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Rania Aougaci, une femme au service de sa cité

Par Marie Le Marois, le 20 septembre 2021

Journaliste

Forte de ses 1200 logements, Air Bel est l’une des plus importantes cités marseillaises. En son cœur, Rania Aougaci. Cette mère engagée accompagne les 6000 habitants au quotidien, insuffle la vie au milieu des tours, crée des liens entre les communautés. Et aide les femmes à réaliser leurs rêves. Son nouveau projet ? Une conciergerie sociale.

 

Son téléphone ne la quitte jamais. À tout moment, les habitants peuvent la solliciter. Lettre de motivation, demande de logement, déclaration CAF. Cette femme élégante et flegmatique passe ses journées dehors, chez les habitants, « même le samedi matin ». Et quand elle n’y est pas, elle pianote sur son ordinateur. Toujours au service des autres.

Patiente et pédagogue, Rania Aougaci se définit comme le ‘’petit palier’’ qui permet aux résidents des 72 bâtiments d’accéder à leurs droits. Quand ils n’y parviennent pas, c’est par méconnaissance. « Ils ne savent pas, ou ne parlent pas français, s’expriment mal, ne comprennent rien au numérique ou tout simplement à l’administratif. On a la chance de vivre dans un pays social mais il est compliqué de s’y retrouver », argumente-t-elle depuis son bureau sans fenêtre, aménagé dans une des quatre tours de la cité. Un ancien local à vélo rénové à coup de lino et de néons.

 

Partager ses connaissances
Air Bel tours
@Marcelle. Une des quatre tours de la cité Air Bel

L’administratif, cette Air Beloise depuis 2006 maîtrise. Elle a œuvré pendant 18 ans auprès du SHM (Soutien au handicap mental et psychique), à « gérer toute la paperasse des personnes mises sous-tutelle ». Un métier qu’elle « adorait » pourtant. Mais, avec ses quatre enfants et sa mère malade, elle ne parvenait plus à mener tout de front. Elle profite d’une rupture conventionnelle pour s’occuper de sa mère les deux dernières années de sa vie. Puis se lance bénévolement en 2016 dans l’Amicale des Locataires Air Bel. À corps perdu, parfois jusqu’à l’épuisement.

Elle ressent le besoin de combler le vide de l’absence mais surtout d’apporter aux habitants ses compétences. Cette perfectionniste vit en effet sa mission comme un « devoir », une « dette ». « J’ai eu la chance d’avoir acquis ces connaissances avec mon ancien métier, je dois en faire profiter ».

Apporter ses qualités de rédactrice

Cette femme de 52 ans, douce et tempérée, apprend à dire non et mettre de la distance. Mais l’exercice lui est difficile. Elle est foncièrement empathique. Une nature qui lui vient sans doute dans son enfance. Cette Française, née au cœur de Paris, le reconnaît, « il y a toujours une histoire derrière ». La sienne est liée à celle de ses parents analphabètes qui ne parlaient pas un mot de français. Il a fallu qu’elle se « prenne en main » mais aussi qu’elle les aide au quotidien.

L’érudite se voit encore du haut de ses 10 ans traduire les propos de son père dans « une grande compagnie d’assurance, très intimidante, avec plein de couloirs ». Il fallait faire comprendre à « une dame impressionnante » que son père avait été mal indemnisé après son accident de travail. Quand son interlocutrice a admis l’erreur et assuré que tout allait être réglé, la petite Rania a eu une révélation. Celle qui additionnait les 20 sur 20 en Français a compris à ce moment-là l’importance de maîtriser la langue et d’exprimer correctement sa pensée.

 

Mettre du lien dans la cité
rania aougaci
@Marcelle

Au sein de l’Amicale des Locataires, dont l’objet au départ est de défendre les droits et intérêts des locataires, Rania Aougaci apporte sa patte et décide d’y insuffler également la vie. Une des premières actions qu’elle mène est de pallier le manque d’informations de sa cité. La superficie du lieu est telle – 25 hectares – que la communication passe difficilement entre les habitants. Ils ne sont pas forcément au courant de la présence du Secours Populaire, d’un accueil parents/enfants ou d’un atelier informatique.

Elle a alors décidé de réaliser le ‘’Guide pratique de la cité Air Bel’’ qui recense les structures présentes. L’entrepreneuse a pris « son bâton de pèlerin », fait des photos, écrit les textes, sollicité Patrick Fiori pour que le chanteur, originaire d’Air Bel, parraine ce livret foisonnant. Distribué dans les 1200 logements et à chaque nouvel arrivant, il permet de se repérer. Cette création lui a offert d’être prise au sérieux par les institutions. Son avis compte désormais. D’ailleurs, au cours de notre interview, la Métropole l’appellera pour s’entretenir avec elle sur la charte du logement dans le cadre du PRU (Projet de renouvellement urbain) (voir bonus).

 

 

Une énergie puisée dans ses rencontres

Sa plus belle victoire est de parvenir à débloquer des situations, la dernière en date étant son combat contre la légionellose (voir bonus). À travers ses récits, on perçoit que cette généreuse puise son énergie dans ses rencontres. Ces femmes et ces hommes – Algériens, Arméniens, Français aussi – sont des personnes au parcours extraordinaire, quand elles ne sont pas extraordinaires tout court.

Celle qui lutte contre les préjugés le martèle haut et fort. C’est en dépassant sa peur de l’autre que la cohésion dans cette cité prendra forme. Rania Aougaci cite cet homme, dont la famille a été décimée par des musulmans dans son pays. Au départ, il ne voulait pas voir Rania, elle qui porte le hijab. Avant de s’ouvrir à la faveur du temps.

 

Valoriser les femmes
Rania Aougaci, la bonne fée de la cité Air Bel 1
@Rania Aougaci. Plan de la cité qui compte 76 bâtiments.

Faire fi des apparences est donc un combat qu’elle mène jusqu’à l’emploi. Toutes ces femmes qu’elle côtoie au quotidien ne méritent-elles pas mieux que des emplois de femmes de ménage ? « On pense à tort que, sous prétexte qu’elles sont d’origine étrangère ou vivent en cité, elles n’ont aucune compétence. C’est faux », s’insurge Rania Aougaci qui parle d’injustice. Et de citer cette Azerbaïdjanaise polyglotte (russe, moldave, turc et un peu d’arménien) qui gérait une agence de voyage dans son pays. Ou cette Rwandaise qui a travaillé 14 ans dans la banque avant de fuir son pays après le génocide. « À son arrivée, Pôle Emploi n’a même pas pris la peine de noter son expérience, ni ses compétences en anglais ».

À force, estime-t-elle, ces femmes intériorisent leur dévalorisation et balaient leurs rêves. De toutes les façons, elles ont tellement « la tête dans le guidon », entre le boulot qui les oblige à se lever à 4 h du matin et les enfants à gérer, qu’elles s’oublient. Comme sa mère l’a fait.

 

Et les remobiliser pour l’emploi

Le déclic, Rania Aougaci l’a eu pendant le premier confinement. L’Amicale des Locataires était la seule, avec une autre association créée par les habitants, à arpenter le terrain quand « les institutions sont arrivées bien après ». Grâce à la Fondation de France Méditerranée et son opération  »Urgences Covid 19 » (voir bonus), elle a pu distribuer à quatre reprises colis alimentaires et produits hygiéniques à 300 familles identifiées. « Cette aide a été salvatrice pour de nombreux ménages privés de revenus du jour au lendemain car travaillant dans des secteurs frappés de plein fouet par le confinement (restauration, sécurité, agent d’entretien…) », souligne-t-elle reconnaissante.

En parallèle, l’association a soutenu les habitants engagés dans des chaînes de solidarité. Voir toutes ces femmes mobilisées (fabrication des masques, préparation des colis…) a donné une idée de génie à Rania Aougaci. Puisqu’elles n’ont pas le temps de penser au job de leur rêve, pourquoi ne pas faire venir l’emploi à elle et leur « proposer du sur-mesure » ?

 

Les Pépites d’Air Bel
Rania Aougaci, souffleuse de vie dans sa cité Air Bel 1
@Marcelle. Bureau de l’Amicale des Locataires d’Air Bel, un ancien garage à vélo.

Rania Aougaci a appelé ce projet Les Pépites : « de l’or recouvert de terre, comme ces femmes ». Grâce à son travail de terrain, 22 femmes sont venues au premier atelier. Avec comme premier exercice, un tour de table de leurs rêves. Et un seul mot d’ordre : rien n’est impossible. « Je leur ai dit : vous ne parlez pas français, n’avez pas le permis ? Ce n’est pas grave. Les formations vont venir vers vous. La seule chose que je vous demande est la motivation ». Les rêves ont alors défilé : un restaurant, un salon de beauté…

Épaulée par le CIDFF (droit des femmes et des familles) pour parler des freins, des envies, des peurs, et de Synergie Family pour des actions de réinsertion, Rania a pris le temps de leur donner la parole et de les écouter. « Prendre le temps, c’est sans doute ce qui manque aux institutions ». Des animateurs sont venus également garder les enfants pour que les mamans puissent venir.

 

Leur redonner confiance

Rania Aougaci a vu ces femmes arriver la première fois fermées comme des coquilles. « Elles n’avaient pas confiance en elles, ça se voyait même physiquement. Elles étaient recroquevillées, en bout de table ». Puis, au fil des ateliers, elles se sont ouvertes « comme des fleurs ». « Grande bavarde », elle se souvient avec émotion d’une dame qui l’a appelée après un des ateliers pour la remercier. Pour la première fois, elle avait parlé d’elle. Au local, « elles ne sont plus épouses, mères, chômeuses. Elles sont elles ».

Après cinq ateliers, deux ont déjà trouvé le boulot souhaité. L’une passe un CAP petite enfance en alternance dans une garderie à proximité « et il y a de grandes chances qu’ils la gardent une fois diplômée ». La seconde a décroché un boulot de secrétaire en CDI chez un garagiste.

L’accord avec le Pôle Emploi local est tel que l’association a organisé, cette fois-ci pour tout le monde, un forum de l’emploi sur place. « L’agence est venue à eux, leur a demandé leur CV et briefé sur les métiers de la grande distribution, secteur qui embauche le plus ».

 

Conciergerie sociale
@Pixabay. La conciergerie proposera d’être le relais pour les colis postaux.

Le dernier projet de cette entrepreneuse est de monter une conciergerie sociale. En d’autres mots, une structure qui propose différents services pour les habitants par les habitants. Ce peut être une veille de nuit pour les personnes âgées, un Bon Coin, un troc de compétences, une garde de clés, des achats groupés de produits alimentaires. Et pourquoi pas du vrac et du bio « pour manger mieux pour moins cher ». L’idée est de faire participer les gens et d’accueillir les initiatives. Rania Aougaci regorge d’idées mais préfère, pour l’instant, ne pas « s’éparpiller », « monter en charge doucement ».

Cette conciergerie proposera pour l’instant un point relais pour les colis postaux – « La Poste ne nous livre plus depuis 12 ans ». Et un autre pour le numérique, « ce que je fais chez eux, je le ferai ici. Pour montrer par exemple comment ajouter une pièce jointe à un mail ou pointer pour le chômage ».

 

Créer de l’implication des habitants

Pour mener à bien ce projet, dont elle aimerait à terme l’autofinancement, cette bosseuse a été accompagnée pendant quatre mois par Inter-Made, incubateur d’entreprise sociale et solidaire. Une personne embauchée par l’association arrive demain pour l’épauler. Ne manque plus qu’un local suffisamment grand pour accueillir du public.

L’Amicale des Locataires continuera à parer aux urgences. Tandis que la conciergerie facilitera la qualité de vie et le lien social. « Elle mettra un peu de douceur dans le quartier ». Ce lieu, en obligeant les résidents à se croiser, va décloisonner les communautés et motiver l’implication des habitants. Cette optimiste en est persuadée. Elle observe qu’« il y a beaucoup de misère mais aussi d’amour ». Et, sans éluder les problèmes de drogues et d’incivilité dans la cité, « beaucoup de gens bien ».

 

Sa famille avant tout
Rania Aougaci, souffleuse de vie dans sa cité Air Bel 2
@Marcelle, vue d’ensemble

Son téléphone sonne une nouvelle fois. « C’est une dame que je dois voir pour son dossier ». À la porte, l’attend un monsieur qu’elle a aidé pour une rétrocession des paiements CAF qui voudrait la remercier. Elle enchaîne les rendez-vous sans jamais se départir de son sourire, avec une patience infinie. Mais s’efforce d’être toujours là pour ses enfants et son mari qui rentre tard le soir de son commerce. Elle tient à lui rendre hommage. « Sans son soutien, je ne pourrais pas faire tout ça ».

Hommage également à tous ces habitants, comme Fatima, qui l’aident, parfois juste avec leur bienveillance. Et à la déléguée du préfet chargée des 11ème et 12ème. « Elle a été l’une des premières à croire en mon travail. Sans elle, je n’aurai jamais parcouru tout ce chemin ». En nous quittant, elle ne peut pas s’empêcher de glisser une nouvelle idée, toujours dans le but de créer du lien. « Et pourquoi on ne mettrait pas un responsable par immeuble ? ». ♦

 

Bonus
  • Bio express

Arrivée en 2006 à la Cité Air Bel

Adhérente à l’Amicale des locataires d’Air Bel en 2010

Bénévole à l’association en 2016

Salariée comme médiatrice coordinatrice de l’association depuis 2019

Conseillère citoyenne des 11e/12e depuis 2019

Secrétaire de l’association jardins partagés d’Air Bel été 2021

  • Aide de la Fondation de France Méditerranée. Pour construire son projet de colis alimentaires et produits hygiéniques  »Urgences Covid 19 », l’Amicale des Locataires d’Air Bel a associé quatre associations (Au coeur des familles, La Jeunesse d’Air Bel, Univers Cités et l’association SABIL de La Castellane, spécialisée dans les maraudes aux familles précaires et SDF).

Ce consortium a établi le profil de chaque famille bénéficiaire pour pouvoir adapter les produits distribués. Un travail de titan car l’équipe a dû identifier le nombre de personnes par foyer, l’âge et le sexe de chacun, le poids des bébés… Une grosse partie de l’action a été aussi de démarcher les fournisseurs des produits (couche, shampooing, farine, serviette hygiénique…) pour négocier les prix au plus juste, tout en prenant soin de ne pas rogner sur la qualité des produits.

Après instruction du dossier, la Fondation de France a répondu favorablement, en allouant un budget de 25 000 euros pour cette action. « Ce précieux partenariat avec cette prestigieuse institution a mis en lumière l’association et lui a permis de mettre en avant son travail auprès d’autres partenaires (bailleurs, préfecture, métropole…). Cette action a impulsé d’autres projets en cours d’élaboration aujourd’hui ».

 

  • L’autre combat d’Air Bel : la légionellose

Rania Aougaci mène en parallèle un combat avec les habitants : la légionellose. Ou plutôt contre les trois bailleurs sociaux qui gèrent la cité construite il y a près de 50 ans. Et qui ont laissé « la mort s’infiltrer dans les canalisations ». La mort d’un habitant du bâtiment, en 2017, a déchiré le voile des mensonges. Non, l’eau qui devient noire, les cheveux qui tombent et la peau qui s’arrache ne relèvent pas du hasard. Ils proviennent de l’hyperchloration, méthode curative mais ponctuelle contre les légionelles.  « Ils nous ont décapés, en même temps que les tuyaux. On nous a pris pour des moins que rien », souffle cette combattante pacifiste.

À coup de persévérance et de mobilisation avec d’autres personnes, elle découvre qu’en 2011, il y a déjà eu « une personne atteinte, qui a gardé de graves séquelles et dont le cas est passé sous silence », déplore-t-elle. Des documents émanant de la société de maintenance confirment la négligence, « qui n’est qu’une histoire d’argent ». 350 familles assignent les bailleurs en justice fin septembre pour réparer le préjudice subi.

Lire l’article de nos confrères de Marsactu sur le sujet ici

 

  • Le PRU : 180 millions d’euros sont injectés dans Air Bel pour le bâti, le parc, la réfection de logements. Rania Aougaci aimerait que l’association en bénéficie aussi pour la qualité de vie, relation habitant, lien social.

 

  • Financements pour l’Amicale des Locataires (et ensuite pour les Pépites et la conciergerie) : Métropole, État et « prochainement peut-être, la Fondation de France ».

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