Carla Melki. Il faut être en capacité de répondre aux besoins des personnes touchées, tout en gérant les risques ». Avec le PNUD (Programme des Nations unies pour le développement), elle effectue aussi un séjour au Pérou à la suite du tremblement de terre de Pisco en 2007, « pour reconstruire ». Ce sera ensuite la Guadeloupe, trois mois en tant qu’accompagnatrice juridique pour la Cimade.

 

Au Libéria, une tontine solidaire


L’époque des stages est révolue. La vraie vie active démarre avec un poste au Conseil danois pour les réfugiés, au Libéria. Carla raconte et, souvent, au milieu de la désolation, dégage un bon souvenir, une anecdote, un projet original. Pour améliorer les moyens de subsistance, « livelihoods », c’est par exemple la création d’une tontine solidaire améliorée : « avec un +1, pour disposer d’une somme solidaire pour aider en cas de décès, si un enfant est malade… ». Elle accompagne aussi des micro-projets, fait de la formation professionnelle. Quand l’épidémie d’Ebola s’abat sur le pays, la jeune femme est chargée de la réinsertion économique des survivants.

Puis, pour la même ONG, elle gagne la Côte d’Ivoire. Sa mission suivante, pour le compte de Première Urgence, la conduit dans le nord Liban, dans les camps de réfugiés syriens – un million et demi de personnes.

 

  •           MSF dispose d’un pôle santé pour débriefer les missions, les incidents, les chocs émotionnels…

 

Les années MSF

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Épidémie Ébola à Mangina, province de Béni en RDC. Août 2018 © Carla Melki

Un temps pour faire le point, regarder derrière. Carla Melki décide de ne plus travailler pour des ONG à bailleurs de fonds (lire en bonus). « Cela suppose des indicateurs à remplir, des comptes à rendre. Je passais beaucoup trop de temps à rédiger des rapports », explique-t-elle.

En 2016, elle signe avec Médecins Sans Frontières. Une première mission à Goma, en République Démocratique du Congo, où elle monte une clinique mobile pour les enfants des rues. « À côté, nous avons organisé des ateliers de musique avec des artistes et des psychologues, pour sortir les enfants de leur misère, leur rendre la parole d’une façon ludique et créative ». Ce projet a pu être reconduit jusqu’en 2018 grâce à l’association de Carla, PASo (Projets Alternatifs Solidaires – en bonus)

En RDC toujours, elle est sollicitée dans la région du Nord-Kivu où se mêlent une guerre ultra-violente et le virus Ébola. Les débuts sont très éprouvants. « Le temps de monter un centre de traitement, il y avait déjà eu tant de morts. Avec les infirmiers congolais, on faisait au mieux en attendant les équipes d’urgence de MSF ».

 

  •           En 2018, Carla Melki coordonne avec le Collectif du 5 novembre la réalisation d’un Guide de survie aux évacuations, suite aux effondrements de la rue d’Aubagne à Marseille. De nombreux arrêtés de péril sont déclarés dans la foulée, avec plusieurs centaines d’immeubles évacués.

 

Un centre de chirurgie orthopédique à Gaza

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Clinique MSF, Gaza Khan Younis @Carla Melki

En 2019, une nouvelle mission l’attend à Gaza. Construire un programme de traumatologie assez complexe (comptant deux hôpitaux et quatre centres de santé), dédié aux blessés de « la grande marche du retour ». Beaucoup ont été touchés aux jambes : il s’agit de lutter contre l’amputation et reconstruire les membres. Pour la première fois, Carla Melki connaît le feu des bombes. « C’est plutôt rare, admet-elle. Nous travaillons toujours en amont sur la ‘déconfliction’, nous parlons avec l’ensemble des belligérants pour nous assurer un corridor humanitaire ». L’équipe qui compte 250 Palestiniens et 25 expatriés verra défiler quelque 3000 patients souffrant de trous dans les jambes ou d’ostéomyélite. « J’ai beaucoup appris avec ce projet, souligne la jeune femme. Les techniques de chirurgie, la gestion des soins post-opératoires, le fonctionnement des blocs, la prise en charge en condition d’afflux de blessés… ». Un silence. « Dans toutes les crises, il y a l’horreur, mais aussi de belles choses ».

  •           Croise-t-elle parfois la peur ? « Oui, les bombes font peur. Le jour où tu n’as plus peur, c’est que tu es cramé. On mesure, on analyse, on contrôle les risques ».

 

L’humanitaire, c’est aussi les migrants aux frontières et dans les squats…

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Tandem guide-soignant MSF dans les Hautes-Alpes, du côté de Briançon © Carla Melki

Mais l’aide humanitaire ne concerne pas seulement les zones de guerre ou le continent africain. En 2020, la coordinatrice d’urgence accepte une mission pour Médecins du Monde Paca, à la frontière franco-italienne, pour venir en aide aux migrants. « Toute personne qui n’est pas équipée risque la mort, il faut rapidement la mettre à l’abri pour éviter l’hypothermie. Nous avons donc mis en place des équipes de maraude comptant un guide ou un habitué de la de haute montagne et un soignant ». Nettement moins violent que les missions précédentes ? « Moins violent en effet, répond l’humanitaire. Et avec des Briançonnais dont la générosité m’a épatée. Mais avec des risques de poursuite. En France, les conditions d’accueil des exilés sont discutables, notre pays est en capacité de faire bien mieux ! »

 

 

…et les victimes du Covid les plus vulnérables

Le Covid-19 prend ces quartiers en France et partout dans le monde à cette époque. Forte de ses expériences passées, Carla Melki dirige efficacement le montage de centres de prise en charge des précaires contaminés. Dans les Hautes-Alpes, puis en renfort à Marseille. Dans des squats et des copros dégradées.

En 2020, Carla Melki, 30 ans, est l’une des plus jeunes coordinatrices de MSF. Après un nouveau passage en République démocratique du Congo où une nouvelle épidémie d’Ebola s’est déclarée, sa nouvelle mission est en France, au chevet d’une quarantaine d’Ehpad de la moitié sud de la France (entre PACA et Occitanie) que le Covid a ravagés. L’équivalent de petites unités d’hospitalisation y sont aménagées. « Précaires mais efficaces, comme peut l’être un hôpital de campagne », résume-t-elle.

 

  •           « Ce n’est pas facile de revenir à un emploi ‘normal’ quand tu as eu un tel poste, avec de gros budgets, une autonomie et un niveau de décision élevés. Quand tu t’es adressé aux ministres et aux diplomates… »

 

En 2021, Yémen, Haïti, Soudan…

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Yémen gouvernorat d’Abyan, visite unité Covid. Avril 2021 @Carla Melki

L’an dernier, la jeune femme a passé plusieurs mois au Sud Yémen. Elle y a organisé l’ensemble des activités de MSF, dont un important hôpital de traumatologie à Aden, ainsi que nouvelles activités dans d’autres régions, notamment à Marib, à l’épicentre des lignes de front de la guerre civile du Yemen à cette époque. Les conditions sont difficiles, mais Carla Melki apprécie la mission : « J’aime beaucoup cette organisation de tribus, l’atmosphère du Moyen-Orient. Être une femme dans ces espaces de discussion quand est en marge de la compétition virile. J’ai adoré bosser avec eux ». Pause de trois mois. Puis une nouvelle mission sur le tremblement de terre en Haïti. Un hôpital de fortune de 100 lits de chirurgie monté en un temps record. « C’était facile, aucun problème d’acheminement, l’artillerie lourde de MSF était là ». Au mois d’octobre, coup d’état à Khartoum, au Soudan. Il faut aider les hôpitaux submergés, monter un système d’ambulances, mais aussi une unité Covid.

 

  •           « Je n’ai pas envie de me déconnecter de la France. Il y a là de vrais besoins, des publics qui attendent de l’aide »

 

L’Ukraine et… l’inconnu

En ce début d’année, Carla était à Paris, au siège de MSF, affectée à la cellule des urgences. Puis elle a été appelée en Ukraine. Pour organiser l’accueil des réfugiés en Roumanie et en Moldavie, un petit pays submergé par les réfugiés : poste santé aux frontières, accompagnement psychologique. À Odessa puis Mykholaïv, il s’agit d’accompagner les hôpitaux qui connaissent un afflux massif de blessés. Fournir la logistique. Rétablir la chaîne d’approvisionnement (notamment les traitements pour les maladies chroniques), les stocks.

En ce mois d’avril 2022, retour à Marseille pour une nouvelle pause. « Quand on est sur le terrain, même si on est porté par l’adrénaline, c’est éprouvant, avec des 70 heures de travail par semaine, pas de week-end, pas de vie personnelle. Le repos, c’est essentiel. Mais le corps récupère plus vite que la tête », confie-t-elle. Pas de mission en vue pour l’instant. La trentenaire gamberge sur ses envies, sur la suite, sur sa vie. La pause pourrait bien se prolonger. ♦

 

Bonus
  • L’association PASo. Dans ses premières années d’existence, l’association a concentré ses activités au travers d’une approche utilisant la musique pour aborder des problématiques de marginalisation sociales. Cette dernière permet à la fois l’expression et de revalorisation de personnes marginalisées, tout en offrant un espace d’échange avec les autres composantes des dynamiques sociales.

Aujourd’hui, PASo organise des événements alliant culture et solidarité, à la découverte de nouveaux talents autour du monde.

 

  • ONG et bailleurs de fonds. Les ONG françaises sont pour une grande majorité financées par des bailleurs de fonds publics, français ou internationaux. Qui dit fonds publics dit contrôles : quelles sont les exigences des bailleurs de fonds publics en la matière ? Comment les ONG françaises répondent-elles à cette obligation ? Cet article de Long Courrier répond à ces différentes questions.

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